Dominique GRIMAUD & Véronique VILHET – Sur les bords
(ADN Records)
Quand on est un vétéran de ces musiques émanant des réseaux parallèles au marché musical dominant, intituler son album Sur les bords peut sembler très basique. Quand on ne fait pas du « mainstream middle of the road », on marche forcément en marge, donc sur les bords, logique implacable ! Et toute sa vie (parler de carrière serait trop réducteur et tendancieux), Dominique GRIMAUD l’a passé effectivement à créer ou à s’impliquer dans des projets artistiques marginaux, que ce soit avec des formations comme CAMIZOLE, VIDEO-AVENTURES, PEACH COBBLER, à travers ses disques solo (Slide, Rag-time, Les Quatre Directions, 19 Feedbacks…), ses collaborations avec Guigou CHENEVIER, Pierre BASTIEN, KLIMPEREI, ou son duo qui nous intéresse ici avec Véronique VILHET (JOHNNY BE CROTTE, ROYAL DE LUXE), actif depuis une bonne dizaine d’années.
Au regard du singulier parcours de notre insatiable explorateur, Sur les bords pourrait passer pour le titre d’une anthologie, d’un « très meilleur de… « . Mais Dominique GRIMAUD en est-il encore à chercher une justification, une reconnaissance en tant qu’artiste des bas-côtés ? Bien sûr que non. Aussi, il y a fort à parier que les bords sur lesquels il nous invite à faire trottiner nos esgourdes sont ceux qu’il ne nous avait pas encore invités à fréquenter, a fortiori avec Véronique VILHET.
Nous nous étions en effet habitués à voir (plutôt à entendre) le duo évoluer, au gré de ses quatre précédentes productions vinyliques, dans une forme d’ambient expérimentale bricolée à orientation folk, free, blues, chanson, au choix. Avec Sur les bords, enregistré entre 2020 et 2023, VILHET et GRIMAUD, secondés par l’ami de toujours David FENECH, qui s’est occupé du pré-mastering et a fait traîner ses guitares sur un morceau, explorent encore d’autres sentiers, et dont la particularité première est de ne pas suggérer des ailleurs oniriques extatiques, printaniers ou îlotiers, mais plutôt leurs envers non décorés ni décoratifs. En clair… c’est la face sombre des rêves qui est ici auscultée, avec en toile de fond ces nuits noires de geai sans étoiles que l’on traverse à l’aveugle, sans boussole ni repères, sans même la sonnerie du réveil pour nous extirper de ce mauvais pas. Alice au pays des perverses merveilles, en quelque sorte.
Au programme, nous avons affaire à des combinaisons de guitares et de batteries, les premières étant saturées, dévoyées, écorchées, « nucléairisées » par les fameuses pédales d’effets Big Muff d’Electro Harmonix, dûment exploitées par les David GILMOUR et autres NIRVANA, en passant par… les Vosges ! Car oui, Dominique joue aussi occasionnellement d’une épinette locale ! Quant aux batteries de Véronique, elles se payent le luxe d’être à la fois plus lourdes qu’auparavant tout en restant très épurées et parvenant même à se faire mélodiques. Elles déploient un jeu quasi-processionnel, générant des pulsations étouffées et sentencieuses façon pow-wow dystopique, sur lesquelles les guitares de Dominique grésillent, écorchent, générant braises visqueuses et fumées poisseuses. Il y a également des trames vocales sournoises savamment susurrées… Et d’illusoires sensations d’entendre des nappes de claviers qui ne font pourtant pas partie de la panoplie instrumentale mise à contribution.
Ici, tout n’est que flottements crépusculaires, secousses doucereuses, vacillements nocturnes, spasmes torpides, glauqueries suaves, évoluant entre statisme convulsif et réification chaotique. Nous ne marchons pas Sur les bords d’une route, fût-elle de campagne sauvage, mais Sur les bords déchiquetés d’une falaise, au pied de laquelle les marées en sourdine brinquebalent nos déséquilibres. GRIMAUD et VILHET réveillent en nous le goût du danger, de l’écoute périlleuse, malaisée et simultanément hypnotique, ils nous convient à une autre forme de contemplation extatique par l’entremise d’un passage au noir, un noir de bible aux résonances outre-tombales.
Noirs sont ces bords, noire est donc la pochette de ce disque. On ne pourra pas dire qu’on a été trompés sur la marchandise. Et pourtant, au beau milieu de ce noir sans fond gît une photo en noir et blanc de notre couple complice qui, au lieu de surjouer la sombritude faciale, affiche au contraire des sourires décontractés. Et si cette noirceur n’était qu’un voile, certes opaque ?
En le soulevant, on retrouve cet esprit ludique qui s’est toujours immiscé dans l’œuvre du duo. Les douze piécettes de ce disque, dont la durée oscille entre deux et trois minutes – sauf deux qui essayent de tirer à grand peine vers quatre – portent des titres aussi intrigants que sémillants. Certains jouent sur la proximité orthographique des mots et des noms (Yoda fait son yoga, Great Greta), un autre joue sur l’effet d’écho et de boucle ouvrant sur une forme de confusion des voies urbaines (Dans la rue du faubourg Larue), un autre se fend d’un jeu de mots parfaitement tuant (Dites-le avec des floors, morceau déjà inclus dans la compilation Modulisme Session 057 (Synthisis Sonoris I) parue en 2021), tandis qu’un autre fait référence à la pédale Big Muff Deluxe PI, dont on a déjà dit quel rôle primordial elle joue dans la musique gravée sur ce vinyle.
Il y a aussi deux titres qui sont casés chacun à la fin de chaque face du disque et qui se répondent au point de n’en former plus qu’un, Lum Reek et Lang May. Inversés, ces deux titres forment la phrase « Lang May (your) Lum Reek », une expression écossaise désuète qui signifie quelque chose comme « Longue Vie à vous » mais dont la traduction littérale, « Que votre cheminée puisse toujours fumer », renseigne de façon oblique sur l’atmosphère effectivement fumeuse qui se répand Sur (c)es bords… On appréciera de même la force homonymique du titre Ohr, qui signifie « oreille » en allemand (rappelez-vous ce fameux label dédié à la scène krautrock) et qui désigne la « lumière » dans la Kabbale !
Enfin, une autre référence, cinématographique celle-là, est à mettre au crédit de Le Départ du train en gare de la Ciotat, en forme d’écho inversé (soyez sympa, rembobinez !) à ce qui est considéré comme l’un des premiers films de l’histoire du cinéma, L’Arrivée du train en gare de la Ciotat, réalisé en 1895 par Louis… LUMIÈRE ! De la lumière kabbalistique aux LUMIÈRE du cinéma, Sur les bords s’impose comme un album noir de lumières !
Stéphane Fougère
Page label : https://adnrecords.com/album/dominique-grimaud-veronique-vilhet-sur-les-bords/

Merci de parler de musiciens rares mais essentiels, de leur musique noire mais lumineuse. Merci pour cette analyse simple et juste, et dans un style travaillé et lisse. Denis Tagu.
Merci de parler de ces musiciens rares mais essentiels, de ce disque noir mais lumineux (Soulages?) avec une analyse d’une simple justesse et un style lisse
Bonjour Monsieur FOUGERE.
Vous remercier pour vos mots si bien choisis, ad et quinte (que l’on prononce quoite :o) en diable ; ils nous illuminent ! Merci beaucoup. VV.