EN’MA-O – En’Ma-o //
EN’MA-O – Have You Seen the Other Side of the Sea ?
(EYE / Urban Noisy / La Face cachée)
La scène « underground » japonaise s’est développée de manière tentaculaire depuis une bonne quarantaine d’années et est devenue en soi un conglomérat de formes culturelles inscrites dans l’ici et le maintenant, tout en se nourrissant pour certaines d’entre elles d’influences d’ailleurs et d’hier. C’est le cas d’EN’MA-O, un trio dont la musique s’abreuve tout autant de la scène avant-gardiste japonaise que du rock psychédélique et progressif occidental, tout en intégrant subrepticement des sons et des instruments issus de la tradition japonaise, et tout en jouant, pour le visuel discographique, avec les codes de l’art traditionnel japonais.
On notera au passage que le nom « En’Ma-O » renvoie à un personnage du panthéon bouddhiste japonais présenté comme le Roi des Enfers, à la fois juge et gardien, généralement représenté avec une longue barbe et un visage courroucé, et qui occupe une place importante dans la culture populaire nippone, notamment dans les mangas.
EN’MA-O a cette particularité d’être constitué de deux musiciens japonais et d’un musicien français nourris chacun, à des degrés divers, d’avant-gardisme nippon, d’avant-gardisme occidental et de tradition japonaise. On y retrouve Emiko OTA, percussionniste et chanteuse japonaise guitariste installée en France depuis une trentaine d’années et qui s’est impliquée dans de nombreuses formations aux styles très diversifiés (jazz, classique, rock, pop, punk, traditionnel, expérimental…) et Julien OMEYER, musicien français de la scène underground hexagonale mais très porté sur la culture musicale japonaise avant-gardiste et traditionnelle (il joue de la guitare, de la basse, mais aussi du biwa électrifié de son invention). Tous deux sont les âmes créatrices de KIRISUTE GOMEN, groupe mariant le minyo (chanson populaire traditionnelle) japonais au surf-rock des « sixties », aux musiques de films et à la J-Pop des sixties ! C’est impossible ? Pas grave, ils l’ont fait !
EN’MA-O est le fruit de leur rencontre avec le guitariste japonais Kawabata MAKOTO, figure tutélaire d’une famille musicale japonaise avant-gardiste caractérisée par son abondante – pour ne pas dire pantagruélique – production discographique, j’ai nommé ACID MOTHERS TEMPLE et ses nombreux avatars, mais aussi ses cousins « noise-expérimentaux » MAINLINER et MUSICA TRANSONIC, sans parler de sa non moins féconde production soliste riche en drones psychédéliques générés à la guitare comme au sarangi indien. Kawabata MAKOTO est un monde à lui tout seul ; plus précisément un monde cosmique. Et le cosmos, c’est grand et ça s’étend… (Et ça s’entend !)
EN’MA-O s’était déjà distingué en publiant en 2017 un premier album éponyme qui voyait le duo OTA-OMEYER s’éloigner des rives du minyo à la sauce surf-sixties pour investir une veine expérimentale plus stratosphérique. Il était constitué d’une loooonnnngue fresque musicale ininterrompue de 67 minutes, s’inscrivant dans la lignée d’autres pièces extensibles générées par Kawabata MAKOTO et ACID MOTHERS TEMPLE, mais dans une veine encore différente, évoluant dans une forme ambient en mutation perpétuelle, à la fois planante et dissonante, passant de la méditation grinçante au désordre contemplatif, d’une sérénité chaotique à des soubresauts extatiques, jonglant entre résonances cosmiques et échos souterrains, secousses chtoniennes et vibrations célestes. Du fait de sa durée, cette pièce, baptisée In an Autumn Spirit Garden (référence à Toru TAKEMITSU ?), nécessitait une concentration d’écoute constante et s’avérait une expérience extrême, tant pour les auditeurs que pour les musiciens.
Comme si ça ne suffisait pas, ce premier album d’EN’MA-O contenait en outre une seconde pièce de près de douze minutes (presque un « single » au regard de ce qui précède !), qui s’inscrit dans une veine plus proche du rock-psyché d’A.M.T., mais faisant usage d’instruments traditionnels japonais (biwa, taiko…) en plus des instruments amplifiés et qui est structurée comme un diptyque (Benzaiten Invocation / Acid Mothers Provocation). Au total, cet album avoisinait les 80 minutes, offrant un trip sonique radical et jusquau’boutiste, comme un espace-temps dilaté à vivre pleinement et dangereusement, tout en restant confortablement assis ou allongé.
Huit ans après, EN’MA-O remet le couvert avec un second album dont le titre, Have You Seen the Other Side of the Sea ?, est lui aussi une référence subtilement détournée (une tradition dans l’univers de MAKOTO…), cette fois en clin d’œil à l’univers d’un vétéran de la musique psychédélique, à savoir GONG. Le trio allait-il cette fois passer la vitesse supérieure, ou nous offrant par exemple un double album contenant deux pièces de 80 minutes ? Que nenni. C’eut été sans doute trop facile… et trop purement athlétique. C’est une autre approche qui a été privilégiée. En lieu et place d’une « jam session » extensible et non retouchée, ce second album présente deux pièces avoisinant chacune les vingt minutes et dont la construction s’est échelonnée en plusieurs étapes et sur plusieurs années (de 2020 à 2024) pour aboutir à un plus grand équilibre entre séquences méticuleusement écrites et instants d’improvisation débridée.
Au risque que ça paraisse paradoxal, EN’MA-O élargit son champ d’exploration en condensant son propos. Le choix de livrer des compositions-improvisations dans un format de vingt minutes lui offre de surcroît l’opportunité de publier ce second album – dont la durée totale atteint à peine 38 minutes – sur un support vinylique en plus du support CD et de l’option dématérialisée, ce qui n’était guère possible avec son premier album et sa pièce dantesque de 67 minutes, à moins de la couper en trois ou quatre parties, ce qui en aurait fait perdre son sens.
Tout comme le premier album d’EN MA-O, Have You Seen the Other Side of the Sea ? bénéficie pour son visuel du kakejiku (qui désigne traditionnellement une peinture sur un rouleau de tissu) créé par Julien OMEYER et d’illustrations de pochette créées par Frank INKVADER, qui reprend et détourne les codes esthétiques de l’art traditionnel japonais pour dévoiler des estampes du troisième type qui prennent toute leur dimension sur le support vinyle, dont la pochette s’ouvre à l’intérieur sur une autre fresque somptueuse.
Il est à noter que la pochette du CD est sensiblement différente de celle du LP tout en en reprenant des éléments. Compte tenu du soin apporté au visuel des supports LP et CD, il serait dommage de se contenter d’écouter l’œuvre en numérique, tant EN’MA-O n’a rien laissé au hasard pour cultiver une identité artistique aussi forte sur le plan sonore que sur le plan visuel.
Aux usuels instruments électriques (guitare, basse, batterie) s’ajoutent d’autres plus « exotiques », comme le bouzouki (joué par Kawabata MAKOTO), le taiko (frappé par Emiko OTA) et des biwas acoustique et électrique pincés par Julien OMEYER, qui élargit également sa palette en usant sporadiquement d’un taishogoto (instrument à cordes japonais), d’un fangshen (instrument à vent chinois) et d’un violoncelle.
La pièce éponyme démarre tout en flottements, à base de biwa, de taiko, de bouzouki, puis une guitare heavy se contorsionne dans tous les sens. La mer (galactique ?) dévoile son autre face à coups de frappes lentes, de cordes brûlantes et scintillantes, de climat lourd et de saturation étouffante. L’atmosphère s’envenime, les sons se font plus hystériques, s’embrasent et confinent à l’aigreur extra-terrestre. Sombre et rageuse est cette autre face de la mer, agitée de remous intestinaux. L’espace d’un instant, l’atmosphère redevient plus respirable, le temps d’une séquence menée par un rythme plus binaire et des cordes plus alertes, avant que la lourdeur métallique ne reprenne ses droits pour finir par s’épuiser dans sa noirceur.
Avec la seconde pièce, on embarque à bord d’un autre vaisseau (Different Ship), et dès le début du voyage, une voix de sirène japonaise (Emiko OTA, of course !) nous hypnotise, enveloppée de frappes brinquebalantes et de boucles de guitare. Puis arrive le moment où l’on découvre un passager clandestin : il s’agit de Gilbert ARTMAN (LARD FREE, URBAN SAX, CATALOGUE…), qui signifie sa présence à la clarinette basse puis aux percussions électroniques ! Sur fond de nappes plaintives, Emiko joue la cantatrice sortie tout droit d’une pièce de kabuki. Puis, percussions, boucles guitaristiques, grognements de basse et autres saturations aliéniques créent des remous aussi inconfortables qu’extatiques. Le vaisseau EN’MA-O fraye son chemin dans des courants plus saumâtres, n’ayant pas peur de chavirer, ni de léviter en eaux troubles. Ces dernières semblent être un lieu privilégié de rencontres avec tout ce que la mythologie japonaise comptent de fantômes locaux et de Yôkaï spectraux. Et c’est dans une vision de cauchemar enivrant que s’achève brusquement cette virée maritime et aquatique sur un Different Ship.
Partez donc avec EN’MA-O explorer cette mer psychédélique aux grandes vagues vibratoires, et laissez-vous emporter dans ses remous saturés ! Et libre à vous de lâcher ou non le gouvernail…
Stéphane Fougère
Pages : https://emikoksg.bandcamp.com/
