Naissam JALAL – Landscapes of Eternity

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Naissam JALAL – Landscapes of Eternity
(Les Couleurs du son / L’Autre Distribution)

Depuis plusieurs décennies, l’Inde n’a cessé de fasciner les Occidentaux, comme en témoignent de nombreux témoignages. D’aucuns en ont célébré la culture, les us et coutumes, en ont cultivé la différence, en ont adopté la spiritualité, en ont goûté les saveurs, d’autres ont rempli leurs rêves de sa littérature et de sa poésie, certains se sont extasiés devant ses sons, les hippies se sont engouffrés dans ses mirages, et Pier Paolo PASOLINI a même écrit, non sans ambiguïté, sur… son odeur. Bref, l’Inde est un choc, qu’il soit négatif ou positif. Parfois, souvent, les deux à la fois. L’Inde interroge, et quand elle a fini de poser question, on y trouve des réponses. C’est ce qui est arrivé à la compositrice et flûtiste d’origine syrienne Naissam JALAL, qui, depuis plus d’une vingtaine d’années (soit avant qu’elle ne se fasse remarquer de la critique comme du public avec son groupe RHYTHMS OF RESISTANCE, et même avant le duo qu’elle formait avec le oudiste Yann PITTARD, NOUN YA), puise son inspiration, tant musicale que spirituelle, dans la musique de l’Inde du Nord, la musique « hindoustanie ».

L’adjectif « hindoustani » est dérivé de « hindoustan », terme persan qui désigne la région formée aujourd’hui par l’Inde et le Pakistan, et a été utilisé pour la première fois au XIXe siècle afin de distinguer la musique classique de l’Inde du Nord de celle de l’Inde du Sud, appelée musique carnatique. La musique hindoustanie est riche d’une histoire née il y a plusieurs siècles des rencontres entre les civilisations indienne, persane, arabe et turque, lors des invasions mongoles qui ont engendré l’Empire Moghol. Elle se distingue donc de la musique carnatique par cette influence persane, et est vite devenue une musique de cour, jouée dans les fameux « salons de musique » des Maharajahs. Depuis que le pouvoir de ces derniers a été réduit à l’époque de la partition et de l’indépendance de l’Inde et que leurs privilèges ont été abolis dans le seconde moitié du XXe siècle, la musique hindoustanie s’est progressivement répandue hors des cénacles princiers pour atteindre une audience internationale, au point de devenir la plus populaire des musiques savantes asiatiques. Les efforts conjugués de popularisation de la musique indienne auprès des publics occidentaux entrepris dans les années 1960 par Ravi SHANKAR et George HARRISON sont restés dans les mémoires, et de nombreux artistes occidentaux ont depuis succombé aux saveurs modales des ragas indiens et en ont appris et intégré les règles au sein de leur propre quête artistique, notamment John et Alice COLTRANE, pour ne citer qu’eux.

Quiconque suit la carrière de Naissam JALAL n’a pas manqué de constater que sa démarche esthétique et artistique va également de pair avec une quête du monde impalpable (cf. Quest of the Invisible), quand elle ne prend pas la forme d’un rite de guérison (Healing Rituals), et qu’elle s’affirme généralement comme une offrande au fort pouvoir rayonnant. La musique hindoustanie est pour elle comme une source régénérante et un baume apaisant. Comment ne pas entendre résonner dans son jeu de flûte les volutes enveloppantes de l’art du légendaire Pandit Hariprasad CHAURASIA, chez qui elle a pu étudier, ou dans ses vocalises les sinuosités envoûtantes du chant dévotionnel tel qui lui a enseigné la chanteuse classique Indrani MUKHERJEE, spécialisée dans les répertoires des chants khyal et thumri ?

Cette source d’inspiration était jusqu’à présent plus ou moins tacite dans ses précédents albums. Mais avec Landscapes of Eternity, Naissam JALAL rend plus explicite son lien avec la musique hindoustanie. Il n’est pas question pour elle d’imiter les grands maîtres de la musique savante indienne ou de s’improviser « pandit » ou « ustad », mais plutôt de poursuivre une démarche personnelle toute contemporaine en s’appuyant sur la grammaire, le vocabulaire et le singulier système constitutif de la musique savante indienne, et en s’immergeant dans ses ragas (modes, cadres mélodiques) et dans ses talas (cycles rythmiques).

C’est donc une musique jouée par une formation d’obédience jazz qui se donne à écouter dans Landscapes of Eternity, mais qui accueille simultanément des musiciens indiens rompus à l’art du raga. Naissam JALAL est ainsi entourée par le pianiste Leonardo MONTANA (déjà sollicité pour Quest of the Invisible), le batteur Zaza DESIDERIO (qui officiait sur Healing Rituals), le sarodiste Sougata Roy CHOWDURY, le tablaiste Nabankur BHATTACHARYA, le chanteur classique Samrat PANDIT (héritier de l’art des maîtres Jagdish PRASAD et Bade Ghulam Ali KHAN), et Florence COMMENT est en charge du tanpura, cet instrument à cordes pincées qui ne produit pas de mélodie, mais un bourdon continu pendant toute la durée d’un raga.

Tous ces musiciens interviennent dans des combinaisons différentes d’une pièce à l’autre et interagissent avec la vision de Naissam JALAL. La limpidité flottante du piano, la minéralité compacte du sarod, la suavité du chant hindoustani, la force pulsative du tabla, l’élan propulsif de la batterie, la diaphanéité envoûtante du tanpura sont autant de chambres d’échos aux diaprures flûtées et vocales de la maîtresse de cérémonie.

Là où la musique carnatique met l’accent sur la structure et l’improvisation, la musique hindoustanie s’appuie sur l’expression et le sentiment. C’est assurément cet aspect qui a retenu l’attention de Naissam JALAL, puisque le répertoire de Landscapes of Eternity est précisément fondé sur les sensations et les sentiments que lui ont inspiré la découverte de l’Inde du Nord, qu’elle a arpenté par monts et par vaux et d’Est en Ouest sur des milliers de kilomètres, de Kolkata (Calcutta) à Mumbai (Bombay) en passant par Varanasi (Bénarès), Lucknow, Gwalior et New Delhi. C’est en conséquence tout un opulent bouquet de sons, de bruits, de couleurs, de saveurs, d’odeurs, de lumières, de reliefs, de rencontres, de légendes et de mythes indiens qui ont imprégné la muse de notre flûtiste.

Tout aussi éloignés de l’imagerie « exotica » que du traité d’érudition ethnomusicologique, ces « paysages de l’éternité » sont moins géographiques que sensoriels, et la cartographie qu’ils dessinent est avant tout intime et émotionnelle. La mise en résonance en est le moteur fondamental.

Combinant approche contemporaine et ancrage dans une source traditionnelle, les cinq compositions enregistrées pour ce disque, fondées sur une même note fondamentale (une tonique), comme dans toute musique modale, correspondent à des moments d’une journée, de l’Aube au crépuscule, faisant ainsi écho à la tradition des ragas, chacun d’eux étant généralement affilié à un moment de la journée, à une saison, à un sentiment…

C’est ainsi dans les larmes que nous marchons à travers le brouillard de Delhi, c’est avec une solennité faussement mélancolique que l’on traverse les rizières du Bengale, c’est en s’accordant le pardon que l’on se baigne dans le crépuscule de Varanasi, c’est une douleur existentielle que la mousson fait taire près d’une rivière de silence à Goa, c’est l’éternité que l’on accueille finalement dans le paysage intérieur d’un raga nocturne…

Chaque pièce est un tableau vibrant et respirant qui décline un état différent de lumière, à la fois celle qui se réverbère sur les reliefs géographiques indiens, et celle, plus intérieure, qui a guidé et éclairé les pérégrinations de « Naissam la miraculée ».

Car c’est dans une situation de douleur existentielle tenace que se trouvait Naissam JALAL lors de ses récents périples indiens ; elle y a appris, ou plutôt expérimenté, le lâcher-prise émotionnel ; et sur cette terre nourricière aux couleurs parfumées et dans cet océan de saveurs bigarrées, sa douleur a cédé la place à une douceur inconditionnelle, l’amenant à sentir la présence du souffle extatique de l’éternité.

De sa flûte et de son chant, Naissam JALAL dessine dans cet album une géographie de la sensation, activant d’un bout à l’autre un mouvement spiralé et « voluté » entre le perçu et le ressenti.

Ce n’est pas tant l’Inde qui est racontée dans ces instants d’éternité paysagère que Naissam JALAL qui se raconte à travers l’Inde. Toutefois, ses explorations musicales au sein de la modalité indienne imposent une présence aussi subtile que prégnante qui n’aura aucun mal à s’immiscer dans les interstices émotionnels de toute âme disposée à se connecter à ces panoramas lumineux. Suivez la guide, elle se révélera à vous autant qu’elle vous révélera à vous-mêmes.

Stéphane Fougère

Site Artiste : www.naissamjalal.com

Page : https://naissamjalal.bandcamp.com/album/landscapes-of-eternity

Page label : https://lescouleursduson.com/band/naissam-jalal-landscapes-of-eternity/

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