James BLAKE – Trying Times
(Good Boy Records)
Cela fait désormais plus de quinze ans (depuis son premier album en 2011), que ce doux sorcier plutôt bogosse, habillé comme Muad’Dib (le Paul Atreïde de Dune), autre guerrier troubadour ou prêcheur en quête de la fabuleuse Épice, catalogué comme inventeur du « post-dubstep », voix allant de baryton au falsetto mais pas que, auteur de ces rythmes syncopés et épurés, assortis de basses profondes et d’une voix tantôt rocailleuse, tantôt angélique, nous enchante à nouveau avec un septième album en 2026 (Playing Robots into Heaven date de 2023).
Cet album qui rompt un silence un peu long, tourne dans tous les sens et en allers et retours autour de l’amour et de la mort et se promène en va et vient entre le rêve et la confession, James BLAKE dévoilant avec un regard lucide son passé tout en conservant une intuition et une perspicacité pointue dans son interprétation de l’espoir et la mélancolie dans les mots aussi bien que dans la musique).
Trying Times (en français « Épreuves difficiles ») redessine à nouveau le paysage musical de notre chanteur avec sa fusion orchestrée entre la soul, le minimalisme électronique, les rythmes de hip hop et de R&B alternatif, pour ne citer que quelques étiquettes qui lui vont comme un gant et pour lesquels il garde un détachement convenu et salutaire.
En effet, l’album tisse à nouveau les différents fils narratifs qu’il a développés au fil des ans, leur permettant de coexister dans un équilibre rare. L’électro spectrale de ses débuts s’entremêle à l’intimité de ses ballades au piano, tandis que son sens du rythme, aiguisé par ses collaborations hip-hop, dicte le tempo. L’album est produit comme un disque hip-hop aéré, attentif au silence et construit autour de l’atmosphère plutôt que de la densité. Comparé à la superposition dense de The Colour in Anything ou à l’immédiateté club de Playing Robots Into Heaven, cet album paraît plus spontané et organique.
Les boucles hypnotiques et le brouillard sonore qui enveloppaient autrefois la voix de BLAKE se sont un peu estompés, laissant place aux paroles, qui ne sont plus qu’une simple texture sonore. C’est peut-être son album le plus direct à ce jour. Il s’agit d’ailleurs du premier album entièrement indépendant de BLAKE depuis son départ d’une grande maison de disques, et cela s’entend immédiatement. Les morceaux semblent moins travaillés et évoluent de manière inégale, se concluant parfois avec beauté, parfois s’arrêtant net.
Walk Out Music ouvre le disque avec une ambiance et une tonalité introspective, James BLAKE chantant de façon pratiquement nonchalante : « Tu ne vaux rien pour personne, même pas pour les morts », et cela sonne moins comme une suite de paroles que comme un avertissement qu’il s’adresse à lui-même. Comme une introduction étrangement provocatrice pour un artiste dont la musique a toujours privilégié l’introspection. Il y a une tension palpable, comme s’il se forçait à rester présent mais en léger décalé.
Death of Love succède au morceau d’ouverture avec une ambiance plus sombre, presque théâtrale. Le London Welsh Male Voice Choir en arrière-plan sous la voix de BLAKE s’étend comme une ombre, tandis qu’un sample de Leonard COHEN traverse le morceau avec une sorte de fatalisme. C’est l’une des idées les plus abouties de l’album, une chanson sur des relations qui se délitent lentement, ce qui, paradoxalement, enrichit la palette sonore du chanteur grâce à des textures chorales qui confèrent au morceau une intensité quasi rituelle. La plupart du texte parle d’un amour qui s’effondre. La « Mort de l’Amou »r commence par « Hineni », qui signifie « me voici » en hébreu, une réponse biblique à un appel. Puis BLAKE demande : « N’y a-t-il donc aucune bonne foi ? Notre amour est-il mal placé ? » ; BLAKE se fait plus précis dans la troisième reprise. « Ne m’abandonne pas / Pour une seule mauvaise heure », chante-t-il, puis : « Parfois, on revient les mains vides / Comme des abeilles butinant des fleurs artificielles. » évoquant les gestes de dévotion superficiels et le retour bredouille. La fleur était fausse, l’effort futile, et on ne s’en rendait compte qu’après s’être engagé.
I Had a Dream She Took My Hand adoucit légèrement l’atmosphère, s’orientant vers des sonorités soul rétro (une pseudo valse), des harmonies doo-wop et des accords plus chaleureux, mais même ici, rien ne semble pleinement abouti. C’est comme si BLAKE empruntait le langage des chansons d’amour classiques sans y croire vraiment.
Le morceau titre Trying Times occupe une place centrale dans l’album et semble en être le point d’ancrage. C’est l’une de ses chansons les plus directes avec un phrasé simple et un arrangement minimaliste, mais l’interprétation est teintée d’une certaine tension, comme s’il cherchait à se convaincre lui-même du message autant que de l’auditeur.
Puis arrive Make Something Up, et c’est sans doute l’un des moments les plus révélateurs de l’album. La chanson explore l’incapacité à exprimer les sentiments du chanteur de manière très concrète et frustrante. Les phrases s’enchaînent, se reprennent, se contredisent. On a l’impression d’une conversation au cours de laquelle aucun des deux interlocuteurs ne sait vraiment ce qu’il veut dire, mais où tous deux continuent de parler malgré tout. Cette forme d’honnêteté maladroite imprègne la majeure partie de l’album. « Et quand je serai debout sur ce pont, et que les voix m’y contraindront, même si je ne veux pas mourir, quel est le mot pour ça ? ». Cette question, « Comment dit-on ça ? », imprègne tout le morceau. Pourtant James BLAKE BLAKE parle ouvertement de dépression et de pensées suicidaires depuis longtemps. Ici, il décrit un scénario précis, un lieu précis, une contradiction précise entre la compulsion et le refus, puis il met le langage lui-même au défi de trouver les mots justes. Le refrain, « Pourquoi ne pas inventer quelque chose ? », perd toute sa fantaisie lorsqu’on comprend à quoi il fait référence. Plus tôt dans la chanson, il évoque une voiture qui se transforme en corbillard, « le malade qui devient l’infirmière», ajoutant à chaque fois : « On n’avait jamais répété pour ça. »
Didn’t Come to Argue, avec Monica MARTIN, dégage une impression de calme trompeuse. L’arrangement est doux, presque réconfortant, mais une certaine distance s’y installe : deux voix proches l’une de l’autre sans pour autant se rejoindre. Vient ensuite Days Go By, qui puise dans le grime et les rythmes britanniques, nous rappelant que le talent de producteur de BLAKE est toujours présent, simplement intégré à une musique moins immédiate. Didn’t Come to Argue se divise en deux parties. Dans la première, BLAKE admet : « Je n’ai pas d’amis / Je ne sais pas où aller », avant de se décrire comme coincé « au milieu du temps / Comme un papillon derrière une vitre / J’ai volé, mais c’était dans le parc. » Monica MARTIN prend le relais dans la seconde partie avec un refrain qui relativise le chagrin d’amour. « Oh, je pense que c’est surfait », chante-t-elle, tandis que BLAKE murmure en arrière-plan : « Puis-je te prendre la main sans avoir l’intention de te la prendre ? » Deux personnes dans la même chanson, avançant dans des directions opposées, aucune ne remportant la dispute qu’elles n’étaient pas venues avoir.
Doesn’t Just Happen, avec le rappeur DAVE, change à nouveau de ton. Le morceau est plus ancré dans la réalité, plus tourné vers l’extérieur. La présence de DAVE apporte une perspective plus aiguisée, plus observatrice, et soudain, l’album s’ouvre au monde, même brièvement. C’est l’un des rares moments où BLAKE prend du recul et laisse quelqu’un d’autre définir la charge émotionnelle. L’ajout de guitares marque ici une nouvelle direction, se fondant parfaitement avec les synthés profonds caractéristiques de BLAKE et des rythmes plus percutants.
Obsession ressemble à peine à une chanson au sens traditionnel du terme, plutôt à un interlude, un fragment qui n’avait pas vraiment besoin d’être développé. Puis arrive Rest of Your Life qui recentre tout. C’est l’un des morceaux les plus poignants de l’album, qui part d’une idée simple, celle de rester avec quelqu’un, et l’étire jusqu’à en faire quelque chose de déstabilisant. La production monte en puissance, puis s’affaiblit, puis se reconstruit, à l’image du sentiment lui-même, instable.
Through the High Wire s’élève, presque avec espoir, bien que cet espoir semble fragile. Le traitement vocal présente quelques ratés, déformant brièvement la voix de BLAKE, comme si la chanson peinait à se maintenir pleinement.
Arrivés à Feel It Again et Just a Little Higher, l’album s’appauvrit émotionnellement, comme usé. Ces derniers morceaux semblent apaiser légèrement la tension, laissant les choses se calmer sans apporter de réponses.
Ce qui traverse l’album Trying Times, c’est une forme de résistance silencieuse, une résistance face aux attentes. BLAKE a toujours su trouver un équilibre entre expérimentation électronique et écriture fragile, mais ici, il dissocie de façon voulue ces éléments au lieu de les fusionner harmonieusement. Certains morceaux semblent presque traditionnels dans leur structure ; d’autres se dissolvent en fragments.
On remarque également un changement notable dans l’instrumentation. Alors que ses œuvres précédentes s’appuyaient fortement sur des voix manipulées et des textures numériques, certaines parties de cet album s’orientent vers des sonorités plus organiques — piano, guitare, espace non traité — sans toutefois jamais abandonner complètement ses instants et penchants électroniques.
Pour ce qui est des paroles, l’album reste centré sur l’amour, mais pas au sens habituel et suranné du terme. Il ne s’agit pas de chansons sur le chagrin d’amour ou la romance en soi. Les textes très secs parlent des efforts déployés pour rester, de la tension entre attachement et détachement, entre le désir que la relation fonctionne et la conscience qu’elle pourrait être vouée à l’échec. Tout au long de l’album, cette tension ne se résout jamais. Elle se transforme simplement.
C’est ce qui rend l’album Trying Times parfois difficile, et aussi ce qui fait son charme. Certaines chansons semblent inachevées, d’autres trop longues. Ce n’est pas l’album le plus direct de BLAKE, ni probablement le plus homogène. Mais c’est peut-être l’un des plus sincères, non pas parce qu’il en dit plus, mais parce qu’il laisse plus de non-dits.
Interrogé en 2021 au sujet de son processus de production, James BLAKE explique : « Je n’ai jamais été très sociable. Mais maintenant je suis sélectivement sociable. L’idée de collaborer était effrayante. Ça signifiait une perte de contrôle. Pourtant les autres m’apportent des idées que je n’aurais pas eues moi-même. Composer des chansons implique des dispositifs et des façons de regarder le monde à travers différents milieux, cultures… ».
Pour quelqu’un d’aussi timide et probablement quelque peu introverti, cet album de 2026, même s’il casse quelques assiettes tournantes à la chinoise et en clair-obscur (certaines mettent un long temps avant de cesser de tournoyer dans un des clips), la réussite est entière, James BLAKE a fait l’album le plus novateur dans le genre et comme en photographie, le plus révélateur de cet univers en noir et blanc assorti de quelques couleurs superposées (The Colours in anything d’il y a 10 ans en 2016).
James BLAKE est désormais comme ces très grands artistes, une sorte de jongleur un peu maladroit mais opiniâtre, qui, paraît-il, savent magnifiquement faire oublier aux gens la difficulté de leur art.
Xavier Béal
Site : https://jamesblakemusic.com/
