Erwan KERAVEC – Whitewater

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Erwan KERAVEC – Whitewater
(Mind Travels / Ici d’ailleurs / L’Autre Distribution)

Voici un disque de cornemuse solo. M’enfin quoi ?… Ça y est ! Ils se débinent tous vers la sortie, blasés qu’on leur fasse le coup de « l’âme celte », de la « biniouserie bien d’chez nous », des cortèges interceltiques télévisés ou, pour les plus avertis, du « pibroc’h dans tous ses états », bref de toutes formes communes de celtitude bruyante… Alors du bruit, oui, vous en aurez (la cornemuse est faite pour ça !), mais pour la celtitude, vous n’avez rien à craindre ! Nous naviguons ici dans des eaux troubles bien contemporaines, avant-gardistes, et tout le toutim ! La cornemuse part donc à vau-l’eau ? Oui, mais dans des eaux… vives ! « Eaux vives », c’est précisément la traduction du titre de cet album, Whitewater. Et ces eaux-vives ont la particularité d’être tout autant planantes que turbulentes. Son auteur est du reste réputé pour, depuis une bonne trentaine d’années, dévier la pratique de la cornemuse de son giron traditionnel pour en faire un espace d’expérimentations sonores via sa compagnie Offshore ; vous aurez certainement reconnu le « one and only » Erwan KERAVEC.

À celles et ceux à qui ce nom ne dit rien, il convient d’informer que ce sonneur d’origine bretonne a été initié dès l’adolescence à l’art complexe de la cornemuse écossaise par le luthier et sonneur Jorj BOTUHA et qu’il s’est initié au répertoire traditionnel – avec son frère Guénolé KERAVEC – au sein du Bagad ROÑSED-MOR avant de se lancer, toujours avec son frère, sur des sentiers de traverses, notamment avec le Bagad MEN HA TAN (dirigé par Pierrick HARDY) en compagnie d’explorateurs tels que Henri TEXIER et Doudou N’DIAYE ROSE. Erwan et Guénolé KERAVEC ont de plus rejoint le gang des NIOU BARDOPHONES, dont les trois albums proposaient une lecture déjà un tant soi peu dissipée de la tradition bretonne dans leurs trois albums, sans parler de leur projet commun avec les Gascons d’ARTÙS, LE CHOC DES ÉLECTRONS LIBRES.

Erwan KERAVEC n’est donc pas un bricoleur irrespectueux de son instrument : il en a maîtrisé les racines pour mieux s’accrocher à des branches certes tortueuses mais non moins prolifiques en termes de créativité. Prenant le large du répertoire strictement breton, il a exploré les possibilités harmoniques et les sons périphériques que peut engendrer la cornemuse (frottements, frappes, drones, clusters, différentiels…) et a innové dans son utilisation des bourdons, transformant cet instrument généralement perçu comme « bouseux » en un générateur de sons radicalement avant-gardistes, comme en ont témoigné les bien-nommés Urban Pipes (2007) et Urban Pipes II (2011).

Erwan KERAVEC a de même initié des dialogues improvisés avec le trompettiste Jean-Luc CAPOZZO (Air brut, en 2010), le percussionniste Wassim HALAL et le conteur-chanteur Mounir TROUDI (REVOLUTIONARY BIRDS, en 2017) et plus récemment avec le batteur et percussionniste Hamid DRAKE (Nova Scotia, en 2022) ou encore le multi-souffleur Mats GUSTAFFSON, avec qui il a réalisé deux albums (Inhale et Exhale) sous la bannière LUFT (qui doit accueillir bientôt rien moins que Otome YOSHIHIDE).

Erwan KERAVEC a de même imposé la cornemuse dans le domaine pourtant si réservé de la musique contemporaine écrite, passant commande auprès de Bernard CAVANNA, Zad MOULTAKA, Susumu YOSHIDA, Benjamin De La FUENTE, François ROSSÉ, Wolfgang MITTERER et d’autres pour ses projets Nu Piping (2013) et Sonneurs (2017), allant aussi jusqu’à solliciter des voix (Beňat ACHIARY, Vincent BOUCHOT et Donatienne MICHEL-DANSAC) sur le programme justement titré Vox (2016). Et tant qu’à faire, Erwan a investi le territoire de la musique dite répétitive, allant faire jouer l’œuvre pionnière In C de Terry RILEY par 20 sonneurs (2023) ou réunissant 8 Sonneurs pour Philip Glass (2024).

Depuis une bonne quinzaine d’années, c’est donc sur des rencontres improvisées et sur des créations en ensembles qu’Erwan KERAVEC a concentré son énergie créatrice et ses enregistrements discographiques, si l’on excepte son album Goebbels/Glass/Radigue de 2020, dans lequel il jouait à la seule cornemuse des œuvres du compositeur allemand, du compositeur américain et de la compositrice française susnommés dans le titre. Il récidive avec la même approche soliste sur Whitewater, sauf que, cette fois, Erwan KERAVEC n’interprète pas les œuvres des autres, mais en présente trois de son cru, illustrant de fait son souhait de revenir à une pratique intimiste de l’instrument, sans pour autant revenir à une musique plus ancrée dans une tradition bretonne ou écossaise.

Si les précédents disques solo d’Erwan KERAVEC étaient prétextes à explorer une voie non mélodique en misant sur les techniques périphériques de la cornemuse, Whitewater se déleste de tout dispositif électronique ou orchestral pour revenir aux constituants essentiels de la cornemuse, à savoir un hautbois mélodique (le « chanter ») et trois bourdons, et des notes tenues. Une œuvre minimaliste ? Oui dans son approche, non dans son rendu.

C’est pourtant sur une trame assez statique (bourdon + note tenue) que s’ouvre le disque, mais quand on décide de nommer une composition Increase the Flow Rate (« Augmenter le débit »), on se doute que l’image sonore na va pas rester figée. Par petites touches, mini-modulations et pseudo-accidents, l’image se voile, le son tousse, les notes se torsent, l’instrument s’affole, le flux se densifie, les diastoles et les systoles se font la course tandis que le bourdon se tient à l’horizontale, d’où une sensation de bascule, de déséquilibre qui s’empare de l’auditeur. On est sur une corde rigide qui n’en finit pas de gondoler, ou bien on regarde une vieille pellicule de film bloquée qui fait du surplace. Increase the Flow rate semble illustrer l’adage selon lequel les petits ruisseaux font les grandes rivières, à la faveur de sinuosités hasardeuses. Plus loin, les couinements se font plus enroués, la course ralentit, le bourdonnement reste constant, le vertige persiste. Puis les notes font la ronde, façon derviches-tourneurs, et le débit s’arrête net, robinet fermé.

Dix secondes pour respirer, puis la seconde pièce semble démarrer là où la précédente s’était arrêtée. Et c’est bien encore la sensation d’un arrêt sur la note qui prédomine au début. Sauf qu’il ne s’agit plus de remplir l’espace, mais plutôt d’en creuser le relief, en mode hélicoïdal. Les notes se contorsionnent, comme passées par une rotative, laissant échapper par intervalles irréguliers quelques couinements subreptices. L’auditeur est happé par une tournerie minimaliste aux variations infimes mais insistantes, sans que l’on sache trop s’il suit une spirale ascendante ou descendante. Le débit semble là aussi s’accélérer, engendrant une forme de bouillonnement hydraulique, tandis qu’à la cantonade le bourdon reste stable. Ça s’appelle Until the Swirl appears… Jusqu’à ce que le tourbillon apparaisse. Et il hypnotise dans les grandes largeurs en dépit de son aspect vrillé crispant.

Au bout d’une demi-heure, c’est harassé, voire terrassé par les houles tempétueuses qui ont précédé, que l’auditeur parvient, il ne sait trop comment, à regagner le « rivage sous le vent », le Leeshore ultime, lequel se dessine par couches superposées de bourdons triomphants et de notes alanguies. Les mouvements se figent tout en s’élargissant. Le bouillonnement cède le terrain à la fossilisation, le remous à la suspension, la tension à l’accalmie, l’agitation à la contemplation.

Après les douches froides tourbillonnantes à haut débit, le bain chaud (presque) rassérénant. C’est ce que confirme la photo de Francis MESLET qui tient lieu de pochette aux supports CD et LP : on y voit une foule de baigneurs apprécier leur lopin de mer isolé des turbulentes marées et cerné de brumes de chaleur, sorte de « onsen » armoricain. Dans la pochette ouvrante, deux autres photos montrent une crypte cernée de roches et d’arbres aux feuillages luxuriants, durant la brune, humide juste ce qu’il faut.

Whitewater, c’est l’histoire d’une cornemuse fière de sa fébrilité intrinsèque, sans fioritures ni adjuvants, célébrant sa contemporanéité rustique, aussi effrayante qu’euphorisante. Avec ses « eaux vives », Erwan KERAVEC avance en terrain instable stimulant, à charge pour les oreilles de se laisser ébranler et emporter par ses secousses extatiques.

Stéphane Fougère

Site : www.erwan-keravec.eu

Label : www.icidailleurs.fr

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