GWERZ
La Complainte bretonne au défi de la modernité
Dans les années 1980, nombre de formations de musique bretonne n’ont eu pour ambition que de faire danser dans les festoù-noz. L’une d’elles a cependant relevé un autre défi, celui de célébrer ce chant plaintif, à caractère dramatique, historique ou mythologique, généralement interprété « a capella », que l’on appelle la « gwerz », un genre alors délaissé à cette époque, et de lui adjoindre un accompagnement musical à connotation traditionnelle, sans pour autant s’interdire l’innovation. Cette formation n’a pas eu à chercher bien loin son patronyme, elle s’est baptisée tout simplement GWERZ, et est devenue (avec BARZAZ) l’une des premiers groupes de musique bretonne évolutive à écouter.
Dix-sept ans après ses débuts, GWERZ poursuit sa carrière en pointillés. S’il tourne depuis longtemps, il se produit plus ponctuellement sur scène depuis son « retour » dans les années 1990, les carrières solistes mouvementées de ses membres l’obligeant à se contenter d’une activité à temps (très) partiel. La redécouverte du patrimoine musical de la région du Centre-Bretagne reste cependant à son ordre du jour, et sa recherche d’arrangements inédits mais très typés ne semble pas donner outre mesure de signes de fatigue, alors même que la formation comprend un personnel plutôt stable.
En 1997, GWERZ, c’est toujours le chanteur et clarinettiste Erik MARCHAND, le violoniste Jacky MOLARD, le guitariste Soïg SIBERIL, le sonneur de cornemuse Patrick MOLARD, le « talabarder » (joueur de bombarde) Youenn LE BIHAN et le bassiste Alain GENTY. (Seul le percussionniste Bruno CAILLAT ne répond plus à l’appel.)
À l’occasion de la réédition très attendue de son premier album sur le label Ethnéa, le groupe a fait une échappée en France (notamment à Fontenay-sous-Bois, dans la région parisienne, où nous l’avons rencontré) et en Italie. Erik MARCHAND a bien voulu faire le point avec nous sur la carrière et la motivation de GWERZ, maintenant que la légende a fait son œuvre.
GWERZ – Gwerz (anc. Musique bretonne de toujours)
(CD, Ethnéa/Musea)
Aujourd’hui considéré comme une référence primordiale dans le domaine de la musique bretonne évolutive, le groupe GWERZ n’a pas été particulièrement prolixe en matière d’enregistrements puisque depuis sa naissance en 1981, il n’a enregistré que trois disques ! Jusqu’à présent, seuls Au-delà (1987) et Live (1993) étaient disponibles en format CD. Par contre, le premier, Musique bretonne de toujours (1986), a été longtemps relégué dans le catalogue des collectors mythiques. C’est à Ethnéa, une sous-division du label Musea, que l’on doit l’initiative d’avoir, en 1997, donné une seconde vie, en numérique cette fois, à cet album.
Les non-bretonnants doivent d’abord savoir que le terme « gwerz » désigne une complainte bretonne aux sujets historiques ou dramatiques, généralement interprétée a capella. Le groupe GWERZ travaille donc sa musique à partie de ce style de chant, trouvant son inspiration dans le terreau traditionnel de Centre-Bretagne, sous l’influence directe de personnalités telles que Manuel KERJEAN (à qui cet album rend hommage), les Sœurs GOADEC, Madame BERTRAND, Per GUILLOU, Jean-Marie PLASSART et Eugène GRENEL.
Autour des chants interprétés par Erik MARCHAND, les musiciens de GWERZ s’attachent à développer des thèmes tout en respectant la structure et l’esprit de la gwerz, ou encore à composer des thèmes dans le mode de construction harmonique de ce chant. C’est pourquoi l’aspect acoustique de la formation ne doit pas occulter le modernisme des arrangements dus à Jacky MOLARD (guitare, basse et, surtout, violon inventif et malicieux) et à Soïg SIBERIL (guitare acoustique buissonnière), ce qui nous vaut des développements et des combinaisons peu usuelles avec les instruments plus typés « trad’ breton » comme le biniou ou la flûte de Patrick MOLARD (également à l’uillean-pipe), la bombarde et le piston de Youenn LE BIHAN et le « trognon de chou » (treujen-gaol, ou clarinette) d’Erik MARCHAND, mis à l’honneur dans la gavotte Heuliad Kaolmorc’h.
On remarquera également les interventions au zarb (percussion iranienne sur Personne n’en est la cause et Ar Jouiz) et au mridangam (percussion indienne, sur Ar Pla’ch Iferniet) de Bruno CAILLAT, artiste invité qui a fini par devenir membre du groupe et que l’on retrouve dans le second album studio, Au-delà (1987) et dans le Live sorti en 1993 (dans lequel GWERZ devient septette avec l’arrivée du bassiste Alain GENTY).
Enfin, Erik MARCHAND illumine bien évidemment de son inimitable voix haute ces chants de forte intensité dramatique. Outre l’infanticide narré dans Personne n’en est la cause, il est question d’une histoire d’amour trop vite interrompue par la mort de la bien-aimée (Ar Pla’ch Iferniet, sorte de variation bretonne sur le mythe de Roméo et Juliette), ou encore de l’angoisse d’une mère dont le fils a été appelé sous les drapeaux (Ar c’hombat sanglant).
D’autres chansons sont heureusement d’humeur plus légère, comme cette marche dont les paroles racontent comment une fille se déguise pour rejoindre son amant parti faire l’armée (Ar Jouiz), ou cette chanson du Pays Pourlet dans laquelle une autre fille tient tête à sa mère pour garder son amant (Amzer a Driwec’h Vle, dans Doina).
Il n’y a pas de mélanges inter-ethniques, ou même interceltiques, chez GWERZ, mais une façon intelligente autant qu’intègre de repeindre le paysage traditionnel du rocher continental. Cette réédition, accompagnée d’un livret biographique hautement documenté qui reproduit également les notes originales, permettra non seulement aux fans du groupe de compléter leur collection en format CD, mais aussi, à un niveau plus général, de redécouvrir une belle œuvre qui n’a visiblement pas souffert du vieillissement propre aux produits trop dépendants des modes. Quand on joue une Musique bretonne de toujours, celle-ci reste viable pour longtemps, voire… pour toujours.
Entretien avec Erik MARCHAND
Erik MARCHAND : GWERZ est né en 1981 et a enregistré son premier disque en 1985. C’est un groupe qui a une croissance lente, donc qui ira vieux, qui vieillit lentement parce qu’il évolue lentement.
Il y a sept/huit ans, on a fait la sieste, on a un peu sommeillé parce que la grande majorité des musiciens de GWERZ jouait dans différentes formations, dont DEN ; moi, j’avais mon trio avec Thierry ROBIN et Hameed KHAN. Et puis on a repris il y a quelques années, à la demande des gens de la région de Spezet et notamment de DIAOULED AR MENEZ.
Depuis, on a fait quelques concerts avec notre ancien répertoire, revu et corrigé, notamment grâce à l’arrivée d’Alain GENTY à la basse et qui n’était pas là au début.
C’était donc en 1992, pour une série de concerts qui ont servi à constituer l’album Live qui a inauguré l’année suivante le label Gwerz Pladenn ?
EM : Si vous le dites, ça doit être ça. (sourire)
Et depuis, vous tournez régulièrement ?
EM : Irrégulièrement. On tourne irrégulièrement. On fait quelques concerts comme ça, d’abord lorsqu’on est disponibles, parce ce qu’on continue à jouer dans d’autres formations, et puis c’est toujours avec un plaisir partagé, autant humainement que musicalement.
Cela dit, là, il est vraiment temps qu’on ait un répertoire nouveau. On n’a pas épuisé, mais provisoirement on a fait le tour de notre imagination dans le type de morceaux du répertoire qu’on jouait précédemment. Il y a des morceaux qu’on a joués parfois en concert et qui n’ont jamais été enregistrés, à part un ou deux qui ont dû être mis sur le disque live de 1992.
Parlons un peu de l’origine musicale de GWERZ.
EM : Elle s’appuie sur le répertoire traditionnel du Centre-Bretagne et comprend des compositions de Soïg SIBERIL et de Jacky MOLARD à 30 %. Dans ce qu’on fait, il y a toujours des imbroglios de thèmes qui se télescopent, qui se rencontrent, il y a des thèmes traditionnels, des thèmes composés, et parfois le thème traditionnel prend la première place, parfois c’est le thème composé qui était son suiveur au début qui prend la première place. Il y a un jeu un peu flou entre la part de compositions et la part de thèmes traditionnels. Ce qui est certain, c’est que, au-delà des thèmes, la musique qu’on fait est vraiment du Centre-Bretagne, parce qu’on est tous Centre-Bretons, sauf Alain GENTY, et puis, avec la musique vannetaise, c’est ce qui berce notre imaginaire musical.
À l’origine, l’idée était donc de faire en sorte que des compositions et des thèmes traditionnels soient mêlés.
EM : J’ai toujours un peu de mal à faire la différence entre thème traditionnel, composé et thème récent composé, et thème traditionnel ancien et thème traditionnel moderne. Donc, je vous laisse faire le tri. (rires) C’est jamais évident de savoir vraiment où on en est ! Bien des gens ne le savent pas d’ailleurs parmi notre public, et ne se posent pas forcément la question. Ce qu’ils entendent, c’est un ensemble ; ce sont parfois des chansons pour les gens qui comprennent le breton, qui sont malheureusement de moins en moins nombreux mais qui existent quand même. On n’est pas obligés de disséquer les compositions. C’est la musique centre-bretonne, c’est la musique de GWERZ, avec bien évidemment une part importante d’inspiration traditionnelle, soit dans les thèmes, soit dans les timbres, soit dans l’esthétique, soit dans l’ornement.
Mais ce n’est pas ce qui importe vraiment. L’important, c’est qu’on se reconnaisse, nous, comme faisant de la musique de chez nous avec une réalité d’aujourd’hui.
Il y a toutefois une instrumentation qui, en partie, n’est pas reconnue comme strictement traditionnelle.
EM : Le violon existait en Bretagne quand même, c’est un instrument traditionnel. Moi, je dis souvent que, quel que soit le pays dans lequel on se trouve, c’est pas l’instrument qui fait la musique, c’est le gars qui est derrière cet instrument. Donc, ça ne change pas grand-chose qu’il joue avec une cornemuse bulgare ou un violon. C’est sa personne et sa culture musicale qui joue. Ça fait des années qu’en Europe de l’Est on a adapté le saxophone et l’accordéon. La première personne qui en a joué a bien été une innovatrice puisque ce n’étaient pas des instruments traditionnels. Mais aujourd’hui, ils sont reconnus comme des instruments traditionnels. Tous les instruments traditionnels ne sont pas anciens. De même les chants : on n’est pas sûrs qu’ils ont plusieurs centaines d’années. Bien des chansons que je chante et des thèmes musicaux n’ont peut-être que 10, 20, 60, 100 ans… À partir de quel moment ça devient traditionnel ? Est-ce qu’il faut avoir comme un passeport ou un permis de séjour, est-ce qu’il faut aussi avoir une antériorité de tant d’années pour revendiquer la traditionnalité, si on avait besoin de la revendiquer ?
Justement ces chants, c’est vous qui les avez collectés ou tout simplement choisis… Qu’est-ce qui a motivé votre choix ?
EM : Que les thèmes soient beaux. Beaux, ça veut dire qu’ils nous plaisent, comme c’est nous qui déterminons nos critères de la beauté. Quand des thèmes nous plaisent, on les sent porteurs d’un arrangement musical intéressant et on se jette dessus. C’est notre travail d’écriture musicale, même à partir de thèmes plus anciens, qu’on n’a pas composés nous-mêmes, et d’en prendre la personnalité, la spécificité, voire la monstruosité quand ils ne sont pas dans la norme. On aime ce qui casse un peu les choses très carrées.
C’est pourquoi vous utilisez une instrumentation principalement acoustique ?
EM : On n’utilise pas une instrumentation totalement acoustique, puisque Jacky utilise beaucoup d’effets au violon et on a une basse électrique.
L’intégration de la basse a été un peu tardive…
EM : Non. Jacky MOLARD, quand il jouait en studio, a toujours enregistré avec de la basse. En revanche, comme il ne pouvait pas jouer en même temps sur scène de la basse et du violon, il a fallu rencontrer la personnalité d’Alain GENTY, pour intégrer Alain GENTY, et non pas un bassiste quelconque.
Par contre, vous avez eu semble-t-il plus de difficultés à trouver un batteur.
EM : On n’a pas cherché ; mais s’il existait, on le connaîtrait. Mais il est encore à venir. Il y a plein de gens qui travaillent la musique aujourd’hui… C’est pas l’instrument qui nous gêne, c’est une question de personne. Si on trouvait un batteur qui avait l’esprit de la musique qu’on fait, il n’y a pas de raison de ne pas jouer avec ce batteur. Mais on n’a pas trouvé de batteur qui joue cette musique.
En revanche, on a trouvé un percussionniste. On a travaillé avec Bruno CAILLAT plusieurs fois, soit sur scène, soit en enregistrement, parce que c’est vrai que la percussion c’est quelque chose d’intéressant.
Notamment la percussion iranienne ou indienne…
EM : Oui, pour les timbres et puis parce que ce sont des percussions habituées à jouer des cycles rythmiques proches des nôtres. Le timbre guide beaucoup des choses, c’est la manière dont la musique va sonner. C’est pas une musique très intellectualisée, c’est une musique de sentiments, qui fonctionne en tout cas pour le public de Centre-Bretagne pour lequel c’est la culture.
Si vous êtes Américain vous allez vous émouvoir du blues ou du rock ou du country western. Si vous êtes Yougoslave, vous allez vous émouvoir de la variété yougoslave ; si vous êtes Français, des chansons à textes de Georges BRASSENS ; si vous êtes Anglais, des compositions des BEATLES. En Centre-Bretagne, les gens sont relativement contents et proches de la musique qu’on fait, du style qu’on a. Il se trouve que par chance notre musique s’exporte aussi au-delà et tant mieux pour nous.
Je dis toujours : lorsque je fais de la musique, il faut que ça plaise à mes voisins. C’est le premier critère. Peut-être que mes camarades ne diraient pas ça, mais vu qu’ils sont partis manger au restau’ et que c’est moi qui fais l’interview, je parle en mon nom ! (rires)
Il semblerait que GWERZ ait remis au goût du jour un style qui s’était un peu perdu, devenu moins populaire, ou en tout cas moins médiatisé.
EM : Surtout moins médiatisé ! Quand on a commencé à jouer, il y avait plein de chanteurs, plein de gens, il y en a toujours beaucoup. Il est possible que vous ne l’ayez pas su à l’époque… (sourire) Il est probable qu’une formation comme GWERZ ait permis, de par l’internationalité apparente de son orchestration, de passer sur des scènes sur lesquels des chanteurs de mon village ne seraient pas passés.
Avant de les entendre, les gens auraient dit : « Ah ! ben non, quoi ! ». Alors que là : « Bon il y a un violon, ça va peut-être aller… » Tout ce qu’on a fait, c’est de médiatiser la musique de chez nous, et l’orientation qu’on lui a donnée, la personnalité de notre écriture musicale et notre manière de penser la musique.
Sur la réédition de votre premier album, GWERZ est carrément présenté comme un groupe quasi révolutionnaire.
EM : Ce qui s’est passé à l’époque, c’est qu’il y avait peu de gens, voire presque personne, qui avaient fait se rencontrer le chant et la bombarde et le biniou. C’était au niveau des timbres une première innovation, permise par le fait que je chante assez haut et Youenn LE BIHAN a fait des instruments dans une gamme un peu bizarre qui est le sol dièse qui nous a permis de monter ce premier son. Donc, ce fut notre première innovation ; ensuite, on a construit notre écriture musicale sur la personnalité des tons, des airs, des thèmes musicaux qu’on a utilisés, et voilà ! C’est vrai que ça a fait des petits après. C’est vrai qu’on a été, peut-être pas des révolutionnaires, mais des précurseurs en tout cas.
Vous êtes en priorité inspirés par le répertoire du Centre-Bretagne ?
EM : Inspirés non, toujours Centre-Bretons. La musique vannetaise, on aime bien aussi. J’ai eu la chance d’avoir une compagne qui est du pays vannetais et le pays vannetais a la chance d’avoir une très belle musique avec une très grande richesse mélodique et d’être un des pays les plus proches de chez nous, et c’est vrai qu’on aime bien toucher au répertoire vannetais dans ce qu’on fait. Il y a beaucoup d’influences vannetaises.
Là, je viens d’enregistrer un disque avec Jacky MOLARD, Gaby KERDONCUFF et des musiciens roumains, et on a utilisé le répertoire vannetais de manière assez importante parce que ça nous plaît bien. En Centre-Bretagne, on a de très grandes richesses rythmiques et un système de variations très complexe qui s’approche un peu d’un système d’improvisation modale. On aime beaucoup tourner autour des airs et au niveau du rythme, des phrasés, on a une très grande richesse de phrasés. On joue autant sur des variations mélodiques que sur des variations rythmiques. Au pays vannetais, il y a une très grande richesse mélodique, il y a des mélodies d’une grande beauté, très simples, des mélodies modales et simples et qui se posent comme un flamand rose sur un lac de Camargue… C’est joli comme tout, ça ! (sourire)
C’est ce caractère modal qui vous a permis d’avoir des échanges avec des musiciens issus de cultures différentes.
EM : C’est tout le travail que je fais personnellement avec des musiciens roumains. Les systèmes musicaux, dans bien des musiques populaires, sont des systèmes très proches, ce sont des musiques modales qui fonctionnent beaucoup à partir de la mélodie, du thème mélodique, plutôt qu’à partir d’une richesse harmonique, même si, dans certains pays, on développe l’harmonie assez loin. Mais la mélodie résiste toujours à l’harmonie, de même dans les musiques populaires, les mêmes raisons sociales et les mêmes situations pour jouer la musique : il faut faire danser les gens, on anime des mariages, des fêtes locales, et tout ça, c’est très proche. Des gens, d’un bout à l’autre de la planète, se sont heurtés au même problème de timbres d’instruments, des instruments qui s’entendent même si on n’a pas de système de sonorisation, pareil pour les timbres de voix. On arrive à trouver beaucoup de points communs parce que ce sont des musiques qui sont faites pour les mêmes gens dans des lieux différents du monde, mais pour les mêmes gens dans les mêmes moments.
A priori, pour l’instant, vous avez surtout trouvé ces connexions, ces correspondances avec la musique d’Europe de l’Est, la musique arabe et la musique indienne.
EM : La musique indienne, un peu moins. Ça dépend quelle musique indienne. La musique classique indienne n’est pas populaire. C’est une musique savante qui est issue d’une musique modale traditionnelle et populaire au départ et qui s’est construite siècle après siècle sur des bases d’une musique proche de celle qu’on fait, mais qui s’est élaborée par la suite. En revanche, si on va chercher une musique paysanne en Inde, on trouve des choses plus proches de la musique bretonne.
Le problème, c’est qu’en Europe est arrivée une des plus géniales inventions : l’harmonie. C’est une des plus géniales inventions musicales dans le monde, sauf que la musique harmonique a complètement masqué en Europe de l’Ouest la musique modale. Ce qui fait qu’il y a eu une rupture totale entre l’évolution de la musique modale et l’évolution de la musique savante. La musique modale est restée une musique populaire, rurale, un peu oubliée, alors que la musique harmonique est devenue la musique dominante dans tout l’Occident.
En Inde, en Iran, dans les pays arabes, c’est exactement l’inverse : la musique harmonique est très minoritaire. En revanche, les milieux intellectuels et savants, bourgeois, nobles se sont passionnés pour créer une musique classique mais à partir de la musique modale. Les origines sont les mêmes, mais l’évolution de la musique arabe, turque, perse ou indienne a débouché aussi à une importance de l’esthétique parce que ce sont des choses qui sont vraiment liées à une culture sociale, élitiste. Ces musiques sont arrivées à de grandes richesses de subtilité d’interprétation accessibles qu’à des connaisseurs, un peu à la manière dont la musique occidentale a développé ces choses-là. Mais les origines sont celles de la musique modale, proche de la musique qu’on pratique aujourd’hui en Bretagne notamment, puisque c’est une des régions d’Europe de l’Ouest les plus riches en culture populaire musicale.
Entretien et chronique de disque réalisés par : Stéphane Fougère
Photos concert : Sylvie Hamon
Discographie GWERZ
◊◊◊◊ Musique bretonne de toujours (LP/K7, 1985 – Réédition CD 1997 : Ethnéa / Musea)
◊◊◊◊ Au-delà (LP/CD/K7 1987 – Escalibur / Coop Breizh)
◊◊◊◊ Live (CD/K7 1992 – Gwerz Pladenn / Coop Breizh)
(Entretien original publié dans ETHNOTEMPOS n°3 – octobre 1998 ;
chronique CD publiée dans ETHNOTEMPOS n°2 – mai 1998,
et retravaillée en 2025 pour inclusion dans cet article)
