Jocelyn MIENNIEL & LES INSTRUMENTS MIGRATEURS
(Drugstore Malone / Le Comptoir / Buda Musique)
À l’heure où les questions liées à l’immigration deviennent des points fortement clivants au sein des débats politiques et sociétaux, voici que le compositeur et flûtiste Jocelyn MIENNIEL nous convie à découvrir d’autres formes de migrations, cette fois instrumentales, manière de célébrer un environnement multiculturel. L’air de rien, cette idée est autant politique qu’esthétique, puisqu’elle relève de « la nécessité impérieuse d’abattre les murs physiques et psychiques qui s’érigent un peu partout sur la planète et plus insidieusement dans nos esprits » (sic).
Déjà, en tant que musicien, Jocelyn MIENNIEL pratique ce multiculturalisme puisqu’il joue de plusieurs flûtes provenant de diverses traditions, témoignant par là d’une insatiable curiosité pour les sons et les techniques instrumentales « autres » qui lui permettent de développer un jeu à l’impressionnante amplitude inventive. Éclectique en diable, il a pris part à de nombreuses créations elles-mêmes pluri-disciplinaires qui font fi des barrières et des conventions stylistiques. Sur cet album, il croise ses flûtes avec un ample panel d’instruments à cordes, à vents, de percussions et de voix émanant de différentes cultures du monde.
Jocelyn MIENNIEL & LES INSTRUMENTS MIGRATEURS aurait pu être le nom d’un groupe de « world fusion » qui poursuivrait peu ou prou la trajectoire déjà développée au sein du projet et disque Babel ; sauf que, contrairement à ce dernier, ce n’est pas un groupe fixe qui se fait entendre ici. Sur chaque pièce, Jocelyn MIENNIEL, partisan de dialogues transculturels, échange et joue avec des musiciens différents. Bienvenue donc dans une auberge qui n’est pas strictement espagnole, mais résolument mondialiste.
En l’occurrence, l’auberge est en fait un comptoir, ou plutôt le Comptoir, nom d’une salle de Fontenay-sous-Bois, dans le Val-de-Marne, où, durant deux saisons (2023-24 et 2024-25) ponctuées par treize concerts, notre flûtiste a rassemblé des artistes nourris de cultures très diverses et les a invités à dialoguer musicalement ensemble sur une trame donnée au préalable par chacun des protagonistes et à partager les fruits de leur rencontre éphémère dans une improvisation libre sur scène.
Présentant des pièces extraites de chacun de ces treize concerts, ce disque ne donne pas à écouter une forme de folklore imaginaire, mais s’écoute bien plutôt comme un carnet de routes explorant les cultures de la Terre. Il déploie en effet une cartographie musicale qui va de l’Europe de l’Ouest à l’Extrême-Orient en passant par l’Europe de l’Est, l’Afrique du Nord et de l’Ouest, le Moyen-Orient et l’Inde. On n’y entend donc pas tout à fait le monde entier, mais on y explore quand même trois continents dont les chemins finissent tous sur des carrefours, des croisements.
Pas moins de trente artistes (en comptant Jocelyn MIENNIEL) se font ainsi entendre sur cet album, dans des combinaisons d’une grande variété de timbres et sur un répertoire constitué de pièces tantôt traditionnelles, tantôt composées.
Jocelyn MIENNIEL joue ainsi en trio avec le chanteur et joueur de kora sénégalais Senny CAMARA et le violoncelliste français Clément PETIT sur un morceau traditionnel ; avec la kotoïste japonaise Mieko MIYAZAKI et le joueur de tablas indien Amrat HUSSAIN sur une pièce de Mieko MIYAZAKI ; avec la joueuse de nyckelharpa française Eleanor BILLY et le oudiste syrien Mohannad NASSER sur une composition d’Anders NORUDDE (HEDNINGARNA) ; avec la joueuse de yangchin chinoise Yaping WANG et le vibraphoniste français IIya AMAR sur un morceau trad’ chinois ; avec la chanteuse turque Gulay Hacer TORUK (qui s’accompagne au bendir) et le joueur de rubab japonais Kengo SAITO sur un trad’ turc ; avec la guitariste brésilienne Fernanda PRIMO et le joueur de calebasse malien Amadou DAOU sur une pièce co-composée par DAOU, MIENNIEL et Pierre DURAND ; avec la chanteuse et joueuse de saz turque Canan DOMURCAKLI et la harpiste et chanteuse française Morgane LE CUFF sur un morceau traditionnel turc ; avec la joueuse de tar iranienne Sogol MIRZAEI et le joueur de sheng taïwanais Shao-Huan HUNG sur une pièce traditionnelle persane ; avec la oudiste palestienne Kamilya JUBRAN et le joueur de qanoun syrien Iyad HAÏMOUR sur une pièce de ce dernier ; et avec le joueur de erhu chinois Guo GAN et le oudiste égyptien Mohamed ABOZEKRI sur une composition de MIENNIEL.
Sur d’autres pièces, Jocelyn MIENNIEL se produit en formation quartet : avec la chanteuse iranienne Aïda NOSRAT, la harpiste malgache Landy ANDRIAMBOAVONJY et le joueur de saz éguptien Abdallah ABOZEKRI ; avec le flûtiste peul burkinabé Dramane DEMBÉL (aka POPIMANE), la danseuse flamenco française Karine GONZALEZ et le percussionniste français Antony GATTA sur une pièce écrite par MIENNIEL ; et avec le joueur de n’goni malien Daouda SACKONE, le clarinettiste basse français Denis COLIN et l’altiste française Séverine MORFIN, sur une composition de celle-ci.
Selon les pièces et en fonction des combinaisons instrumentales en place, Jocelyn MIENNIEL alterne entre flûtes occidentales, un ney (flûte persane), une flûte peule (malenké), un hulusi (flûte chinoise), et même un kalimba (piano à pouces africain) et des guimbardes.
Désolé si ce qui précède fait pavé, mais tous ces artistes méritaient d’être cités, au moins parce qu’ils ne sont pas étrangers à celles et ceux qui connaissent un tant soi peu la scène « world music » en France, et parce qu’ils font tous montre d’un niveau d’excellence dans leurs pratiques respectives qui les autorise à se frotter à d’autres formes musicales sans y perdre leurs racines.
De fait, les différentes formations ici mises en action « live », avec Jocelyn MIENNIEL comme seule figure récurrente, présentent un vaste éventail de pièces soit énergiques, dansantes, soit plus mélancoliques ou contemplatives, soit explorant toutes les variations émotionnelles possibles entre ces deux pôles, non sans répandre évidemment des parfums de chacune des cultures exposées.
Compte tenu du fait que ce CD est rempli de musiques à ras bord, totalisant 80 minutes bien rondes (l’équivalent d’un double 33 Tours), certains jugeront qu’il y a un côté « souk » dans cette entreprise de rassemblement des cultures ; mais l’on peut y faire circuler ses oreilles sans craindre qu’elles soient violemment bousculées à chaque coin de rue, comme dans d’autres créations aux distributions dantesques et en mode zapping effréné du type du Big Blue Ball de chez RealWorld.
La richesse et la finesse des expressions instrumentales et vocales exposées par ces INSTRUMENTS MIGRATEURS y sont éloquentes et promettent de grands moments de poésie aux fascinantes bigarrures qui évoquent l’histoire passée des peuples du monde tout en la projetant dans le monde présent, dont la perpétuation passe nécessairement par des échanges raisonnés entre ces peuples. Migrantes sont les traditions et les cultures, c’est ce que s’évertue à nous rappeler Jocelyn MIENNIEL et ses complices d’ici et d’ailleurs.
Stéphane Fougère
Pages labels : https://www.drugstoremalone.com/drugstoremalone/Drugstore_Malone.html
https://www.budamusique.com/fr/catalogue/view/1242/les-instruments-migrateurs/
