TWELVE THOUSAND DAYS – As the Full Moon Draws the Tide
(Final Musik)
Tout d’abord et si vous le voulez bien, reportons-nous un moment vers les années musicales 1969-1970 du côté de l’Angleterre et un peu des États-Unis. Deux courants nouveaux émergent fortement aux côtés des musiques mainstream de l’époque (on va dire celles qui vont des BEATLES aux ROLLING STONES en passant par les DOORS, pour ne fâcher personne) : le folk (baptisé parfois folk-rock) et le prog’ (ou prog rock) ; surtout en Grande-Bretagne.
À cette époque apparaissent également des labels anglais qui se consacreront à ces deux genres en pleine expansion (Charisma pour VDGG et Island pour KING CRIMSON, FAIRPORT CONVENTION and families,), avant de récupérer des individuels de la scène folk : Nick DRAKE et les gens découverts par le producteur Joe BOYD (venu des États-Unis pour organiser la carrière de l’INCREDIBLE STRING BAND en Europe). Les sous labels de grands distributeurs s’y sont mis à leur tour (Dawn, Deram, Dandelion, Vertigo, Harvest, etc.) et permettront rapidement à des musiciens, musiciennes et interprètes de tenter l’aventure d’albums à tout va.
Vont éclore à cette époque une myriade de groupes et artistes solo qui vont parfois aller jusqu’à un deuxième album (c’est rare) et laisser des empreintes éphémères, souvent effacées, (pour les découvrir feuilletez l’ouvrage encyclopédique Folk et Renouveau de Philippe ROBERT et Bruno MEILLIER paru chez le Mot et le Reste en 2011 qui fouille au plus profond des discographies improbables et secrètes de beaucoup de beautiful losers disparus parfois corps et âmes).
On y trouve une flopée d’artistes rarement sauvés de l’oubli (peu seront élus) et réhabilités des années plus tard par des découvreurs acharnés et fureteurs malicieux (un peu dandies) tombés sous les charmes quelque peu désuets de ces outsiders.
Partons maintenant sans escale vers les années 1980 et regardons de plus près les musiciens qui opèrent un retour vers le néo-folk après les débordements en tous genres des apôtres de la new wave, de l’industriel et des musiques plutôt pauvres de ces années-là.
Ce sont majoritairement des musiciens anglais qui ont une certaine culture musicale élaborée lors des seventies et qui, après s’être engouffrés dans la mouvance do it yourself (et sans beaucoup réfléchir) de la fin des seventies, se sont vite retournés vers leurs premières amours et leurs racines anglo-saxonnes.
C’est là que des groupes comme EYELESS IN GAZA, CURRENT 93, COIL, ORCHIS et quelques autres ont essayé de bâtir des alternatives intelligentes et cultivées sans pour autant tomber dans le néo-européanisme décadent et sulfureux de quelques groupes ayant mal digéré les idéologies des années 1930 de ce vingtième siècle devenu tout à coup un peu vieux.
Cette renaissance se met pourtant en place timidement et reste à la marge et selon les propos de Simon REYNOLDS (dans son ouvrage éponyme paru chez le Mot et le Reste 2012) peut se définir comme une rétromania soit comment la culture pop recycle indéfiniment son passé pour s’inventer son futur.
Un autre tournant a été effectué par un musicien déjà installé sur la scène parallèle anglaise et dissident de la scène indus et de la mouvance noise extrême en la personne de David TIBET (CURRENT 93) en 1987 avec la parution de son huitième album Imperium, qui marque la rupture définitive du musicien avec la scène post-industrielle anglaise et consacre l’apparition d’un courant néo/wyrdd folk déjà exploré par EYELESS IN GAZA et Martyn BATES avec ses albums solo.
Après ce tour d’horizon plutôt partial ou parcellaire, passons aux choses qui nous concernent et qui vont aboutir à TWELVE THOUSAND DAYS.
Martyn BATES (moitié de EYELESS IN GAZA) a toujours voulu aborder et explorer une carrière solo (dès 1982) et a toujours recherché des collaborations avec d’autres musiciens proches de ses attirances et émotions musicales ; il a d’ailleurs été très souvent l’homme de duos musicaux et ses partenaires se sont succédé lors de ses voyages hors EYELESS (duo lui-même) au cours de ses aventures toujours poussées en parallèle d’EYELESS IN GAZA maintenu en activité jusqu’à 2019 après près de 25 albums en près de 40 ans (cf. https://rythmes-croises.org/eyeless-in-gaza-skeletal-framework-the-cherry-red-recordings-1981-1986-coffret-5cds/ ).
Le chanteur solitaire et aventureux aura publié successivement deux albums de mise en musique de poèmes de James JOYCE chez Sub Rosa (belge) entre 1994 et 1996, trois albums des Murder Ballads avec MJ HARRIS chez Musica Maxima (italien) entre 1994 et 1998, un album d’hommages à Rainer Maria RILKE avec Anne CLARK en 1998 chez Labor Records (allemand), un duo avec Max EASTLEY chez Musica Maxima en 2007; tout cela ponctuant un retour aux affaires d’EYESLESS IN GAZA et de multiples albums solo chez Cherry Red et ailleurs.
Mais la véritable œuvre parallèle en continu de Martyn BATES sera celle du duo TWELVE THOUSAND DAYS débuté en 2000 avec l’album In the Garden of Wild Stars (chez Musica Maxima Magnetica) poursuivi en 2001 par The Devil in the Grain (chez Trisol, éditeur allemand), suivra From the Walled Garden assorti d’un EP chez Shining Day (label polonais en 2005 et 2006) pour clôturer la première partie de ce triptyque aventureux et plutôt révérencieux
Viendront ensuite, toujours pour TWELVE THOUSAND DAYS, après un silence très long, le bien nommé Insect Silence en 2018 chez Final Muzik (italien) premier d’une suite ininterrompue jusqu’à ce neuvième album As the full Moon Draws the Tide (qui devait paraître en 2025) et donc à raison d’un album par an toujours en duo exclusif avec Alan TRENCH (ex ORCHIS), nouveau partenaire fidèle et discret et peut-être un peu moins présent sur le dernier ouvrage, sauf aux compositions (il avait en effet droit à ses envolées vocales dans un des morceaux sur chacun des albums précédents).
Ce neuvième album au doux titre sera donc celui de la (pleine) lune ornée de dix chansons qui se déroulent en une suite qui commence avec un morceau dansant et frénétique The Witches Reel/Dance enregistré le jour du solstice d’été, suivi de Red Queen/White Queen (la « Black Queen » étant remisée au loin dans les limbes) pour ce splendide poème électrisé, mantra à la guitare et miroir (avec ses « mocking voices ») de Faery Led le cinquième morceau, lui plutôt a-cappella, sorte de « fairy song » à l’orgue avec paroles de Mary WEBB, poétesse anglaise délicate et post-romantique du début du vingtième siècle.
Suivent Notes from a Ruined City, sa musique païenne/urbaine et ses instruments orientaux (cymbales, percussions et Mellotron), ainsi qu’un traditionnel.
Heathen Dog suit avec la voix de Martyn BATES en écho et un long instrumental qui annonce ce Faery Led et ses pas dans les feuilles, son orgue tremblant et sa musique comme capturée à travers une radio vétuste un peu démodée.
Suit Asphodels qui raconte l’histoire de l’amoureux fou de la « Hangman’s (beautiful) daughter » (celle de l’INCREDIBLE STRING BAND ?) et délivre un ensorcellement de flûtes et de guitares soutenant la voix du chanteur encore en écho et qui se rapproche d’un folk psychédélique autour d’une histoire de meurtre et d’enterrement de la fille du Hangman que ce dernier épousera après l’avoir bien torturée, couverte de fleurs (des asphodèles) et tout à fait morte.
L’album atteint son apogée avec Deceived, le septième morceau de 5’50 minutes avec la voix somptueusement immaculée de Martyn BATES, des paroles intenses et l’arrivée de nuit et au milieu de la mer agitée (« stirring sea ») et de bien loin (« from afar ») des trois bateaux au beau milieu de la chanson, « trois navires au loin, voiles blanches portées par le vent du sud. Le premier avait une voile couleur ivoire. Le deuxième, une voile couleur perle. Le troisième était le plus petit et le plus beau du monde ». La chanson se déroule en répétant presque à l’infini le refrain (« the first ship had a sail reflecting ivory… » jusqu’à « the smallest and most beautiful in the world »), comme si le chanteur ne voulait jamais abandonner ces messagers du printemps à venir car « la terre ne reverra jamais de tels bateaux à nouveau ».
L’intensité est à son paroxysme et Martyn BATES semble au plus près de ses rêves lunaires (on l’imagine les yeux fermés, le souffle retenu, la voix en apesanteur et les doigts frémissants sur les cordes de sa guitare). Là, Martyn BATES atteint le climax de son chant, on pense à ces comptines murmurées de son aîné DONOVAN (The Lullaby of Spring surtout ou Voyage into the Golden Screen dans l’album For Little Ones de 1967) mais en beaucoup plus mystique et parcourue d’une immense intimité, au plus près du micro et en volutes synthétiques, on pense à ces enluminures insulaires ou ces miniatures flamandes très décorées et toutes en grisailles (rehaussées d’or qui couvrait les gris et les blancs), pour les entrelacs et les spirales qui s’accordent tout à fait avec les morceaux suivants de l’album.
Le spleen, le chagrin et la mélancolie, les réverbérations et les contrepoints en font une musique qu’on dirait portée par les larmes d’un regard qui ne cesse de fixer l’auditeur et Martyn BATES devient (presqu’en solitaire) un ménestrel, troubadour immense et fragile qui s’enfonce à la fois dans ses balades, ses mélopées et ses instrumentaux électriques urbains, pour sombrer et nous plonger avec lui dans les brumes de SHAKESPEARE avec Upon the Blasted Heath (ce même SHAKESPEARE qui déclare « Do not Swear by the Moon, for She Changes Constantly ») jusqu’à Ghosts of Skyriot Horses (avec à nouveau des « ships in the night ») et en finissant avec une dernière balade, Bad Apples, de six minutes (morceau chanté en 1967 par les australiens THE SEEKERS et intitulée alors When Will the Good Apples Fall) et complètement et magnifiquement revisitée en guise de fermeture de l’album : «When will the sun smile for me through great cloudy skies above».
Cet album dépasse tout ce qu’a pu faire le duo TWELVE THOUSAND DAYS depuis plus de 25 ans et rejoint avec ces 10 titres les promenades que Martyn BATES fait depuis quelques années avec, d’une part son projet KODAX STROPHES (cf. https://rythmes-croises.org/kodax-strophes-martyn-bates-christ-in-the-house-of-martha-mary-twelve-thousand-days-they-have-all-gone-into-the-world-of-light/) et, d’autre part, ses participations avec le groupe SORRY FOR LAUGHING de Gordon WHITLOW (cf. https://rythmes-croises.org/sorry-for-laughing-rain-flowers/), excursions au cours desquelles il dépose et nous offre cette voix qu’on peut qualifier de plus belle au monde et depuis si longtemps maintenant.
Une fois de plus on assiste à un ensemble parfait entre les flamboyantes compositions d’un Martyn BATES solennel ainsi que sa persistance à explorer et transformer un folk étrange, égaré dans l’atonal et l’incertain, et le lyrisme onirique de ses rêveries intranquilles. Cet album confirme la maîtrise d’un geste et d’une maîtrise se jouant des figures, des barrières entre poésie et mythes, abstraction et figuration.
On y trouve à la fois cette voix qui navigue entre les déchirements, les scansions, les fredonnements et les effondrements, comme si le chanteur marchait à la fois sur des chemins de la lande ou sur l’asphalte des villes, avec cette capacité à faire sourdre des musiques qu’on pourrait qualifier d’archaïques, comme celles qui coulaient lorsqu’il chantait ses Murder Ballads il y a trente ans déjà.
Terminons cette « tribulation dans l’éther et le long des archives akashiques» qui dévoilent le passé des âmes » (notes de la pochette), en compagnie des deux musiciens et offrons-leur en ces jours d’hiver, en attente du printemps (« Deceit was in the sounds of spring, stirring violet rimmed with blue »), ce court poème d’Algernon SWINBURNE de 1894 qui « raconte comment un homme se promenant à l’aube d’été dans les bois hantés, fut séduit par les nymphes et, pris dans leurs danses brillantes et périlleuses, fut emporté à jamais dans la vie ensoleillée des bois sauvages ».
L’été n’est pas encore annoncé et semble encore lointain, l’hiver attendant tant qu’il peut de céder sa place aux signes du printemps ; mais d’ici là on peut se plonger et même se noyer et se perdre sans retenue dans le neuvième album de ce fabuleux duo à qui il reste encore et toujours Douze Mille Jours pour nous enchanter, nous ravir dans tous les sens du terme, nous transporter jusqu’au ciel un soir de pleine lune, à marée haute et qui parait désormais immortel.
Xavier Béal
Page : https://finalmuzik.bandcamp.com/album/as-the-moon-draws-the-tide
