Asha BHOSLE : une légendaire voix indienne s’éteint
La chanteuse indienne Asha BHOSLE a tiré sa révérence le 12 avril 2026 à l’âge de 92 ans, après une immense carrière qui s’est étalée sur 70 ans. Elle était surtout connue pour son implication dans le cinéma hindi populaire plus communément appelé Bollywood, où elle a fait office de chanteuse de « playback » pour de nombreuses actrices et a collaboré avec de célèbres compositeurs de musiques de films, notamment A. R. Rahman, O. P. Nayyar, Khayyam, Ravi, Sachin Dev Burman, Shankar-Jaikishan, et surtout Rahul Dev Burman.
La carrière d’Asha BHOSLE (parfois orthographié BHONSLE) ne s’est toutefois pas cantonnée à l’industrie Bollywood, puisqu’elle a su intégrer des styles indiens variés comme le ghazal, le qawwali, le bhajan et la pop indienne, a collaboré avec plusieurs artistes internationaux et s’est produite en concert, faisant d’elle une artiste polyvalente sur la scène indienne et au-delà.
Née le 8 septembre 1933 à Goar, dans ce qui fut l’État de Sangli à l’époque de l’Inde britannique, intégré depuis dans l’État du Maharashtra, Asha BHOSLE – de son nom complet Ashalata Dinanath MANGESHKAR – est issue de la famille musicale du maître Dinanath MANGESHKAR et était de fait la sœur cadette de Lata MANGESHKAR, une autre chanteuse à la renommée immense, surnommée « le rossignol indien », dont la carrière s’est elle aussi étendue sur sept décennies. Singulièrement, Lata MANGESHAR est également morte à 92 ans, en 2022.
Les deux sœurs ont été particulièrement prolifiques en matière d’enregistrements, puisque Lata MANGESHKAR a été honorée par le Livre Guinness des records du titre de la chanteuse ayant le plus enregistré au monde, avec quelque 25 000 chansons. Cependant, d’après le même Livre Guinness des records de 2011, Asha BHOSLE peut, sinon lui ravir le titre, au moins le partager avec elle, ayant à son actif quelque 12000 à 13000 titres enregistrés pour environ 950 films. Compte tenu du caractère faramineux (et toujours sujet à caution) des chiffres avancés pour l’une comme pour l’autre, on peut à bon droit décerner le titre aux deux sœurs et saluer leurs performances qui ont contribué à les transformer en véritables légendes, leurs chants ayant traversé les générations.
Née quatre ans après Lata, Asha BHOSLE a, au début de sa carrièr,e quelque peu vécu dans l’ombre de sa sœur aînée. En effet, Lata MANGESHAR a dès l’âge de 5 ans, travaillé comme actrice et a connu un succès immédiat dès 1940 en chantant les œuvres du compositeur de musique de film Naushad. Sa notoriété n’a cessé de croître depuis lors, devenant la voix dominante du cinéma indien de par son purisme et son grand sens mélodique. Asha a également débuté très jeune, puisqu’elle a enregistré sa première chanson (Chala Chala Nav Bala) en 1943, soit à l’âge de dix ans. Sa première chanson pour un film Bollywood fut Saawan Aaya, pour le film Chunariya, en 1948. Un an plus tard, elle s’est produite pour la première fois en solo sur scène.
La carrière d’Asha BHOSLE a vraiment débuté dans les années 1950, soit une décennie après celle de Lata MANGESHKAR. Asha BHOSLE s’est néanmoins fait une place et s’est imposée par sa versatilité, son adaptabilité et son goût pour l’expérimentation, ayant fait également l’apprentissage de la musique occidentale. Sa collaboration majeure avec le compositeur R.D. Burman – qui fut son second mari – a marqué un tournant dans la musique de film indienne, notamment de par son interprétation de Aaja Aaja dans le film Teesri Manzil (1966). Les mélodies créées par Burman et interprétées par Asha sont restées emblématiques du cinéma Bollywood des années 1960, 1970 et 1980.
De même, de la fin des années 1960 au début des années 1980, Asha fut la voix de la danseuse Helen, interprétant pour elle de nombreuses chansons, dont O Haseena Zulfon Wali, en duo avec le « crooner » Mohammed Rafi, autre légende bollywoodienne.
Là où sa sœur Lata MANGESHKAR a été adulée pour sa voix aigue douce et claire, versant dans des styles classique et semi-classique restés constants le long de sa carrière et établissant un standard de qualité, Asha BHOSLE s’est distinguée par sa voix plus légère, jouant de la complexité émotionnelle avec audace et même parfois d’ironie. De fait, si Lata MANGESHKAR a consolidé la tradition classique du cinéma indien, Asha BHOSLE a su moderniser le son de la musique de film Bollywood et a fait montre de polyvalence stylistique en intégrant des genres variés – pop, folk, bhajan, ghazal, jazz, cabaret, démontrant que la musique de Bollywood peut s’inspirer à la fois de traditions locales et de sonorités mondiales.
Ces comparaisons pourraient laisser entendre que les deux sœurs ont été constamment rivales et en compétition, mais cela ne les a pas empêchées de se témoigner un respect mutuel, et même de collaborer ensemble quelquefois.
Non contente d’avoir laissé une empreinte durable sur l’industrie cinématographique indienne, dont témoignent ses multiples distinctions honorifiques civiles (Padma Bhushan, Padma Vibhushan, mais aussi le Filmfare Award) qui attestent de son influence et de son statut de référence dans l’industrie musico-cinématographique, Asha BHOSLE s’est investie dans d’autres genres musicaux hors Bollywood, enregistrant notamment de nombreux ghazals (poèmes d’amour) avec des artistes indiens et pakistanais comme Ghulam Ali, Mehdi Hassan et Jagjit Singh. Elle a de même investi un répertoire semi-classique en compagnie de l’éminent sarodiste Ali Akbar Khan, dont l’album Legacy (1996, AMMP) est le brillant témoin.
Les collaborations d’Asha BHOSLE ont en outre dépassé la scène strictement indienne, puisqu’elle a collaboré avec le groupe anglo-indien West India Company ainsi qu’avec le Kronos Quartet le temps d’un album dédié à l’œuvre de R. D. Burman, You’ve Stolen my Heart (2005, Nonesuch), qui voit la participation du tabliste Zakir Hussain et de la joueuse de pipa chinoise Wu Man.
Autres preuves de la notoriété et du rayonnement internationaux d’Asha BHOSLE, le groupe britannique de rock indépendant Cornershop lui a rendu hommage dans la chanson Brimful of Asha (1997), les Black-Eyed Peas ont échantillonné deux de ses chansons sur Don’t Phunk with my Heart, et Gorillaz l’a invitée pour une chanson, The Shadowy Light, sur son dernier album, The Mountain, paru il y a quelques semaines.
La renommée d’Asha BHOSLE se mesure également à l’aune de ses tournées mondiales (elle avait notamment donné un concert au Théâtre du Châtelet, à Paris, en 2014) et de la centaine d’albums et autant de compilations parues sur des labels indiens et occidentaux (dont une dans la collection Rough Guide de World Music Network, ou encore celle dans la collection The Golden Voices of Bollywood de Paris Jazz Corner, parmi tant d’autres).
Asha BHOSLE s’est éteinte dans un hôpital de Bombay suite à une infection à la poitrine et un profond état d’épuisement. Sa disparition a été annoncée le 12 avril 2026 par son fils Anand. Elle laisse un grand vide dans le monde musical indien et international, mais son héritage artistique est si dantesque que sa voix envoûtante restera dans une foule de mémoires, de cœurs et d’esprits. Bollywood est en deuil, et le masala a un goût plus amer en ce jour.
RIP Madame. Nous adressons toutes nos condoléances à sa famille et à ses proches.
Stéphane Fougère
