Jean-Luc THOMAS – Souffleur de rêves

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Jean-Luc THOMAS – Souffleur de rêves
(Hirustica)

Ô Temps, suspends ton vol… mais pas ton souffle ! Mais prends le temps de faire subrepticement silence pour le reprendre, ce souffle. Telle pourrait être la leçon de vie distillée en filigrane dans ce nouvel album du flûtiste breton Jean-Luc THOMAS, dont l’œuvre a toujours été inspirée par ses racines, ses voyages, ses rencontres. Mais ici, c’est à un voyage du troisième type qu’il nous invite, un voyage plus intérieur, un voyage en solitaire, comme dirait l’autre. Oui, c’est à un album (quasi) entièrement solo que nous avons affaire, puisque Jean-Luc THOMAS en est le seul maître musicien à bord, le seul guide soufflant. Lui qui a été de plusieurs aventures en groupe (DIBENN, KEJ, SERENDOU, KERLAVEO), qui a initié des dialogues avec l’Autre (Yvon RIOU, Michel GODARD, David HOPKINS, Ravichandra KULUR, Gab FAURE…), se retrouve face à lui-même, à ses pensées, à ses idées, à ses sons de prédilection.

Certes, il a fallu des circonstances particulières pour en arriver à se retrouver en situation de retraite anachorétique. 2020, il vous en souvient ? Comme tout bon alchimiste, Jean-Luc THOMAS a métamorphosé un isolement imposé en une thébaïde initiatique propre à régénérer l’inspiration. Et puisque cette période a précisément distendu et refondu la notion du temps comme le conçoit généralement le commun des mortels dont nous faisons tous partie, il faut voir ce nouvel effort créatif de notre compositeur et flûtiste comme le franchissement d’une étape décisive dans son parcours de vie et son passage sur Terre. Se regarder dans un miroir, dans des conditions « isolantes », permet d’accéder à une nouvelle maturité, et c’est ce que n’a pas manqué de faire Jean-Luc THOMAS, devenu pour l’occasion Souffleur de rêves.

Qu’on ne s’y méprenne pas : si Jean-Luc THOMAS agit en toute solitude, il ne nous a pas pour autant pondu un disque sur le thème « mes plus beaux soli de flûte en fest-noz » balancés en vrac et à la chaîne, ce qui lui aurait effectivement pu lui faire prendre le risque de transformer son moment de solitude en grande porte ouverte sur un vide créatif. En fait, c’est un univers très vaste qu’il déploie ici.

Aussi, quand bien même il prend une allure inopinément intimiste, jamais un disque de Jean-Luc THOMAS n’a jamais été aussi… peuplé.

Peuplé d’instruments d’abord : si la plupart des pièces enregistrées font la part belle aux flûtes traversières en bois (en ré, en la, en fa et en do), on y entend aussi d’autres trésors de la collection de Jean-Luc, grand collectionneur de flûtes devant l’éternel : la flûte chinoise « bawu », la flûte indienne « bansuri », la flûte colombienne « japurutu », la flûte slovaque « fujara », et même une flûte à eau et une flûte de nez. Et ce n’est pas tout, puisque Jean-Luc se sert également de divers appeaux, sifflets, de diverses percussions (tambour à eau, aquaphone, cymbales tibétaines, kalimba, cloches savoyarde, basque, suisse et brésilienne), et d’un tampura. Il donne aussi de la voix, ou des voix, en quelques occasions. Le tout est dans certains cas passé par les filtres du « logelloop », un outil de spatialisation de boucles musicales via plusieurs canaux pour la création sonore en temps réel, créé par Philippe OLLIVIER et Christophe BARATAY.

Peuplé de destinations culturelles ensuite : partant de Bretagne avec Lestrezen et Gavotten ar Kervinihy, il nous emmène en Irlande avec Wojciech’s Jig, vers l’Afrique de l’Ouest avec Tout est rythme, et en Inde avec l’Indansé. Il y a de plus des destinations non référencées sur une quelconque carte IGN, des points de ralliements plus intérieurs, introspectifs, abstraits, élémentaux : à un moment on s’imagine arpentant une lande battue par les vents, à un autre moment on navigue entre des dunes de sables, le moment suivant on suit un ruisseau, on s’élance sur une rivière et on prend la mer, puis en un instant on se retrouve au sommet d’une chaîne montagneuse à l’horizon ouvert sur… un monde invisible peuplé de secrets qui ne se voient pas à l’œil nu : un sol sonore humifère, une universalité rythmique, une mémoire en rimes, une altérité liquide, une histoire contrastée, une danse indicible, une magie tellurique…

Peuplé enfin de présences : dans ces paysages mutants se manifestent, si l’on tend astucieusement l’oreille, des passeurs d’instruments, des charpentiers, des forgerons, des bergers, des puisatières, des estropiés, des maîtres des bourdons, des oiseaux sans églises, des tribus éoliennes, des déesses, et des compagnons de route qui ont constamment accompagnés Jean-Luc dans ses pérégrinations : la flûte bien sûr (indispensable boussole, qu’elle soit d’ébène, de buis ou de bambou), la curiosité, l’imagination, le travail et l’amour.

Jean-Luc THOMAS n’est donc pas si seul, puisqu’il est là, entier de ses multiplicités inspirantes.

Et en fin de course, il y a LA présence, celle de l’autre qui sert de miroir à notre gardien des mondes flûtés, incarnée en la voix de Denis PÉAN, seul invité présent sur le disque, qui aligne des stances poétiques florissantes et dansantes dont certains fragments ont servi à intituler quelques-unes des douze compositions de Jean-Luc THOMAS.

Ce Souffleur de rêves ne se contente pas de nous emmener loin, il nous emporte profondément en lui-même, et par ricochet en nous-mêmes, nous faisant devenir des rêveurs du souffle. Haut les vents !

Stéphane Fougère

Site : http://www.jeanlucthomas.com/en/souffleur-de-reves

Page : https://jean-lucthomas1.bandcamp.com/album/souffleur-de-r-ves

Label : https://www.hirustica.fr/

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