Andy Warhol, The Velvet Underground and Nico – Sébastien BISMUTH
(Discogonie)
Les exégèses sur l’album à la banane du VELVET se suivent et ne se ressemblent pas toutes, leurs exégètes non plus, bien loin de là. Parmi les dernières études en date et en français, on peut sortir du lot celle de Philippe AZOURY et Joseph GHOSN intitulée Sweet Sister Ray parue chez Actes Sud en 2016 (avec citation de Dashiell HEDAYAT), qui consacre une grande partie sur le premier album, ainsi que celle de Massimo PALMAN intitulée Le Son de l’Excès (traduit et publié chez la Ritournelle en 2023), cette dernière exclusivement centrée sur le premier album, selon une variation inédite et percutante autour de cinq mots clés.
D’autres ouvrages ont souvent survolé ce premier album, en y relatant son importance, cherchant à y raconter plutôt le parcours de Lou REED, et accessoirement celui de John CALE, ainsi que celui du groupe qui, après le deuxième album, s’éteint peu à peu et se dilue, sans pourtant rencontrer le succès ou la moindre estime de ses contemporains.
Il y a eu également des biographies de ses principaux protagonistes, qui vont du meilleur (NICO, John CALE) aux plus ou moins sulfureux (Lou REED pour les assoiffés de scandales divers et variés). Le VELVET UNDERGROUND étant de nos jours une valeur consacrée par tous (bandes sons pour publicités minables, ou brefs fonds musicaux pour films branchouilles).
Chez Discogonie qui a une vision et un récit cosmo(gonique) des choses de la musique, on cherche à marquer l’histoire depuis les années 1960 jusqu’à nos jours (avec une préférence pour les débuts ce qui est une bonne idée), en posant des bornes multiples (bientôt 40 jolis petits pavés noirs et blancs) pour cette musique « pop » qui pourrait fêter ses 60 ans cette année (comme le VELVET en fait) et qui reste encore vivante et vers laquelle se ressourcent maints musiciens, certains qui n’étaient d’ailleurs pas du tout nés à l’époque.
Le menu de ces briques toutes différentes mais pourtant ayant une similitude et un signal artistique fort (grâce également aux couvertures code barre) est toujours le même et toujours aussi efficace (le format et la rigueur également), ce qui fait la valeur de chaque ouvrage, qui creuse, cherche et trouve pour comprendre et expliquer, qui n’oublie pas d’enrichir la démonstration à coup de nombreuses et pertinentes citations (mais sans noyer le récit) et qui fait appel parfois à des détails techniques (dans ce cas, la liste presqu’extravagante des instruments et des enregistrements), pour parfaire le propos.
Ici, la source est très riche car la préparation de cet album a connu quatre versions plutôt différentes et autant de séances d’enregistrement avant d’atterrir chez Verve en version mono en mars 1967. En fait grâce, il faut le dire à la notoriété de WARHOL, pseudo producteur, mais surtout à Tom WILSON enregistreur attentif et efficace, ainsi qu’à la détermination sans faille des musiciens, répétant et améliorant en live ces onze titres depuis les débuts de Ludlow Street en juillet 1965 (prise de son John CALE), en passant par les Scepter Studios (version acétate retrouvée n’importe où comme par hasard) toujours à New York en avril 1966 (sous la houlette de John CALE à nouveau), Los Angeles aux TTG Studios à partir du 3 mai pour deux semaines pour les titres en versions définitives et un rajout pour le onzième morceau Sunday Morning qui ouvrira l’album (et que NICO devait chanter voir page 62), au Mayfair Studios un seul dimanche de novembre de la même année ; les deux derniers enregistrements étant magistralement dirigés par Tom WILSON (pages 34 à 36), car Andy WARHOL et NICO étaient déjà loin (ou éloignés) du groupe.
Sans reprendre le sommaire du livre, il est intéressant de trouver des obsessions et des thèmes communs aux onze morceaux qui dressent un portrait singulier et une histoire tourmentée des visions de ces jeunes gens en posant les jalons des futurs albums (du groupe et des leurs à venir), surtout le deuxième album tout à fait noir sur noir et fait de ruptures totales, enregistré en septembre 1967 et sorti en janvier 1968 le bien/mal nommé White Light/White Heat (devinette : qui des deux est Light, et qui est Heat, puisqu’ils sont tous les deux blancs) , fruit de l’ultime duo des frères ennemis, irréconciliables à jamais pour presque toujours (sauf au Bataclan en janvier 1972, où c’est chacun pour soi, et sur Songs for Drella en 1990 et là c’est sur les cendres de WARHOL mais en chiens de faïence). On préfère, ici, ne pas parler de l’innommable faux pas de 1993.
En effet on peut voir dans cet album un catalogue d’invitations à toutes sortes de chaos : paranoïa, masochisme, dépendance, miroirs (déformants), mondanité (ou superficialité comme à la Factory de Andy W), drogues, prostitution, séduction, méchanceté cachée contre la « pauvre chanteuse », coups de foudre et coups de fouets, anges noirs et pervers, « and so on » (finissant en maelström de descente aux enfers du bruit, de carambolages de basses et de larsens et de provocations soniques long de 7’40 minutes, dont John CALE résumera bien la différence avec les autres productions de l’époque en déclarant : « cet album allie some ferocious eloquence, crude expansive majesty and subversive accomplishment ». Un programme totalement inédit en 1967, sauvage pour une ville sauvage, poubelle des sons pour une ville poubelle, poésie bizarre pour une musique décalée, s’achevant en cul de sac définitif en déclarant irrémé(diablement) au onzième morceau que ce groupe créé comme une marionnette ou un groupe de bal pop indécent par WARHOL est donc mort d’avoir été trop près des abîmes au présent et donc sans avenir.
Ce groupe résolument « underground », (premier du nom en tous cas) est celui des cauchemars et des fantasmes de chacun des différents acteurs présents lors de ce premier album. Les motifs (au sens pictural) de chacun revenant tout au long des chansons, on peut d’ailleurs parler sans fatuité d’une « syncope pop », menée non pas par une mais deux (et même davantage) figures charismatiques de ce groupe alors à l’époque sans succès, à contre-courant de toutes les modes, un peu persécuté et banni par les médias de l’époque.
Cet album, que le label Discogonie épluche de la plus belle façon, (comme la banane jaune et rose de la pochette, voir la tranche du livre) est celui dont on ne compte plus les rééditions, les splendides coffrets, les live, les pirates et les inédits. Ce bon et bel ouvrage s’avère donc nécessaire et révérent, et sait qu’il n’est pas là pour clôturer l’étude de façon définitive. Il engendre peut-être une douce nostalgie, comme si l’écoute des morceaux en 2026 pouvait permettre d’accéder à une élévation ou à un éveil de l’âme de l’écouteur. En somme et après l’extase couplée de l’écoute et de la lecture de ces morceaux, on pourrait envisager ici une certaine forme de sagesse. Et c’est peut-être mieux comme ça.
Xavier Béal
Page éditeur : https://www.editionsdensite.fr/Discogonie/46/Andy_Warhol.html
