Thierry ZABOITZEFF – Artefacts

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Thierry ZABOITZEFF – Artefacts
(Imd / Zabmusic)

Voici comment Thierry ZABOITZEFF nous présente le contexte de ce voyage auquel nous invite cet album :

« Les artefacts sont les murmures du temps qui se solidifient. Objets nés de la main humaine, ils portent la mémoire des gestes, des croyances et des savoirs oubliés. Ils sont preuves, traces, erreurs parfois, éclats de cultures disparues ou miroirs de nos usages présents. Défauts techniques, reliques sacrées ou simples outils usés : chacun raconte une histoire, celle de l’homme cherchant à comprendre, créer, survivre et laisser une empreinte fragile dans le monde. »

« Aujourd’hui, après toutes ces années, je me tiens toujours derrière un micro avec autant de désir, de passion, d’émotion. Quelques syllabes, onomatopées venues du plus profond de ma fantaisie, donnent naissance à des chants étonnants, inouïs. Les harmonies se fondent, se distendent, mon violoncelle et autres cordes frappées, frottées, cognées les rejoignent. Hors de toute école, tout se crée de manière improbable… Ne pensez surtout pas que je suis devenu machine… Je les utilise bien sûr, je les programme, je les joue au même titre que mes autres instruments et jusqu’à présent, c’est moi le chef de la bande ! Ces Artefacts sont un autre témoignage de mon engagement artistique et existentiel, incarnation d’une musique contemporaine aux couleurs « électro rock », parfois symphoniques, où pénombre et lumière ne font plus qu’un, abolissant les frontières du temps. L’histoire continue de s’écrire. »

Cinq titres composent l’ensemble de l’opus qui est organisé comme un périple sonore.

Comme Thierry ZABOITZEFF nous y a largement habitués, le compositeur et multi-instrumentiste autodidacte tient ici tous les instruments ainsi que le chant et assure également toutes les étapes de la prise de son, de l’enregistrement au mixage. Difficile dans ces conditions de ne pas aboutir à l’équilibre idéal souhaité par le compositeur. L’énergie et les climats tissent la trame de cette musique, tour à tour sombre ou lumineuse, aux timbres parfois énigmatiques et feutrés – comment ne pas y voir, parfois, de parenté avec la maîtrise des cordes chère à Bélà BARTÓK – ou sous-tendus par une rythmique implacable qui n’offre de temps de répit que pour mieux s’intensifier comme dans Inexorabilis, la première pièce de l’album.

Cette prise de son, précise, à l’équilibre soigné, met en relief la texture sonore des timbres des instruments : les violoncelles, les basses, les guitares, les claviers, mais aussi les voix, dont celle du compositeur, tissent un canevas d’une grande osmose.

Inexorabilis exprime une détermination ancrée dans ces couleurs sombres qu’affectionne le compositeur, et pourtant émaillées d’éclats lumineux qui happent l’attention de l’auditeur. Le groove de certains thèmes cohabite ici sans contradiction avec une dimension quasiment symphonique, tout en flirtant avec des climats qui ne sont pas sans évoquer les espaces parfois inquiets explorés également par Daniel DENIS (UNIVERS ZÉRO).

Looking for an Open Path met la lumière sur le mélange des timbres que Thierry ZABOITZEFF manie tel un alchimiste. Sur des nappes d’accords de cordes suspendues, le piano égrène des pizzicati, rejoint par un saxophone… ici l’espace, la respiration, l’attente, le silence prennent une dimension méditative, intériorisée, onirique… les couleurs lumineuses du piano sont suspendues sur des nappes d’accords bleu-nuit, les lignes d’un violoncelle et d’un saxophone lyriques évoquent la giration lente d’un corps céleste. Puis une ritournelle au piano tisse la toile harmonique et soyeuse d’un solo de saxophone tandis que des sons de cascades et de feuillages se mêlent à ce chemin qui, peut-être, ébauche des lignes futures d’inspiration.

La Lune du Petit Esprit renoue avec un ancrage rythmique constant, et si les parties instrumentales s’y superposent en un habile contrepoint, chaque phase semble évoquer un cheminement nocturne fantastique. On y appréciera le style propre de Thierry ZABOITZEFF qui sait si bien exploiter les harmoniques du violoncelle qui donnent cette dimension émouvante à ses mélodies. Malgré l’évocation nocturne du titre, cette pièce est toute de lumière.

Lass uns Tanzen est-il une évocation ou une invitation à la danse ? La pièce est construite sur un ostinato haché dont les harmonies sont quasiment néo-classiques, évoquant la musique du quatuor à cordes… un possible intermède pour une musique de ballet ? Cet ostinato s’achève sur une redoublement d’intensité ponctué par un jeu de timbales. La composition illustre ce souci constant de perfection d’une mise en place efficace et tonique qui anime le compositeur.

Redrawing Reality nous aurait-il été accessible aussi clairement, si la pièce n’avait été placée en cinquième occurrence ? Un leitmotiv arpégé au clavier pose sa trame tout au long de la pièce. S’y dépose une longue mélopée au saxophone qui s’étire sur une profonde vibration tellurique qui n’est pas sans évoquer la lente expiration de Gaïa. Puis le chant doux, comme une prière de Thierry ZABOITZEFF s’y déploie dans cette langue imaginaire et spontanée qui lui est propre. La vibration tellurique réapparaît alors tandis que le chant se transforme peu à peu en une incantation d’inspiration chamanique qu’emporte le ruissellement d’une pluie bienfaisante.

Entretien avec Thierry ZABOITZEFF

Bonjour Thierry, merci de nous accorder cette interview à l’occasion de la sortie d’Artefacts. Vous vous êtes déjà exprimé sur le choix de ce titre de votre nouvel album, mais ce n’est pas anodin de choisir ce terme qui fait à la fois référence aux objets manufacturés liés à l’archéologie et, également, aux résultats – qui relèvent parfois de la sérendipité – des expériences scientifiques, que ce soit en biologie ou en informatique par exemple. Ainsi la pixellisation accidentelle d’un objet visuel en informatique est-il désigné de la même façon qu’une poterie préhistorique ou qu’une modification moléculaire obtenue lors d’une manipulation chimique. Est-ce une façon pour vous de désacraliser le domaine de la création musicale ou, au contraire, de lui donner la même importance que toute création humaine ?

Thierry ZABOITZEFF : Ni l’un ni l’autre, j’ai autant d’estime pour des actes tout simplement humains que pour des actes de création artistique qui le sont peut-être parfois devenus grâce aux erreurs humaines. Je n’oppose pas le commun des mortels à l’artiste, chaque cheminement est fait  aussi d’erreurs volontaires ou involontaires.

J’avoue que ce titre Artefacts m’a incité à me demander si vous aviez puisé dans des compositions antérieures qui n’avaient pas jusque là trouvé leur concrétisation.

TZ : Non ces pièces nouvelles sont nées et apparues sous cette idée d’artefact. Lors des premières mesures durant le processus de composition, je sentais que cela en prenait le chemin, une petite lumière me montrait la voie même si à l’arrivée cette petite lumière avait disparue ou s’était transformée en toute autre chose. Pour créer quelque chose qui opérera une certaine magie, j’ai besoin de m’inventer une histoire et finalement au bout du bout cette histoire n’est plus importante du tout.

Pouvez-vous éclairer nos lecteurs – et moi-même ! – sur le choix des titres de cet album ? Le titre La Lune du Petit Esprit notamment m’intrigue… une histoire zen derrière ce titre peut-être ?

TZ : La Lune du Petit Esprit, cette composition fût terminée le 21 décembre 2025 date à  liée au solstice d’hiver, la plus longue nuit de l’année, ayant une signification spirituelle importante dans plusieurs cultures autochtones (la lune du petit esprit). La pièce évoque un temps d’introspection, de renouveau et de respect des cycles de la nature. Voilà pour expliquer brièvement l’origine de ce titre qui selon moi collait parfaitement à ce morceau.

L’ordonnancement des pièces sous-tend-il une intention, un cheminement particulier ?

TZ : Il m’est souvent difficile d’enchaîner des morceaux fort différents sur un album, j’y passe généralement beaucoup de temps, mais cette fois-ci tout s’est placé de manière naturelle. J’ai fait un premier choix et il est resté, car je trouvais les équilibres entre ombres et lumières, agressivité et douceur, introspection et énergie complètement respectés et attirants (selon moi !).

Je suis d’accord, c’est aussi ce que j’ai ressenti. L’album correspond-il à un processus d’immersion continu pour vous ou bien la nécessité de l’ assemblage des pièces qui le composent s’est-il révélé peu à peu ?

TZ : J’ai souvent une base de deux ou trois pièces qui seront l’ossature de l’album et d’autres vont naître dans ce sillage, c’est souvent le cas excepté pour compilations ou archives.

Dans ce travail de composition, parfois dense, à l’écriture serrée et très précise, la musique vous vient-elle d’un seul jet ou des temps de maturation s’imposent-ils entre les différentes étapes du processus de création ?

TZ : Cela commence toujours par une douloureuse page blanche, ça dure parfois, puis l’étincelle vient, une atmosphère, deux accords de piano ou de basse, une construction approximative et fragile, des rires, des larmes, un rejet, puis je reprends jusqu’aux frissons dans le corps, j’abandonne, je reviens, la poésie et l’émotion s’installent, je développe, des sentiers se découvrent, les choix sont difficiles et un jour ou une nuit, tout est là et une grande partie est déjà enregistrée mais cela prendra encore du temps pour recadrer et retrouver l’émotion de départ avant de démarrer le mixage… Mais je vous épargnerais toute les séances de bricolage attenantes.

Je pense que les auditeurs seront saisis par la qualité des timbres, de la texture sonore qui, que l’œuvre soit dense ou aérée, est une signature de votre style : les coups d’archet, la rondeur moelleuse des basses, l’espace sonore dans lequel ces sonorités s’inscrivent et évoluent. Pourrait-on vous qualifier de sculpteur sonore d’une certaine façon ?

TZ : Oui, Sculpture sonore, je crois que c’est une bonne formule, que l’on pourrait transposer à la peinture, à la vidéo, au théâtre, à la mise en scène, la chorégraphie… Loin de moi, l’idée en musique d’aligner des notes des gammes, des grilles et autres démonstrations, je cherche le drame, l’émotion, le charnel, le viscéral, l’esprit, l’inaccessible…

Votre démarche de composition et de réalisation de vos enregistrements a considérablement évolué depuis vos débuts. Depuis plusieurs années, les interactions extérieures dans le processus de création se sont largement réduites : est-ce que ce choix vous a, d’une certaine façon libéré, stimulé, ou a aidé à renforcer la personnalité de votre style ou bien est-ce un choix guidé par les circonstances ?

TZ : J’ai vraiment joué la carte du groupe lorsque je conduisais ART ZOYD avec Gérard HOURBETTE durant 25 ans : des interactions, il y en avait beaucoup même si Gérard et moi avions de fortes personnalités, chaque musicien qui arrivait insufflait un courant, des idées, mais me concernant, j’avais du mal à accepter que cela dure éternellement, beaucoup d’idées, d’envies différentes s’entrechoquaient dans mon esprit. Je me suis senti hors cadre. Le choix d’une carrière solo m’a complètement libéré et je me suis reconstruit sur d’autres bases. Mais après de longues années en solo, j’ai vraiment beaucoup de plaisir à travailler épisodiquement avec d’anciens collègues comme Jean Pierre SOAREZ (trompette dans ART ZOYD) par exemple.

Votre niveau de maîtrise est considérable sur l’ensemble de votre démarche : maîtrise de la composition, du jeu instrumental multiple, de la prise de son, du mixage, et, également de la mise en scène de vos prestations publiques. Cette expertise multidirectionnelle constitue-t-elle un champ exploratoire simplement pragmatique ou y a-t-il aussi, pour vous, un challenge motivant à ne sous-traiter aucun des aspects de vos créations musicales ? Car chacun de vos albums constitue un défi important en terme d’innovation et suppose un travail exigeant…

TZ : Merci pour vos commentaires que je prends comme compliments. Effectivement, je suis ambitieux et exigeant, j’ai beaucoup appris par moi même et j’ai souvent des idées très précises sur ce que je veux faire. Ma situation financière ne m’a jamais permis de déléguer, sous-traiter… Par le passé cela s’est produit, mais je n’ai jamais trouvé cela concluant. À partir de cette idée dès les années 96/97, j’ai décidé de m’équiper en matériel informatique, me formant sur le tas autour de mon propre studio et cela continue en 2026 et chaque production fût effectivement un défi et chaque fois un bonheur. Composer, enregistrer, mixer, masteriser son matériau musical, quelle chance ! Mais cela implique beaucoup de sacrifices derrière.

Avez-vous le sentiment que Artefacts pourrait être un album clé pour aborder votre univers musical – pour une personne qui souhaiterait le découvrir par exemple ?

TZ : Oui, Artefacts pourrait être une porte d’entrée, cet EP de 28 minutes se déroule un peu comme un voyage initiatique, votre chronique l’évoque bien, mais j’ai beaucoup de mal à en juger, j’adore que les auditeurs se fassent leur idée, dans ces musiques, il y a plusieurs couches, plusieurs chemins possibles. Laissez-vous tenter par l’aventure.

Merci pour cet entretien Thierry et nous souhaitons à Artefacts un bel écho de nos lecteurs et du public.

TZ : Merci pour cet entretien.

Chronique et entretien réalisés par Philippe Perrichon

Page : https://thierryzaboitzeff.bandcamp.com/album/artefacts

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