Bill CALLAHAN – My Days of 58
(Drag City)
2026 va sans aucun doute être l’année du retour en fanfare de Bill CALLAHAN, notre irréductible chanteur américain, né en juin 1966, qui va fêter ses 60 ans ainsi que ses 35 ans de carrière et va effectuer une grande tournée en Europe et ailleurs pour consacrer la sortie de ce neuvième album solo sorti fin février chez Drag City.
Ce neuvième album solo après un silence de plus d’un an (on rappelle que le premier était Woke on a Whale Heart paru en 2007 chez Drag City) nous arrive plus de sept ans après son Shepherd in a Sheepskin Vest (2019), qui est lui le premier album publié par le chanteur en tant que père (tardif) de famille, et qui à l’époque parlait de ses problèmes et ses éblouissements de passage à la paternité, de la fin de la quarantaine et tout un tas d’autres choses qui semblaient désormais bien loin des tourments de l’époque où il se faisait appeler SMOG (plus de 14 albums depuis 1989, et ses premières cassettes lo-fi, sans compter les EPs et autres formats chez Drag City également depuis 1992 jusqu’à 2005).
La carrière de Bill CALLAHAN continuée régulièrement depuis Shepherd in a Sheepskin Vest a abouti avec un live de 2024 Resuscitate et aura durablement marqué la collaboration du chanteur avec un groupe à l’immense vitalité de 11 musiciens très soudés, et c’est sans surprises que le bienheureux Bill fait appel à eux pour y marquer ses 58 ans (titre de l’album), même si les douze morceaux de l’album ont été probablement enregistrés l’année d’après soit en 2025.
Les musiciens qui l’entourent et l’entoureront lors de sa future tournée sont, sans tous les nommer, le guitariste et soutien sans faille Matt KINSEY, l’étonnant Jim WHITE à la batterie, le prolifique Dustin LAURENZI au saxophone, clarinette et aux arrangements de cuivres, sans oublier les trombones(Mike St CLAIR impressionnant), pianos, cors, tambourins chœurs violons et compagnie (une fanfare très organisée et superbement orchestrée), pour ce bel ensemble aux pulsations lancinantes, tantôt explosives, souvent lentes au démarrage et s’étalant en profondeurs qui soulignent les affinités du groupe avec des anciens musiciens révérés du chanteur (on peut aisément parler de Leonard COHEN et ses chœurs ou un peu de Johnny CASH sans offenser ni l’un ni l’autre).
On retrouve dans ce dernier album de toutes façons la plupart des thèmes qui intriguent et irriguent le chanteur tout au long de sa carrière : le sens et la mécanique de l’écriture de ses chansons et les mystères du monde spirituel, chantés avec cette douce mélancolie et cette voix sombre de baryton qui n’hésite pas à devenir fragile et poignante quand il le faut et parfois se remémore les instants déchirés et lugubres des premiers essais de SMOG des années 1990.
Dans plusieurs morceaux, Bill CALLAHAN n’hésite pas à (se) poser des questions existentielles/essentielles (pour lui) et à se mettre en quête de réponses parfois bizarres et inattendues, par exemple sur la routine solitaire des tournées pour y présenter et développer ses chansons (Why do Men Sing) ou sur le fait de composer et de jouer de la musique comme vocation afin de lui sauver la vie ou tout au moins de lui donner une vie ou un sens à sa vie (Pathol OG) sans pour autant laisser de côté son humour décapant « it’s important to not treat your lifeboat like a yatch » (prononcez yaut).
CALLAHAN décrit d’ailleurs My Days of 58 comme un album de salon (un album de morceaux décontractés qu’on pourrait écouter, un verre à la main et le livret des « lyrics » dans l’autre, enfoncé dans un canapé croulant de moelleux et chatoyants coussins). CALLAHAN déclarant également : maintenant je n’ai plus peur de la mort, ma plus grande peur étant d’abandonner d’être l’homme que j’essaie d’être The Man I’m supposed to be.
Cet album fait preuve d’une clarté, d’une franchise même mêlées à des visions qui se rapprochent d’une sorte d’extase Empathy qui débute par un dialogue saisissant avec son père, le chanteur assis face à une chaise vide et lui rappelant : « tu disais t’en être sorti sans père/alors tu t’es dit, pourquoi en aurais-je besoin » … avant que CALLAHAN ne pose son regard sur ses propres enfants et n’y trouve que de la joie. La critique un peu vaine de son passé se transformant en un magnifique acte de compréhension, incarnant le titre de la chanson (empathie/beauty).
On dit souvent qu’il faut vivre avec un album, Bill CALLAHAN nous conseillerait plutôt de nous y perdre en le parcourant, chacune des chansons étant bien davantage qu’une collection de post it vides et translucides couverts de bribes de pseudo sagesse et de slogans faciles à digérer. Nous y perdre comme si l’on contemplait une vie où les couchers de soleil sont plus nombreux derrière nous que dans notre futur.
Presqu’au milieu de l’album, dans le morceau Stepping out for Air, le chanteur semble suffoquer et s’étouffer pendant les sept minutes durant lesquelles il cherche des réponses dans l’obscurité, avec ces cuivres qui s’entrechoquent et semblent s’accorder en orchestre enveloppant le chanteur à la guitare.
L’album prend alors des tournants inattendus avec Computer et ses gazouillis de riffs, suivi par l’étonnant Lake Winnebago et ses « lyrics » drôles et cryptés (et en français prononcé à l’américaine), puis par Highway Born, qui nous explique que le chanteur aime tellement les voyages au long cours qu’il adorerait être enterré le plus loin possible de chez lui pour faire un dernier long voyage « out on the highway », avant de s’achever après un And Dream Land un peu désarmant, sur la sérénité apaisante du titre final The World is Still et son ambiance feutrée, évoquant une musique environnementale proche de la méditation extrême-orientale, avec des paroles d’une simplicité et d’une sobriété presqu’inhabituelles pour le chanteur.
Un moment de révélation, où les questions s’estompent, un long instant de plus de soixante minutes d’une beauté nébuleuse et vaporeuse, comme si CALLAHAN renonçait pour un moment à se poser les sempiternelles questions (qui le tracassent et l’oppressent), celles qui le font sans cesse se replier sur lui-même et le minent.
En effet, CALLAHAN a toujours alterné depuis SMOG des albums difficiles et d’autres plus accessibles, il a souvent peint des images et des tableaux vivants et à d’autres instants il n’hésite pas à nous glisser des confidences sincères et presque désarmantes, comme s’il voulait réunir tout à la fois le folk, la soul, la country, la musique redneck et même honkytonk, tout ça dans un seul et même mouvement pour atteindre une véritable sagesse et une excellence rare, celle qui fait qu’on accède à des actes majeurs en les cachant derrière des activités mineures.
Bill CALLAHAN continue à prendre la route en quête de réponses à ses questionnements, mais ne cherche jamais à nous époustoufler (on peut même penser qu’il s’en fout certainement éperdument), même si cette maturité devient évidente avec cet album porté par la voix extraordinairement affutée et ciselée du chanteur.
Bill CALLAHAN est véritablement ailleurs, revenu de beaucoup de choses (la maladie semble être restée discrètement au seuil de ses chansons), en 2026, le chanteur qu’on croyait un peu nonchalant mais déterminé, semble désormais se poser pour de bon ni vraiment à l’écart du monde, ni vraiment dans (notre) monde ; il est tout le long de cet album une humanité à lui tout seul, un univers en soi, un monde à part entière fait d’un assemblage de chansons parfois aigres et tendres, souvent douces et amères, qu’il porte et qui le portent les yeux à demi fermés et dans lesquelles il peut continuer à vivre, à croire en quelque chose au travers de sa voix, sa seule voix d’homme mûr et un peu désabusé, au sourire timide et parfois narquois, bien loin d’être « sick », mais plutôt « pushing sixty ».
Xavier Béal
Page : https://billcallahan.bandcamp.com/album/my-days-of-58
