Victoria ALEXANYAN – Vishap
(Musiques en balade / Inouïe Distribution)
Le titre qui a été donné à cet album, Vishap, désigne à la fois un mégalithe en forme de poisson datant de l’âge de bronze et une créature reptilienne omniprésente dans les sagas d’heroïc fantasy, mais aussi dans les mythes ancestraux arméniens. Ça peut être un serpent, mais aussi un dragon, histoire d’ajouter une plus-value fantastique. Menhir, reptile ou dragon, le vishap est autant lié à l’eau, à la fécondité, qu’à la roche et au feu. La roche, l’eau et la couleur du feu sont précisément les éléments mis en valeur dans les somptueuses photos réalisées par Anne-Laure ÉTIENNE pour la couverture et le livret de ce disque digi-slim de Victoria ALEXANYAN, une chanteuse arménienne qui nous soumet là sa première œuvre discographique.
Installée en France depuis 2018, où elle a poursuivi des études au Conservatoire de Lyon, Victoria ALEXANYAN s’est mêlée à différents projets artistiques, allant du jazz à la chanson française en passant tant qu’à faire par la musique traditionnelle arménienne, avant de tracer sa propre route artistique en fondant son quintette, en activité depuis 2020, et qui est constitué des musiciens déjà aperçus et entendus aux côtés du compositeur et oudiste franco-irakien Amin Al AIEDY, révélé en 2023 par son premier disque, Shams.
Avec eux, Victoria ALEXANYAN a créé un véritable univers où se mêlent l’histoire et le mythe, la mémoire et l’émotion, la vision poétique et le regard politique, passés au filtre d’une expression musicale exigeante.
Lorsque l’on convoque des forces anciennes pour activer l’inspiration d’un projet musical original, il ne faut pas s’attendre à faire du sur-mesure, ni à verser dans la facilité ou la redondance. L’auditeur est donc averti que ce qu’il écoutera ici ne relève pas de la chanson exotique formatée pour les grandes stations ou les plateaux télé à paillettes. Nous nous situons bien davantage dans un antre élémental à la croisée du Moyen-Orient et de l’Occident, au carrefour de la musique arménienne et d’un certain jazz d’influence modale qui distille des métriques alambiquées tout en ouvrant des brèches improvisées, sans toutefois oublier de rester mélodique.
À l’image du vishap qui serpente entre rochers et points d’eau, la musique de Victoria ALEXANYAN est sinueuse, cultive les volte-faces et les ruptures de rythme, au gré de compositions ondoyantes tout en étant, au moins sur disque, relativement ramassées (entre quatre et six minutes). La voix de la chanteuse est évidemment au centre des débats (et les suscite à travers son verbe sensible et engagé), mais les musiciens ont l’autorisation de faire souffler le chaud comme le froid, de façonner le liquide comme le solide au gré d’échappées fort belles mais jamais inutilement filandreuses. Car Victoria ALEXANYAN a écrit la plupart de ses compositions en collaboration avec le oudiste et joueur de flûte ney Amin AL AIEDY et le pianiste Vincent FORESTIER et les a arrangées avec les mêmes, plus le batteur Matheo CIESLA.
L’empreinte de ces musiciens est palpable dans les développements des compositions de Victoria, où la méditation cède à la fougue, l’euphorie à la contemplation, le drame à la joie. Le piano de Vincent FORESTIER fait montre d’un lyrisme élégant, propulsé par la batterie volontiers exaltée de Matheo CIESLA et la fibre communicative de la contrebasse de Yann PHAYPHET. Alternant oud et ney selon les pièces, Amin AL-AIEDY joue la carte de la présence discrète mais attentionnée.
Et si Victoria ALEXANYAN chante majoritairement en arménien, évoquant le vide créé par une absence (Ur es du ?), la traversée des ténèbres (Nadir), un patient processus de mutation (Nebula), ou appelant l’émergence d’un Désordre nouveau, elle ne dédaigne pas non plus le français pour clamer la nécessité de tisser des Liens d’or et révéler ce point éphémère de rencontre Quand le soleil se lèvera, et use aussi de l’anglais pour peindre un paysage de guerre dans Azat (Libre).
À travers ses huit compositions aventureuses, Vishap délivre une musique nourrie d’une vibration bien particulière exprimée tant dans un vocabulaire bien contemporain qu’à travers un héritage culturel ancien mais bien vivant. Son répertoire est complété par une pièce traditionnelle (L’Eau coule du haut de la montagne) et par une reprise d’une composition relativement plus contemporaine, manière de relier l’ancien passé et le passé plus récent.
Car cette composition (Yerangi) a été écrite par le compositeur, ethnomusicologue et prêtre apostolique KOMITAS (1869-1935), alias Soghomon SOGHOMONYAN, sorte de héros national arménien connu pour avoir consacré sa vie à la collecte et l’étude d’environ 1200 thèmes populaires arméniens et et la sauvegarde d’une tradition orale qui a failli disparaître lors du terrible génocide de 1915.
À l’instar de Béla BARTÓK ou de Zoltán KODÁLY pour la musique traditionnelle hongroise, KOMITAS a mis à profit son expertise des chants traditionnels arméniens pour redéfinir le répertoire classique et composer sa propre musique dans un style populaire. Certaines des pièces qui sont de sa composition sont quasiment devenues des traditionnels en Arménie ! Son œuvre a été un point de ressourcement pour de nombreux artistes, dont Tigran HAMASYAN, qui a pour point commun avec Victoria ALEXANYAN d’avoir eu pour mentor le pianiste Vahagn HAYRAPETYAN. Et quand on sait que Victoria a également tissé un lien artistique privilégié avec la vocaliste improvisatrice Leïla MARTIAL, qu’elle a déjà convié dans son aventure lors de concerts, on n’aura plus aucun doute sur la voie musicale qu’elle s’est choisie, mue par une exigence qui engage tant son aspiration que celle de l’auditeur.
Il faut se préparer, en écoutant Vishap, à évoluer au sein d’une terre musicale aussi granitique que liquide, aride et fluide, pétulante et quiète. Comme d’autres chevauchent le tigre, Victoria ALEXANYAN monte son dragon avec conviction et détermination pour réagir aux souffrances infligées à son pays comme aux femmes qui l’habitent. Gageons que notre « reine du dragon » (oui, référence « inside » !) saura provoquer des secousses bienveillantes dans les esprits de celles et ceux qui ne se sont pas laissés endormir.
Stéphane Fougère
