LA STPO (LA SOCIÉTÉ DES TIMIDES À LA PARADE DES OISEAUX) – L’Œil au centre de l’œil
(ADN Records) //
LA STPO – Je vous envercifelle
(KdB Records / Attenuation Circuit)
Et maintenant, chers petits amis, observez ce cas d’école : 42 ans après sa fondation, LA SOCIÉTÉ DES TIMIDES À LA PARADE DES OISEAUX poursuit toujours son petit bonhomme… pardon, son petit volatile chemin, marquant son empreinte en publiant régulièrement ses albums comme d’autres jettent leur temps en tranches, comme si chaque publication était une tentative de survie expérimentale au sein d’un réseau marginal aux allures de ciel romancé peuplé d’Explositionnistes et de liquidateurs occultant le combat. Après tout ce temps, si certains les ignorent toujours, d’autres les ont à l’œil. Encore faut-il que ce dernier soit bien placé, c’est-à-dire au centre de l’oreille… oups ! de l’œil ! Et c’est précisément dans celui-ci que, sur l’illustration de couverture du CD L’Œil au centre de l’œil (l’auriez-vous deviné ?), nos TIMIDES sociétaux ont conduit leur embarcation, sur une mer sans fin qui forme un globe…. oculaire ! Voilà ce qui arrive quand on est menés en bateau par des OISEAUX paradeurs !
Comment ? Vous entravez que dalle à ce que je viens d’écrire ? Vous êtes nouveaux dans LA SOCIÉTÉ ? Mon Dieu, il y a encore des imparfaits multiples ? Ne toujours pas connaître la STPO après 42 ans de bons et loyaux services est compréhensible si vous ne jurez que par les grands réseaux de diffusion musicale, que notre SOCIÉTÉ volatile ne fréquente pas, question de standing. Vous non plus ? Bienvenue à LA PARADE ! Si vous jurez en revanche par certains réseaux « underground » dits avant-gardistes et progressifs et que vous n’en avez pas entendus parler, alors il y a une lacune à combler fissa !
Mais on vous prévient : vous risquez dans un premier temps d’être déroutés par la personnalité revêche de nos TIMIDES. La STPO ne se case pas facilement et ne s’appréhende pas dans l’attente d’une routine auditive, c’est ainsi.
Alors venez parfaire en nombre vos envies d’imaginaires en découvrant cet art-rock théâtral qui, aux inspirations musicales puisant chez KING CRIMSON, ÉTRON FOU LELOUBLAN, Albert MARCŒUR, FAUST, THE RESIDENTS et THIS HEAT, allient les influences littéraires du mouvement Dada, d’Alfred JARRY et du Surréalisme en y ajoutant celle, cinématographique, des MONTY PYTHON. C’est impossible ? Normal, ils l’ont fait !
Que vous soyez nouveaux et candides dans le monde de la STPO ou de fidèles suiveurs, vous voilà gâtés ; car la STPO vient de sortir deux disques en l’espace de quatre mois ! Vous trouvez cela Exagéré ? Que voulez-vous… « Les artistes tuméfiés se sèvent, frissonants. » Et si cela peut leur donner l’opportunité de se faire entendre plutôt deux fois qu’une, c’est tout bénef’ !
Il y a donc d’un côté un CD, L’Œil au centre de l’œil, paru chez ADN Records, un vénérable label italien (connu à ses débuts comme la branche italienne de Recommanded Records), et de l’autre un EP vinyle, Je vous envercifelle, publié par les Français de KdB Records en collaboration avec le label allemand Attenuation Circuit. Il y en a pour tout le monde, du moins pour tous ceux qui ont encore le goût du support discographique physique.
Et rien que pour le contenant, ça vaut le détour. Les illustrations des pochettes d’albums de la STPO vous immergent dans un monde pictural bien particulier et une iconographie maison très identifiable, et ont pour point commun d’avoir été réalisées par les mêmes mains, celles de JimB qui, quand il ne peint pas avec, les laisse traîner sur un manche de guitare. C’est l’un des fondateurs du groupe avec le batteur et percussionniste Patrice BABIN et le chanteur-conteur-parolier Pascal GODJIKIAN. Le claviériste Christophe GAUTHEUR les a rejoints quelque temps plus tard, c’est donc un vétéran lui aussi ; mais le bassiste et violoniste Sébastien DESLOGES n’a rejoint LA SOCIÉTÉ que depuis le début des années 2020, en lieu et place de Guillaume DUBREU (qui a prématurément quitté ce monde fin 2025).
Si vous avez raté les épisodes précédents, ne vous formalisez pas : la musique de la STPO met un point d’honneur à rester fidèle à ses fondamentaux d’un disque à l’autre. Tout au plus au fil du temps a-t-elle fait évoluer ses compositions en les faisant passer d’un format court, voire extra-court, à un format moyennement long, et même royalement étalé, le record étant actuellement battu par Un dieu est un passage dernier (dans l’album l’Imparfait Multiple de dieu), qui totalise 27 minutes, et les Liquidateurs (dans le EP du même nom, repris ensuite dans le CD l’Empreinte) qui atteint quasiment les 28 minutes.
Le record ne sera pas battu dans L’Œil au centre de l’œil, mais on y trouve quand même 5 pièces allant de 6’30 à 18’, dont une de 10’ et deux avoisinant les 13’. Quelles que soient leur durée, elles prennent toutes la forme de saynètes à tiroirs, constituées de plusieurs séquences aux climats contrastés. Chez la STPO, on ne lésine pas sur les coqs-à-l’âne, les déviations abruptes, les sentiers cahoteux et les humeurs bipolaires. On écoute une composition de la STPO comme on suivrait un rêve aux décors, tableaux et personnages perpétuellement changeants, aux histoires mouvantes, aux situations métamorphiques sans queue ni tête, du moins en apparence. Il en résulte une musique aux développements imprévisibles, aux dérapages à peu près contrôlés, aux moments aussi chaotiques que chavirés, et aux volte-faces plein de reliefs.
Les textes ne sont pas plus rassurants, car relevant d’une sémantique irrationnelle et illogique propre à faire avoir une crise cardiaque à un Vulcain comme à un membre de l’Académie Sans Fraise, avec usage fréquent de termes sinon néologiques, voire exotiques au mieux, leurs consonances valant plus que leur sens. Ces textes sont débités-chantés-narrés-harangués-sussurés-hurlés-en-vrac-et-sans-crier-gare par Pascal GODJIKIAN, qui fait penser à un « dalang » indonésien assurant plusieurs voix d’un théâtre d’ombres et à un acteur de kabuki japonais qui s’empare de rôles aussi masculins que féminins, faisant ressortir les zones obscures de l’âme humaine en leurs faisant chausser les verres grossissants de l’absurde aux dents longues.
Quant aux musiciens, ils s’affairent avec une tranquille et stupéfiante assurance à travailler au millimètre des ambiances hétéroclites qui collent à ces dramas cryptiques, générant une tension constante, égrenant fureurs flottantes et suspensions dissonantes. La capacité d’attention de l’auditeur est sollicitée en permanence, sans que ledit auditeur puisse espérer bénéficier d’un temps mort.
Dans cet Œil… qui fait tourner les oreilles, on fait connaissance avec l’Immortaliniste (qui niait), on décortique des Tabous qui « comblent des vides », on enfile sa Japathèque en appliquant des mentions discrètes, on observe « les empruntés (qui) se croquevillent » avec un air Exagéré, et l’on rejoue l’Exode avec Moïse et Aaron (coucou Arnold S. !) en mode primitif-onomatopéique, et en convoquant le Lévitique et le Livre des Nombres, seuls fragments textuels compréhensibles pour un être normalement constitué (même timide !), mais qui ne donnent pas moins la chair de poule.
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Si L’Œil au centre de l’œil vous paraît trop difficile à digérer pour un premier contact avec la STPO, tentez donc votre chance avec Je vous envercifelle. Ce disque présente six titres, soit un de plus que l’Œil…, mais s’avère bien plus concis que ce dernier, puisqu’il s’agit d’un EP vinyl. Là encore, la magnifique illustration de couverture, aux allures de « cartoon » loufoque, est l’œuvre de JimB, de même que celle du verso et celles qui se trouvent dans l’insert.
À la différence de support s’ajoute une différence de format de composition, ceci expliquant cela. Car les pièces de ce EP adoptent le format court (de 1 à 4 minutes), ou mi-long (6 minutes). Mais n’allez pas croire pour autant que la STPO a versé dans un style plus conventionnel ou s’est orienté vers la pop music. C’est toujours de rock dadaïste confinant à l’Absurdie théâtrale dont il s’agit.
Le matériel inclus est, en creux, plutôt composite, puisque présentant sur une face des enregistrements de studio et sur l’autre des captations live. Qui plus est, les habitués de longue date auront eu tôt fait de reconnaître dans le répertoire de ce EP des titres qu’ils ont déjà croisés sur des albums précédents.
La phrase-titre, Je vous envercifelle (dont le sens est laissé à votre libre interprétation, nous ne voudrions offusquer personne….), provient de la pièce Mécontent, elle-même issue de l’album Expérience de survie (1999), mais bénéficie d’un remixage en bonne et due forme. La formation du groupe était quasiment la même qu’aujourd’hui, à l’exception que le bassiste était alors François MOREL et qu’il y avait également un contrebassiste, Jean-Marcel GARO.
Idol 2 était pour sa part déjà inclus dans premier LP éponyme de la STPO daté de 1990, mais a été spécialement réenregistrée pour ce EP par la formation actuelle. Tiède est aussi une ancienne pièce, mais qui n’a jamais trouvé sa place dans les précédentes réalisations discographiques du groupe, aussi fait-elle figure d’inédit suprême. C’est aussi la pièce plus étrange et abstraite du lot.
Jusqu’à présent seulement disponible sur la version CD de l’album Tranches de temps jeté, l’Intitulé Crème est devenu un classique des concerts de LA PARADE, et c’est tout naturellement dans une version live qu’on le retrouve sur cet EP.
Il en est de même pour le simili-ethno-tribal Asaphum, dont la version originale remonte au premier LP de 1990. Bien que très concise (1’10 les bras levés !), cette pièce a traversé les décennies et est susceptible d’être toujours jouée sur scène. Et pour clore la face live, on retrouve le plus récent l’Imparfait, échappé de l’Imparfait Multiple de Dieu (2015), comme une ultime bravade hystérico-grinçante.
Si Je vous envercifelle a en fin de compte des allures de compilation, elle ne fait aucunement office de « best-of », LA SOCIÉTÉ s’étant toujours refusée à se prêter à ce genre d’exercice forcément ingrat, et au fond pas très adapté à sa démarche. Elle prend donc la forme d’un mini-album comprenant des pièces d’hier et d’avant-hier revisitées par la formation actuelle pour leur donner un air d’aujourd’hui. Et force est de remarquer qu’il n’est pas dans les gênes du répertoire de LA SOCIÉTÉ de vieillir ou de dater, mais d’être en renaissance perpétuelle.
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Si vous êtes tombés par hasard sur cet article et que, malgré tout ce qui précède, ou à cause de ce qui précède, vous avez décidés de tendre l’oreille aux élucubrations de nos drôles d’OISEAUX, alors je ne peux que vous féliciter pour votre ouverture d’esprit ! Ça veut dire qu’il y a encore de l’espoir pour la STPO d’élargir son public et qu’elle ne ménage pas ses efforts pour rien. Parce que rester toujours en activité après plus de quatre décennies et publier un énième album sans avoir significativement élargi son cercle de popularité, ça mérite la légion d’honneur ; sachant que des groupes comme la STPO, votre honneur, ne sont pas légion. Son public non plus, du reste. Mais les TIMIDES sont aussi obstinés à subsister, et les OISEAUX veulent poursuivre leur vol, quel que soit le sens du vent. Et la meilleure façon d’exister pour un groupe, c’est de continuer à créer, d’enregistrer des disques et si possible de se produire sur scène. Alors autant que de nouvelles oreilles en profitent, en plus de celles qui sont déjà au parfum.
Entre le CD L’Œil au centre de l’œil et le EP Je vous envercifelle, il n’y a pas à choisir, si ce n’est à prendre les deux ! Et si vous n’êtes toujours pas convaincus et que vous trouvez ça nul, Je vous envercifelle et vous traite de tous les noms d’OISEAUX, et en bon TIMIDE, je me barre à tire-d’ailes, bon pied, bon Œil… !
Stéphane Fougère
Page ADN records : https://adnrecords.com/album/la-stpo-loeil-au-centre-de-loeil/
Page KdB Records : https://kdbrecords.bandcamp.com/album/je-vous-envercifelle-lp-kdb016lp
