Laurent PERNICE / Jacques BARBERI / Dominique BEVEN – Nine Tales of the Winds

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Laurent PERNICE / Jacques BARBERI / Dominique BEVEN – Nine Tales of the Winds
(Psychofon Records)
C’est avec un certaine joie  et aussi un enthousiasme exalté que nous retrouvons le label allemand, Psychofon Records, à qui nous devions Phantom Cosmonauts de PALO ALTO, avec cet autre disque coup de coeur, à découvrir d’urgence ! À son écoute, il se présente tel un appel aux voyages, aux rêves et plus encore: en ces temps obscurs, ce disque imprégné d’humanisme est un manifeste pour la diversité et les cultures du monde. Avec un titre aussi poétique, Nine Tales of the Winds, nous retrouvons les musiciens Laurent PERNICE, Jacques BARBERI et Dominique BEVEN. L’AMI (Aide aux musiques innovatrices) a fait appel à ce trio oblique pour jouer au festival JEST à Marseille en septembre 2022. Ils organisent alors une série de répétitions qui est intégralement enregistrée (ainsi que le concert). Les musiciens ont accumulé des heures de musique improvisée et d’expérimentations sonores. C’est de là qu’est né ce disque. Et le résultat, après un travail fastidieux et long d’éditing et de mixage, est assez impressionnant.

La musique proposée ici est fabuleuse et inspirée. C’est un peu facile et réducteur d’écrire cela, mais c’est la pure vérité. De plus, c’est comme si nous écoutions un live (et non du « re-recording »). Il faut souligner ici la présence et l’aide bienveillante du musicien et ingénieur du son, Nicolas DICK (KILL THE THRILL).
 
BARBERI joue d’une multitude d’instruments comme à son habitude: citons par exemple, la trompette tibétaine (radong), le sax génétiquement modifié, le trombone ou la clarinette alto. BEVEN, lui, n’est pas en reste et montre sa capacité à manier divers instruments, principalement à vent, comme le hulusi (instrument à vent à anche libre),  la clarinette alto,  le cromorne (sorte de hautbois à hanche double), l’ocarina, la gralla (hautbois traditionnel médiéval d’origine catalane), la launeddas (clarinette polyphonique à triple tuyaux, à anche simple) ou la guimbarde.
 
Nous pouvons entendre PERNICE jouer de l’accordéon sur un titre mais aussi du « bullroarer » (le rhombe, un aérophone, un des instruments les plus anciens au monde) sur un autre. Mais, son travail premier est de s’occuper de tout le traitement électronique, d’ajouts sonores et du mixage. Dans son laboratoire, quelque part à Marseille, Laurent le magicien concocte des potions soniques et autres bidouillages incompréhensibles. Il développe un son « vivant, hypnotique », parfois proche de la saturation, à l’aide « de boucles, d’effets d’écho et de réverbération ».  C’est un travail fascinant.
 
Ce disque est aussi très intéressant, car il permet de découvrir des sonorités inhabituelles provenant d’instruments incroyables aux origines diverses. À la vue de l’instrumentation utilisée, nous pourrions croire à un album de musique traditionnelle ou folklorique. En fait, ce n’est pas du tout le cas et ce serait même bien trop facile de penser cela, si nous ne connaissions pas un peu l’esprit ouvert et inventif de Laurent PERNICE et de ses deux complices.
 
Avec ces neufs pièces instrumentales, nous entrons dans une sorte de no man’s land piochant dans l’électro, la musique drone, ambient, improvisée, transe et même quelque peu krautrock. Comment est-ce possible ? Cela relève du mystère, d’un savoir qui est propre aux musiciens. Ce qui est important pour nous, simples auditeurs, est de pouvoir entendre quelque chose d’aussi captivant et surtout de très mélodique.
 
En effet, ce mélange entre le traditionnel et le moderne, entre des instruments venant des quatre coins du monde et une machinerie électronique complexe, est d’une force poétique totale. À eux trois, ils définissent une nouvelle zone sonique mystérieuse et fascinante, où à l’instar d’ENO et de HASSELL, ils ouvrent la porte vers le quatrième monde. Cette théorie du quatrième monde est encore possible aujourd’hui. Le Silence, la nuit est une introduction parfaite pour illustrer cette théorie. C’est une aventure à travers des sonorités venues d’ailleurs et des percussions lancinantes qui vous martèlent les sens.
 
Ghost Mountains hypnotise tel un rituel chamanique. L’effet est saisissant, à la limite terrifiant, car ses secrets nous semblent inaccessibles. Il en est de même avec Sandanapale où les instruments à vent sont un appel à la transe. Nous pourrions danser autour d’un feu sacré toute la nuit.
 
Après le feu, tout resplendit privilégie une ambiance plus sombre, voire presque drone, et pourrait se rapprocher des expérimentations de l’école allemande des seventies (KLUSTER, Conrad SCHNITZLER).
 
Zombies est teinté d’une coloration world, fortement arabisante sur une nappe synthétique linéaire, froide, en arrière-plan, avant de basculer vers toute autre chose, une marche bourdonnante, presque mécanique, aux effets électroniques proches de la démence. Zombies est une pièce originale et déstabilisante.
 
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Voices of Canopee est également un titre ahurissant, basé essentiellement sur des bruits et des sons étranges. Nous marchons en plein cœur d’une forêt tropicale ou d’une jungle étouffante, refuge d’une faune invisible et bruyante.
 
Lost Angels est un autre exemple d’expérimentations sonores, d’électroniques mêlées à des voix fantomatiques et aux sons mystérieux du bullroarer. Le résultat final est prodigieux et cela dure presque vingt minutes. C’est un grand morceau, poétique, hypnotique, transcendantal qui ouvre la porte vers un monde de lumières et d’obscurités, d’espoirs et d’inquiétudes.  C’est un périple pour la conscience et l’âme, une épreuve pour vous perdre ou vous retrouver.
 
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L’accordéon et les effets électroniques aux couleurs inquiétantes plantent un paysage apocalyptique sur Une pluie vague après la nuit. Les éléments naturels sont en colère. Le vent souffle violemment, la mer rugit, le ciel s’obscurcit foudroyé d’éclairs vengeurs. Ca promet !
 
Heureusement pour nous, l’album se conclue étrangement avec Les Petits Canards, une farce sonique d’une drôlerie absolue. Nous oublions tout ce que nous avons entendu auparavant, pour cette pièce quelque peu technoïde, comme si des hommes-machines avaient pris le contrôle, offrant en guise d’au revoir une ritournelle basée sur des samples de voix, des bruitages, des piaillements d’oiseaux ainsi qu’une rythmique percussive pour diriger cet ensemble particulier. Cela donne une sorte de danse robotique assez improbable et inhabituelle pour un tel disque.
 
Nine Tales of the Winds est un disque dépaysant où le mariage entre divers instruments à vent et des ambiances électroniques arrivent à créer une œuvre intense, d’une très grande richesse sonore. Un album de ce genre ne déplairait sûrement pas à un certain Steve ROACH.
 
Cédrick Pesqué
 
 

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