Meredith MONK – The Recordings
(ECM Records)
Meredith Monk : Une voix mystique – Jean Louis TALLON
(Le Mot et le Reste)
La très sérieuse et jazzeuse chic maison munichoise ECM fondée en 1969 a depuis 1981 accueilli, hébergé et abrité, avec pas mal de courage, le quatrième album de Meredith MONK (Dolmen Music) et a fait paraître avec autant d’obstination tous ses albums depuis lors. ECM a décidé tout aussi courageusement et pour fêter dignement les quatre-vingts ans de la dame aux longues tresses, d’éditer en 2022 un coffret de douze de ses œuvres (13CDs, car Atlas de 1993 est un double album) agrémenté d’un gros livret définitif et très documenté.
Cette musicienne chanteuse inclassable à la fois magicienne fantasque et sorcière bienveillante née à Lima ou à New York selon ses interviews (plutôt New York mais elle a un petit air sud-américain, amérindien ou squaw selon ses profils !), est une figure très tôt reconnue de la scène américaine contemporaine car elle a marqué de son empreinte dès les années 1960 le spectacle vivant sous toutes ces formes avec des opéras et des représentations mélangeant toutes les disciplines et fouinant dans des paysages étranges, insolites (passant de Jeanne d’ARC aux dinosaures) décalés mais toujours lumineux.
Issue d’une lignée de parents et grands-parents musiciens ou chanteurs, elle-même pianiste depuis l’âge de six ans (elle a appris avec la méthode Dalcroze qui privilégie les mouvements du corps dans l’apprentissage de la musique), chanteuse, danseuse, chorégraphe, dramaturge, cinéaste, pas vraiment enthousiaste à l’idée d’être associée à l’école des minimalistes américains des seventies (GLASS, REICH, RILEY, & co) veut se positionner allégrement à la marge de la marge tout en revendiquant quelques étiquettes (son admiration pour John CAGE) qu’elle ne veut pas du tout partager avec qui que ce soit.
Meredith MONK préfère échapper aux classifications en s’en inventant parfois de façon aléatoire : ça va du folk humain, des déambulations sonores, des chorégraphies illuminées abordant toujours des sujets spirituels, telluriques, des chants a capella ou des accompagnements de pianos qui se répondent, des claquements de mains comme des applaudissements et parfois un orchestre entier (plutôt un ensemble instrumental) agrémenté d’instruments bizarres et incongrus : shruti box, pitch pipe, verre à pied, guimbarde, clarinette, orgue électrique, etc.
Meredith MONK ne cesse en tous cas d’inventer de nouvelles formes tels ces opéras monde teintés de musiques cosmopolites, world, yiddish ou médiévales, africaines, orientales mais pas tout à fait ; le tout servant de base à ce langage d’avant le signifiant et le structuré. Elle pratique aussi bien tous les dérèglements très maitrisés de la voix : hululements, roucoulements, piaillements, hurlements, mélopées, rires, pleurs, etc. Toutes ses œuvres étant des expériences herméneutiques ou des sortes de cérémonies rituelles, païennes ou sacrées, de transes initiatiques d’une chamane convoquant le monde entier et mettant en scène des méditations théâtrales contemplatives.
Ses sources remontent également le temps : elle cite Henry COWELL, Harry PARTCH et d’autres compositeurs non conformistes, hésitant toujours à se dire pionnière d’un art qu’elle définit avec humilité tout en refusant les institutions académiques de la musique classique américaine du début du 20ème siècle.
Meredith MONK creuse son chemin sans qu’aucune œuvre ne ressemble à la précédente La période ECM commence avec Dolmen Music (trois voix d’hommes trois voix de femmes et violoncelle seul) oratorio, rituel sacré ou chant liturgique, composé en 1979, en parallèle avec une autre pièce intitulée Recent Ruins (1977) pour quatorze interprètes et marque son profond intérêt pour tout ce qui a trait à l’archéologie.
L’album qui se divise en deux parties fait la place à des œuvres antérieures courtes (Biographie de 1972, Travelling et The Tale de 1973 et Gotham Lullaby de 1975 et se clôture par Dolmen Music, la pièce maîtresse de plus de 23 minutes.
Tout Meredith MONK est dans ce quatrième album qui fait la somme des précédents et ouvre des pistes pour le futur. À l’époque elle déclare que : « ces pièces sont pour moi comme un don du ciel, elles existaient déjà dans une autre dimension et j’en suis seulement la messagère ».
Meredith MONK développera sans cesse (comme l’on tisse une grande et vaste toile d’araignée) son périmètre artistique, n’abandonnant la voix que pour de rares occasions. Elle n’est pas toujours la seule à « chanter », accompagnée à l’orgue (dans Turtle Dreams), utilisant parfois un véritable langage (ATLAS) et variant les formes en indiquant que la voix et le corps sont une seule et même chose, sans oublier une discipline ferme (pas toujours visible dans certaines œuvres très complexes musicalement) et un sens de l’humour assez caché.
Le livre d’entretiens de Jean-Louis TALLON (auteur d’un Gavin BRYARS chez le même éditeur), fidèle à la démarche du Mot et le Reste aborde la carrière de Meredith MONK de façon chronologique avec des entretiens sur la plupart des œuvres (pas Turtle Dreams de 1983 curieusement) ainsi qu’en parallèle le développement de thèmes chers à la musicienne : la voix, le minimalisme, le mouvement Fluxus, les rencontres, les formes diverses de ses œuvres (films, installations, symphonies, opéras etc.) tout cela parsemé d’anecdotes qui font surgir un côté peu connu de la chanteuse : l’humour et la facétie ainsi que ses engagements pour l’écologie et la planète.
La deuxième partie de l’ouvrage évoque davantage les œuvres récentes qui ne figurent pas dans le coffret ECM mais qui sont encore « in progress », notamment Cellular Songs uniquement pour des interprètes féminins créé en 2018 et faisant partie d’une trilogie centrée sur la méditation sur le lien des humains avec la nature, le corps, l’avènement du féminin et l’univers, la conscience intérieure (la première partie étant On Behalf of Nature (2016) album d’équilibre entre la voix et les instruments) clôturée avec Indra’s Net (2020) inspiré par le personnage légendaire Indra, ancien dieu et seigneur du ciel de la mythologie védique ou roi éclairé selon la tradition bouddhiste. La légende raconte qu’Indra jeta un immense filet sur l’univers et que le maillage de ce filet était constellé de joyaux qui se reflétaient les uns les autres à l’infini.
L’ouvrage recense une discographie/bibliographie et une documentation (photos et renvois en bas de pages) très fournie sur le parcours de la compositrice ce qui en fait un compagnon idéal pour suivre la carrière de cette « voix mystique ».
Pour conclure cette chronique qui est une sorte de mise en appétit ou en appétence (pour ceux qui ne la connaitraient pas ou pour ceux qui auraient du mal à trouver ses albums déjà quarantenaires et encore confidentiels), rappelons que Meredith MONK possède une très belle collection de tortues bijoux tels des porte-bonheurs de sagesse, de persévérance et de longévité, que la tortue est le symbole du monde et de la terre, que sa carapace est une figure sacrée amérindienne et qu’en plus de porter sa maison partout où elle va (à sa vitesse bien entendu), la tortue gagne toute les courses, car elle est bien plus maligne que tous les lapins pressés d’aller se faire écraser sous les phares des chasseurs pour faire les malins (ou les idiots) sous les feux d’un succès éphémère et parfois un peu ridicule.
Xavier Béal
Page ECM : https://ecmrecords.com/artists/meredith-monk/
Page éditeur Le Mot et le Reste :
https://lemotetlereste.com/musiques/meredithmonkunevoixmystique/