Judge SMITH : It’s The Breakfast That Feeds You !!

57 vues

Judge SMITH

It’s The Breakfast That Feeds You !!

Pour certains sans doute, le rôle joué par (Chris) Judge SMITH au sein de VAN DER GRAAF GENERATOR peut être tenu pour royalement anecdotique, n’étant resté que quelques mois au sein du groupe à ses tout débuts, ou au mieux historique, puisque c’est lui qui a trouvé le nom du groupe. Pourtant, son ombre ne cesse de planer dans l’histoire du groupe (il a co-composé Killer), et même au-delà, puisqu’il a écrit des chansons qui furent enregistrées par Peter HAMMILL (et souvent interprétées en live par ce dernier, comme Time for a Change, Been Alone so Long, Four Pails…) et a même ponctuellement enregistré avec lui (Magog, sur In Camera). D’autres chansons de Judge ont rejoint le répertoire de la chanteuse Lene LOVICH avec laquelle il a co-écrit une pièce de théâtre musicale (Mata-Hari), sans parler du mythique opéra-rock The Fall of the House of Usher – conçu avec Peter HAMMILL et auquel a participé Lene LOVICH… – dont il a écrit le libretto.

Dans les années 1970-80, Judge SMITH a eu une carrière de librettiste et de compositeur de comédies musicales, mais n’a jamais abandonné la musique pour son propre compte, comme en a témoigné la parution du CD Democrazy, un recueil d’archives s’étalant de 1967 à 1977. Il faudra cependant attendre 1994 pour voir apparaître, presque sous le manteau, un véritable album à son nom, Dome Of Discovery, qui révéla un auteur-compositeur-interprète non conventionnel aux chansons singulières et fantasques (une photo du livret montre Judge dansant avec un squelette).

La parution en 2000 de son ambitieuse « song story » (histoire chantée) Curly’s Airships, qu’il a mis six ans à concevoir et à enregistrer, a amplifié la réputation de Judge SMITH en tant que compositeur génial. Cette œuvre ambitieuse a du reste mobilisé nombre de personnalités du rock des années 1960/70, tel Arthur BROWN (CRAZY WORLD), Pete BROWN (CREAM, THE BATTERED ORNAMENTS, PIBLOKTO), John « Fury » ELLIS (THE STRANGLERS, THE VIBRATORS), Peter HAMMILL, Hugh BANTON, David JACKSON (VDGG…).

Longtemps absent de la scène, l’ancien co-fondateur de VDGG trouvera une opportunité de la retrouver grâce à Arthur BROWN, qui lui offrira une première partie de l’un de ses concerts en 2002. Depuis, Judge SMITH s’est produit dans des clubs dédiés à l' »English Chanson ». Enfin, comme par coïncidence, le jour où VDGG a donné son premier concert après 29 ans d’absence, le 6 mai à Londres, Judge SMITH s’est lui aussi produit sur scène, à l’heure de l’apéritif, au Cobden Club, et a présenté les chansons de son nouvel album, The Full English, ainsi que deux autres plus anciennes qui hantent depuis longtemps le répertoire solo de Peter HAMMILL.

Tout en restant lié à l’histoire de son premier groupe et à ses membres, Judge SMITH s’est constitué un univers musical distinct qui, s’il ne correspond pas aux canons des musiques nouvelles progressives auxquelles TRAVERSES / RYTHMES CROISÉS a l’habitude de consacrer ses pages, a le mérite d’être somptueusement original, ouvertement diversifié, et porté par une voix d’exception. Il n’en fallait pas plus à l’équipe « traversienne » pour partir à sa rencontre, un certain 6 mai 2005, une date qui restera doublement gravée dans nos esprits.

Mais pour commencer, si on prenait le petit déjeuner à l’anglaise ?

Judge SMITH – The Full English
(Labour of Love Records)

Sans être détenteur d’une discographie pantagruélique comme son ex-collègue vandergraafien Peter HAMMILL, Judge SMITH a le don de toujours se métamorphoser d’un disque à l’autre. Après la dantesque histoire chantée Curly’s Airships, qui s’étalait sur un copieux double CD bourré de compositions à tiroirs aux thèmes récurrents, Judge SMITH revient à une expression nettement plus dépouillée sans être pour autant fauchée, et à un format chanson des plus simplifié et accrocheur. Il y en a que ces termes gênent ? C’est bien dommage, car des chansons comme celles que contient cet album, on aimerait en entendre plus souvent. Mais si ça peut rassurer les esthètes, cet espoir est perdu d’avance, car les chansons de Judge ne correspondent même pas aux carcans mercantiles actuels.

L’univers sonore de The Full English s’inscrit dans le sillage de cette « English Chanson » aux climats surannés qui rappellent évidemment les « french » cabarets et guinguettes, avec tangos à l’appui (Like a Rock) et parfums est-européens (les nouvelles versions de Tell me You Love me et Carpet Tiles, deux chansons qui figuraient sur Dome of Discovery).

Les musiciens choisis par Judge contribuent tous à affermir cette couleur spécifique, de la guitare acoustique de John « Fury » ELLIS (que l’on avait jusqu’ici plus l’habitude d’entendre à l’électrique) aux accordéons, orgue et piano de Michael WARD-BERGEMAN, sans oublier les percussions sporadiques de René VAN COMMENEE, celui-là même qui jouait des tablas dans Curly’s Airships. Ajoutez un peu de basse par-ci, par-là pour la forme, et saupoudrez de quelques chœurs estampillés 60’s… Épure et acousticité sont les maîtres-mots de ce disque qui joue délibérément la carte « rétro ». Même les quelques pistes de batterie de VAN COMMENEE sont ultra-référencées « old 70’s » et conviennent parfaitement au contexte.

Quant aux chansons elles-mêmes, sous leur dehors instrumentaux inoffensifs typés carte vermeille, elles affichent une malice subtilement teintée d’irrévérence et mettent en scène des personnages à priori ordinaires empêtrés dans des situations qui ne le sont sans doute pas moins, mais que Judge SMITH sait dépeindre d’un regard oblique et averti qui en fait émerger une singularité inattendue, tendant même vers une cocasserie monty-pythonesque : le couple se lançant dans une entreprise de revêtements de sol qui engendre plein de tuiles (!) (Carpet Tiles), un amant qui supporte difficilement sa relation adultère (We’ll Always Have Paris), ou le « musicien malgré lui » qui vit mal sa réussite artistique (Take it Away).

Sous la jovialité de façade perce une analyse affinée de la nature humaine livrée à ses labyrinthes mentaux, et sous la tonalité musicale « datée » émergent des sujets très actuels : Advance the Spark traite par exemple des relations entre sexe et vitesse (un sujet cher à David CRONENBERG). Not Drowning but Waving questionne pour sa part l’ingérence dans la vie des autres et en appelle au droit à la différence. Enfin, l’aveuglement moral est abordé dans It’s the Silence that Kills You, une nouvelle version de la chanson qui figurait dans le morceau The Final Taboo, dans Curly’s Airships, évoquant ces soldats sacrifiés pour une cause perdue d’avance mais fiers d’avoir « accompli leur devoir ».

D’autres textes font état d’un regard politique aiguisé à peine dissimulé. Comment ne pas songer au Premier Ministre anglais en écoutant Seemed such a Nice Boy ? Le village global est également stigmatisé dans I Want Some of it, tandis que But Is It Art ?, qui raconte apparemment le « making-of » de l’album, ne manque pas d’exposer des sentiments ambivalents par rapport aux nouvelles technologies, et prolonge en filigrane l’écho du thème de la mondialisation et ses risques d’isolement humain (« Did the Technology Bring us Together, or Did this Technology Keep us Apart ? »).

Toutes ces réflexions, portraits et contes modernes dissimulent leur profondeur sous des refrains qui frappent immédiatement l’oreille, comme des adjuvants à prendre pour bien commencer la journée. Reste à savoir maintenant si, le matin, vous êtes plutôt du genre à avaler un petit café noir à la va-vite, ou si vous préférez prendre, comme on vous le demande dans les Bed & Breakfast anglais, « The Full English… »

Entretien avec Judge SMITH

Judge SMITH : Dites-moi, puisque vous avez assisté à mon concert, vous croyez vraiment que ma musique peut passer dans TRAVERSES ? Comme je vous l’avais dit, c’est quand même très dans le style « chansonnier »…

C’est ce que je trouve intéressant, justement, de la part de quelqu’un qui vient plutôt du milieu rock… Vous avez votre façon très personnelle d’aborder le format et la tradition de la chanson.

JS : En Angleterre, il y a maintenant tout un mouvement qu’on a appelé l’ « English Chanson », mais je ne pense pas être totalement intégré à cela parce qu’après tout je viens du rock n’roll. Mais j’aime ce que font ces chansonniers, et j’ai joué dans des clubs qui leur sont réservés. Ils chantent des chansons à caractère littéraire, qui ont un vrai sens, ce qui est plutôt une bonne chose…

Quand avez-vous découvert ce monde des chansonniers anglais ?

JS : C’est par l’intermédiaire des gens qui ont organisé mon concert, à savoir Sean KELLY, Peter OSTROWSKI, David SCOFFIELD et Alan HUTCHINSON. Ils adorent l’English Chanson. J’en avais jamais entendu parler. Ils m’ont emmené à des concerts, dans des clubs spécifiques à ce mode d’expression et m’ont persuadé que chanter dans ces lieux pourrait me convenir. J’ai dit OK. J’ai enregistré une cassette, avec juste un instrument en accompagnement. Ce n’est pas moi qui en jouait, vu que je ne joue d’aucun instrument. J’écris et je chante, c’est tout.

Vous avez quand même commencé votre carrière en jouant de la batterie ?

JS : Oui, mais mal. En revanche, je suis un bon programmateur de batterie ! Quiconque a été batteur, même mauvais, peut devenir un bon programmateur de batterie, parce qu’on peut ainsi réaliser ce qu’on a toujours voulu faire si on en avait eu le talent !

Est-ce cela que vous avez cherché à faire avec le dernier morceau que vous avez joué en concert, But Is it Art ?, qui est aussi le dernier de votre nouveau CD ?

JS : Non, non, là, j’ai utilisé un simple « backbeat » commercial d’un CD sampler. Ça convenait avec ce que je cherchais à stigmatiser dans cette chanson, mais c’est tout.

En revanche, les programmations de batterie sur l’album Dome of Discovery sont de vous ?

JS : Oui, ainsi que sur Curly’s Airships. J’en suis assez satisfait, mais c’est toujours mieux d’avoir un vrai batteur. Sur The Full English, il y a un vrai batteur et percussionniste, René VAN COMMENEE.

Vous est-il déjà arrivé de chanter et de jouer de la batterie en même temps ?

JS : Oui, du temps de VAN DER GRAAF GENERATOR, mais je n’étais pas assez bon. J’ai toujours préféré qu’il y ait un vrai bon batteur, et j’ai fait en sorte que soit intégré Guy EVANS, parce que je ne tenais pas à continuer à jouer ce rôle.

Donc vous avez surtout commencé comme chanteur et auteur de chansons ?

JS : Je voulais surtout monter sur scène pour avoir des filles ! (rires) C’est seulement après que je me suis intéressé à l’écriture de chansons. Cela m’a pris un certain temps…

Vos premières chansons étaient-elles des chansons à texte ?

JS : Non, pas vraiment. Bon, certaines ressemblaient à celles de Peter HAMMILL. Dans la mesure où Peter fut la première personne avec laquelle j’ai travaillé, j’ai essayé d’écrire des chansons qui étaient à peu près aussi bonnes que les siennes. Je n’ai pas vraiment réussi… (rires)

Sinon, c’était plutôt des « pop songs » ?

JS : Non, je n’ai jamais écrit de réelles chansons pop. J’ai commencé dans le monde de l’underground psychédélique, donc je n’ai pas écrit de choses du genre «I Love You, Baby ». Cela dit, il y a des chansons pop classiques que j’adore ! Mais je n’ai jamais essayé de travailler dans le milieu de la pop.

Votre milieu musical originaire fut donc le psychédélique ?

JS : À l’école, j’ai joué du jazz, de la folk, du Bob DYLAN, mais je ne prenais pas la musique au sérieux, jusqu’à ce que j’aille en Amérique, en 1967. Et c’est à partir de là que j’ai voulu monter un groupe ; ce fut VAN DER GRAAF GENERATOR.

Ce voyage aux États-Unis en 1967 semble avoir eu une incidence importante dans votre relation avec la musique. De quelle façon exactement ?

JS : C’est là-bas que j’ai découvert qu’il y avait une communauté sans cesse grandissante de jeunes gens qui voulaient appréhender la musique rock à un niveau intellectuel et spirituel et dont la musique n’était pas obligatoirement simpliste, ni les chansons forcément courtes. La pop et le rock devenaient des choses très différentes, et le rock pouvait être une voie valable pour se lancer dans des créations artistiques sérieuses, non conventionnelles et stimulantes. Depuis ce temps, je n’ai jamais douté un instant de l’authenticité de cela.

Où avez-vous rencontré Peter HAMMILL, exactement ?

JS : À l’université de Manchester. On y faisait nos études en même temps. On a commencé VAN DER GRAAF GENERATOR en duo. Au tout début, ça ressemblait un peu à du T.REX, le groupe de Marc BOLAN, avec bongos, percussions, Peter jouait de la guitare et chantait. On a même assuré la première partie de T.REX dans un club de Manchester. Après quoi on a cherché un organiste. C’est alors qu’on a vu Arthur BROWN. Il était à mon concert, vous l’avez sûrement vu… Vous l’avez salué, au moins ? C’est un dieu ! Ce n’est pas à moi que vous devriez parler, mais à Arthur ! Vous devriez le saluer, il est juste derrière vous. (NDLR : Interloqué, votre serviteur n’a pu que se rendre à l’évidence : Arthur BROWN, le vrai, l’unique, était bien là, tout sourire !)

On l’avait vu avec Peter à l’université de Manchester, et ça a changé ma vie ! J’ai voulu être Arthur BROWN ! Il avait un groupe sans guitare, donc on a voulu un groupe sans guitare !

J’ai entendu dire que les premiers concerts de VAN DER GRAAF GENERATOR revêtaient aussi un aspect théâtral. Est-ce parce que vous aviez étudié le théâtre ?

JS : Non. C’est l’influence d’Arthur BROWN, là encore ! Il était très théâtral, j’ai voulu faire pareil. J’avais des costumes, des accessoires bizarres… Mais quand le groupe a réellement commencé, quand sa musique a vraiment mûri, cet aspect théâtral n’avait plus lieu d’être. Le groupe n’allait pas dans cette direction. C’est pourquoi je l’ai quitté, après avoir enregistré le premier single.

Combien de temps êtes-vous resté avec VAN DER GRAAF GENERATOR ?

JS : À peu près un an, je crois…

Et durant cette courte période, vous aviez écrit déjà plein de chansons…

JS : Quelques-unes, oui… J’en ai écrit avant de quitter le groupe, et plus encore après ! (rires) Mais des chansons comme Imperial Zeppelin, que Peter a enregistré pour son album solo Fool’s Mate, ont été écrites du temps de VAN DER GRAAF GENERATOR.

En fait, c’est la période pendant laquelle j’ai commencé à apprendre à écrire. Mon mûrissement a été lent… Je veux dire par-là que Peter (HAMMILL) était déjà un brillant compositeur à 18 ans. Moi, je ne suis devenu qu’un bon compositeur à mes 20 ans et quelques… Il a été précocement brillant ; j’ai dû attendre un peu… Donc, il n’a pas eu énormément besoin de moi pour écrire des chansons.

Votre période « vandergraafienne » a donc été une période d’initiation…

JS : Tout à fait. Après VAN DER GRAAF GENERATOR, j’ai monté un autre groupe, HEEBALOB, qui était un peu dans le genre de Frank ZAPPA, des pièces rock avec des soli jazz. David JACKSON a fait partie de ce groupe avant d’intégrer VAN DER GRAAF GENERATOR. HEEBALOB a splitté suite à la banqueroute de la maison de disques qui allait nous signer.

Je voulais donc dire que je suis assez fier d’être passé par VAN DER GRAAF GENERATOR, mais je n’en suis plus là. Je fais d’autres choses nettement plus importantes, du moins des choses qui me rendent plus important, ah ! ah ! Je suis devenu important grâce à la « song story », l’histoire chantée. En fait, c’est un genre très français. Les chansons populaires françaises ont toujours raconté des histoires. C’est dans la tradition. Je veux raconter des histoires dans mes chansons. J’ai développé une façon de raconter de longues histoires avec des textes et une musique rock.. Ce que je fais, je pense que personne d’autre ne l’a fait jusqu’à présent.

Si l’on excepte Democrazy, votre premier véritable album solo est Dome of Discovery, qui a été réalisé dans les années 1990. N’avez-vous jamais songé à enregistrer de disques avant cela ?

JS : Si, bien sûr, j’ai toujours voulu faire des disques ; mais je ne joue pas suffisamment bien d’un quelconque instrument pour me produire sur scène ou sur disque. Et jusqu’à ces dernières années, les gens dans ma situation devaient trouver de l’argent pour monter un groupe de quelque style que ce soit pour jouer leur musique, avant d’avoir la moindre chance d’être en mesure d’enregistrer quelque chose. L’enregistrement en soi était un processus très coûteux. Ce sont toujours des contraintes financières qui m’ont empêché de faire des disques.

Comment êtes-vous en fin de compte parvenu à réaliser Dome of Discovery ?

JS : Pendant les années 1980, j’ai commencé à acheter du matériel d’enregistrement et j’ai appris à m’en servir. J’ai alors enregistré plusieurs démos (dont certaines ont atterri dans Democrazy). En 1990, je me suis senti suffisamment sûr de moi pour commencer à travailler sur de vrais enregistrements. J’ai donc laissé tombé mon job et me suis installé dans la campagne du Norfolk.

J’ai la chance de connaître quelques grands musiciens, mais plutôt que de faire appel à eux sur ce projet de premier album, j’ai voulu réalisé quelque chose entièrement par moi-même qui pouvait être pris au sérieux par mes amis. C’est pour ça que Dome of Discovery est tel qu’il est. Tout sur cet album a été joué ou programmé par moi, et il y a même mes propres samples. Fred TOMSETT, qui avait monté le label Oedipus Recs, avait déjà publié un recueil de mes vieilles démos dans Democrazy, et il m’a de la même façon proposé de réaliser Dome of Discovery.

Curly’s Airships a donc été votre premier enregistrement d’une histoire chantée. Mais ce n’est pas pour autant la première que vous avez écrite. Il y a, dans votre album d’archives, Democrazy, un extrait d’un « requiem rock », un Dies Irae.

JS : Oui ! Ca fait en effet partie d’une longue composition, Requiem Mass. J’en suis assez fier, mais malheureusement personne ne l’a jamais entendu, excepté ce Dies Irae, dans une version démo dont le son n’est hélas pas très bon. J’aimerais beaucoup l’enregistrer en entier, mais pour ce faire il me faudrait un vrai groupe de rock avec lequel je pourrais travailler et enregistrer.

Il existe donc une version intégrale de ce requiem ?

JS : Tout à fait ! Tout est déjà complètement écrit, avec une partition musicale pour des chœurs, des cuivres… C’est un gros projet, qui contient quelques-uns de mes meilleurs morceaux.

En tout cas, la version démo de Dies Irae donne un avant-goût très prometteur !

JS : Merci ! Je l’imagine bien avec plein de chœurs, quatre trompettes, quatre trombones, quelque chose de dantesque…

Du reste, c’est ce genre d’arrangements que vous avez utilisé pour votre premier véritable CD, Dome of Discovery, avec des cuivres, une chorale…

JS : J’adore les chœurs. C’est moi qui les ai fait sur ce disque. J’ai loué les talents vocaux d’un soprano, d’un ténor, d’un basse et d’un baryton. Je leur ait fait chanter des gammes pour moi, et j’ai fait mon chœur à partir de cela. Aujourd’hui, il est facile d’acheter des chœurs échantillonnés que l’on peut jouer aux claviers. Mais ils sont trop… « évaporés ». Je ne veux pas de ça. Je veux des « grandes dames », des chanteuses aux poitrines et aux gorges opulentes ! Ça, ça ne s’achète pas en échantillons. J’ai donc dû à l’époque faire mes propres samples, à partir d’enregistrements de vraies voix que j’ai effectués moi-même ; mais je n’ai pas samplé ma voix.

Ce que vous avez fait pour Dome of Discovery, vous souhaiteriez le faire également pour Requiem Mass ?

JS : Non, non, c’est trop bien ! Ce doit être un vrai chœur, de vrais cuivres, un vrai groupe. Je n’ai même pas besoin d’y chanter. Il me faudrait un jeune et bon chanteur de rock. Je ne suis pas chanteur de rock, comme vous avez dû vous en rendre compte. Je suis juste bon à chanter la « musique de Judge ». (rires) Requiem Mass a besoin d’un vrai chanteur de rock, comme Arthur (BROWN).

Mais Curly’s Airships a tout de même des accents rock, et vous chantez dedans…

JS : Oui, bien sûr, mais je ne chante pas comme David COVERDALE… Ce n’est pas ce que je fais.

Enfin bon, mon prochain disque sera une autre histoire chantée. C’est du reste une information exclusive pour TRAVERSES : ça s’appellera Orpheus. Ce sera donc basé sur le mythe d’Orphée, déjà superbement traité par Jean COCTEAU. Il est fantastique, ce film ! Ma version de l’histoire sera différente de celle de COCTEAU, puisque Orphée apparaîtra sous les traits d’un guitariste de rock !

Dans la légende, Orphée est supposé avoir inventé la guitare. C’est très intéressant. Les anciens Grecs avaient un instrument très proche de la guitare et que Orphée est censé avoir inventé. Ce sera donc le prochain disque sur lequel je compte travailler.

Concernant Curly’s Airships, j’ai cru comprendre que vous souhaiteriez en donner une version scénique intégrale ?

JS : En effet, ça n’a jamais été joué live. J’ai toujours souhaité que cela soit chanté en direct avec des bandes musicales. J’aurais peut-être la chance de le faire, mais à ce moment je ne peux guère en dire plus, vu que ce n’est pas encore fixé. Il se pourrait cependant que je puisse en donner une version live d’une heure et demie. Ce ne serait donc pas l’intégralité, mais ce serait toujours ça. Il y aurait des projections, de la narration, des costumes, quelque chose de théâtral… Ça pourrait se faire…

Vous avez travaillé avec Peter HAMMILL sur une sorte d’opéra-rock appelé The Fall of The House of Usher, dont la première édition en disque est parue en 1990. J’ai cru comprendre que vous avez travaillé dessus pendant plusieurs années. Pourquoi avez-vous mis autant de temps ?

JS : Nous avons décidés d’écrire cet opéra le 9 novembre 1972, et Peter m’a envoyé la première d’une douzaine de cassettes de ses ébauches musicales en janvier 1973. Toutefois, j’avais déjà écrit un libretto pour un opéra de type classique sur ce thème à l’âge de dix-huit ans. Il doit y avoir en fait quelques lignes de texte de cette version originale qui sont restées dans la version finale.

Peter et moi avons toujours été absorbés par d’autres projets, mais excepté une période de quatre ans durant laquelle il a été pleinement impliqué dans VAN DER GRAAF GENERATOR, nous avons poursuivi le travail sur ce projet tous les ans jusqu’à ce qu’il soit fini. Réussir pleinement une collaboration sur un opéra prend énormément de temps, parce que la musique et le libretto passent tous deux par plusieurs versions et adaptations de manière à être bien ajustés ensemble.

Avez-vous eu l’intention d’en réaliser une version scénique ?

JS : Nous avons toujours eu l’intention de jouer cet opéra live, mais la façon dont cette musique pouvait être recrée pour la scène a souvent posé un sérieux problème. Néanmoins, en 1989, des projets étaient bien avancés pour mettre en scène cette production à Barcelone, dans le cadre d’un programme artistique entourant les Jeux olympiques. Malheureusement, tout a échoué à la dernière minute ! Ça a été une grande déception, mais cela a poussé Peter à se décider à enregistrer et à réaliser Usher sur disque.

Lene LOVITCH joue l’un des personnages de Usher. Il paraît que vous avez travaillé avec elle sur d’autres projets, notamment une pièce de théâtre musical. Qu’est-ce que c’était ?

JS : Je connais Lene et son partenaire Les CHAPPEL depuis 1970. Ils étaient alors tous deux étudiants en art, et nous logions tous dans de modestes chambres au-dessus d’un « fish-and-chips » grec à Tottenham Court Road, dans le quartier élégant de Londres. Ce sont tous deux des gens merveilleux et uniques. Ils ont écrit de magnifiques chansons et avaient l’un des meilleurs groupes de scène qu’il m’a été donné de voir. C’était une artiste fascinante !

Avec Lene et Les, j’ai co-écrit Mata-Hari, une pièce de théâtre musical dont Lene était la vedette. L’histoire vraie de Mata-Hari, exécutée en France en 1917 pour espionnage, est extraordinaire et fascinante ; et travailler dessus a représenté pour moi une étape importante dans le développement de mes techniques d’écriture de musique narrative.

La pièce a été jouée au théâtre Lyric Hammersmith à Londres en 1982, et à guichets fermés pendant tout le temps où elle était à l’affiche. Cependant, j’ai été très déçu par la production. Parce que Lene était une chanteuse rock, non une comédienne. J’avais écrit la pièce pour elle et pour trois comédiens/acteurs/danseurs qui devaient la soutenir et la mettre en évidence. Malheureusement, les trois gars qui ont été retenus au casting ne pouvaient ni chanter, ni danser, et n’étaient que de très moyens comédiens. Lene a dû porter tout le spectacle sur ses seules épaules. Elle a très bien assuré, et le spectacle fut loin d’être un désastre, mais je souhaite ne plus jamais avoir à être impliqué dans aucune pièce de théâtre musical « conventionnel » ! Il y a trop de choses qui peuvent mal tourner…

J’espère vraiment travailler de nouveau avec Lene à l’avenir, peut-être sur le projet qui suivra celui sur lequel je travaille actuellement.

Vous avez évoqué tout à l’heure le groupe HEEBALOB. Si je me souviens bien, un certain Max HUTCHINSON en était membre, et je crois que vous avez par la suite travaillé ensemble sur différents projets. Pouvez-vous nous en parler ?

JS : Avec Maxwell, on se connaît depuis nos treize ans. Quand j’ai quitté VDGG, j’ai fait une apparition en tant que chanteur invité dans son groupe COUSIN MARY à Aberdeen, en Écosse, là où il suivait des études d’architecture, et lors d’un congrès d’étudiants en architecture à Portsmouth. Max et le batteur, Martin POTTINGER, avaient décidé de suspendre leurs études et ont monté un groupe avec moi à Londres. Ce fut donc HEEBALOB. Quelques années après la rupture du groupe, j’ai retrouvé Max. Il avait ouvert une branche londonienne de la pratique architecturale de son père, et comme j’avais besoin d’un job, j’ai commencé à travailler pour lui à mi-temps, en tant qu' »architecte assistant » en freelance (en clair, un architecte non qualifié !), et j’ai continué dans ce domaine, avec quelques cou pures de temps à autre, jusqu’en 1990.

Max avait un don mélodique extraordinaire, et on a collaboré sur bon nombre de créations musicales, notamment sur un cycle de chants dramatiques, The Kibbo Kift, qui traitait d’un mouvement « écolo », anti-guerre, porté sur le camping et la connaissance des bois, qui s’est séparé des Boy-Scouts en 1920. Cela fut monté pour le Traverse Theatre lors du festival d’Edinburgh de 1976, et a été à nouveau produit pour le Crucible Theatre de Sheffield l’année suivante.

Nous avons ensuite écrit The Ascent of Wilberforce III, une comédie musicale sur l’alpinisme dont les vingt premières minutes étaient en esperanto et où figurait un yéti chantant ! Cela fut produit de même au Traverse Theatre en 1981 et au Lyric Theatre, Hammersmith, l’année d’après.

On nous a par la suite commandé un spectacle pour le prestigieux Hampstead Theatre, et nous avons écrit Geraldo’s Navy, au sujet d’un groupe de danse sur un bateau de croisière. Cette commande a été acceptée par les producteurs, mais n’a jamais reçu de production…

Max et moi avons aussi monté une sorte de groupe rock-punk-new wave nommé THE MODERN BEATS (avec Martin POTTINGER et le bassiste Ian FORDHAM, issu de mon groupe des 70’s THE IMPERIAL STORM BAND). On ne jouait pas de compositions originales, mais des reprises de chansons pop des 60’s, et nous les jouions, comme on le disait, « trop rapides, trop fort, et quinze ans trop tard » ! On a joué assez souvent dans le circuit des pubs du Nord de Londres.

On a également monté un groupe d’improvisation avant-gardiste baptisé THE FREE ART RESEARCH TRIO, dans lequel je jouais d’un ensemble d’instruments de percussions en bois fait à la maison. Entre autres performances, nous nous sommes produits à l’International Carnival of Experimental Sound à Londres, en 1972, et au fameux club de jazz de Soho, le « Ronnie Scott’s ». Maxwell est aujourd’hui un présentateur télé et radio.

Pour finir, si vous nous racontiez la genèse de votre dernier album, The Full English ?

JS : Cet album est dû aux gens qui ont organisé mon concert au Cobden Club, comme je l’ai déjà dit. C’est eux qui m’ont permis de remettre le pied à l’étrier de la scène. J’avais un set de chansons que je pouvais interpréter live avec un ou deux musiciens. On m’a demandé d’en faire un disque pour un label anglais. Mais du fait d’une conjoncture financière guère satisfaisante, le projet n’a pu être mené à terme. Je n’avais donc qu’un disque à moitié terminé, quasi « unplugged », ce qui était nouveau pour moi ! Le label italien Labour of Love s’est donc proposé pour le sortir sous cette forme. Je suis allé en Italie faire le mixage. Marco OLIVOTTO a réalisé un excellent travail à la production. Voilà l’histoire de ce disque. Il y a de nouvelles chansons, et quelques-uns plus anciennes, déjà parues dans Dome of Discovery et Curly’s Airships, mais sous des formes très différentes.

Je suis heureux de reprendre d’anciennes chansons. C’est une leçon que j’ai tirée de Frank ZAPPA, qui pouvait enregistrer sept ou huit versions d’un même morceau. Si c’est bon pour Frank, c’est bon pour moi ! Je pense aussi faire d’autres disques dans le même genre. Mes musiciens sont merveilleux… C’est l’album le plus proche du style « chanson » que j’ai pu faire.

La chanson finale, But is it Art ?, raconte le making-of de l’album, non ?

JS : Oui, complètement. C’est la dernière chanson à avoir été écrite pour ce disque, et elle m’est venue alors que le reste du contenu était quasiment achevé. Je me suis levé en plein milieu de la nuit pour écrire les paroles, et je suis assez content de ce morceau.

J’ai dorénavant envie de réaliser un album avec des morceaux plus longs, de peut-être cinq à dix minutes. Ce serait de courtes histoires chantées, mais qui seraient pour le coup des chansons longues, un peu comme dans… le rock progressif ! (rires)

Quand j’étais plus jeune, j’aimais dire que je faisais de la musique progressive, mais maintenant que le terme « progressif » a un sens bien précis, je ne le dis plus ! Le terme désigne des groupes qui se disent progressifs, mais ce n’est pas ce que j’entends par ce mot. Ça ne « progresse » pas, ça stagne. Ce n’est pas que je veuille critiquer ces groupes. Mais quand je dis que ma musique est progressive, il ne faut pas comprendre qu’elle ressemble à la musique de ces groupes. Ce n’est pas du YES ou du GENESIS.

C’est du reste pourquoi VAN DER GRAAF GENERATOR n’a pas voulu de cette étiquette.

JS : Oui. Encore que, à l’origine, on s’est définis comme progressifs. Mais c’était avant que le terme ne prenne une autre signification…

Article, chronique et entretien réalisés par Stéphane Fougère
et publié dans TRAVERSES n° 18 – Juillet 2005

– Photos de concert : Sylvie Hamon
– Photo VDGG : Dunstan Pereira
– Photo Heebalob : X
Photo Judge Smith & squelette : Chris Woodhams
+ livret CD
The Full English

Site Web : www.judge-smith.com

DISCOGRAPHIE C. JUDGE SMITH

* Democrazy (CD, 1991, Oedipus Recs)

* Dome of Discovery (CD, 1994, Oedipus Recs)

* Curly’s Airships (2xCD, 2000, Master of Art)

* The Full English (CD, 2005, Labour of Love)

Live in Italy 2005 (DVD, 2005, LoL Productions)

The Vesica Massage (CD, 2006, Master of Art)

The Climber (CD, 2010, Master of Art)

* Orféas (CD, 2011, Master of Art)

* Zoot Allures (CD, 2013, Master of Art)

* Requiem Mass (CD, 2016, Master of Art)

The Solar Heresies and the Lunar Sequence (CD, 2020, Master of Art)

The Garden of Fifi Chamoix (DVD, 2017, Master of Art)

Music from the Garden of Fifi Chamoix (CD, 2021, Master of Art)

Old Man in a Hurry (CD, 2021, Master of Art)

The Trick of the Lock (CD, 2023, Master of Art)

avec Peter HAMMILL :

* The Fall of The House of Usher (CD, 1991, Some Bizzare – nouvelle version réenregistrée et remixée en 1999, FIE! Records)

avec Steve DEFOE :

L-RAD – L-Rad (Long Range Audio Device) (CD, 2008, Masters of Art)

avec THE TRIBAL ELDERS :

The Tribal Elders (CD-Single, 2007, Masters of Art)

avec TOWERS OPEN FIRE :

Towers Open Fire (CD, 2019, Masters of Art)

(Discographie mise à jour en 2023)

 

Print Friendly, PDF & Email

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.