TAGUBU & KLIMPEREI – Dis qu’t’as tort
(ADN Records)
Imaginez une photo de famille des actuels dirigeants de tous les pays du globe, et vous ferez immanquablement le constat que les autocrates gagnent du terrain et que, franchement, ce n’est « pas glop », comme dirait Pifou. Il y a quelque chose de pourri dans le royaume terrestre, et il serait temps d’opposer un cri de dégoût, de refus, à la face de ces dangereux adeptes de la « manière forte » qui confine à la crétinerie pathologique, en plus de faire dangereusement vaciller la santé de la planète (qui est plate, n’en doutons point !). C’est ce qu’a décidé de faire dans son nouvel album Denis TAGU, alias TAGUBU, figure vétérane hexagonale des musiques « in opposition », machinales, brutes de fonte et sempiternellement pataphysiques (notamment avec les groupes HELLÉBORE, LOOK DE BOUK, SZENTENDRE, TOUPIDEK LIMONADE et son propre label In-Poly-Sons), avec le concours d’un autre activiste des musiques expérimentales bricolées, Christophe PETCHANAZ, alias KLIMPEREI.
Les deux compères n’en sont pas à leur première collaboration, loin s’en faut, puisqu’ils naviguent dans des eaux artistiques très proches. Du reste, ils ont déjà enregistré ensemble un premier LP paru en 2017, vous vous en souvenez ? Non bien sûr, et eux non plus, vu qu’il était intitulé I Don’t Remember The First Time. Il était fondé essentiellement sur de petits textes de chansons rédigés par Denis TAGU avec un niveau d’anglais volontairement approximatif qui en renforçait la nature nostalgique, et mis en musique par Christophe PETCHANAZ.
Pour ce nouveau 33 Tours, TAGUBU et KLIMPEREI opèrent un inattendu et sidérant virage à 180° et présentent une sorte de « post-rock de révolte » ! Plus question ici de chansons, quand bien même l’appel à la révolte aurait pu donner lieu à des chansons engagées. « Aucun texte n’est nécessaire pour faire passer le message », qu’ils disent. C’est donc sur un mode plus abstrait qu’ils font passer ledit message, ce qui est parfaitement illustré par la pochette du disque, qui reproduit une toile vibrante de KANDINSKY, excusez du peu.
De fait, l’album comprend huit pièces totalement instrumentales pour lesquelles Denis TAGU a au départ enregistré des pistes de batterie inspirées par des morceaux de CAN, France CARTIGNY, THE DO, Nino FERRER, Françoise HARDY, THE RESIDENTS, Robert WYATT et Frank ZAPPA, mais dont il n’a pas cherché à copier les plans rythmiques, préférant créer les siens. Il a ensuite enregistré des pistes de claviers, se servant du Nord Lead 2X, lequel possède une banque de centaines de sons originaux qui ne cherchent pas à imiter des instruments existants. Denis TAGU a choisi pour chaque pièce des sons et des rythmes qu’il a superposés aux batteries, et le processus d’écriture s’est fait au fur et à mesure, sans construction préalable. Pour une pièce, il a même utilisé un orgue analogue Riviera.
Monsieur KLIMPEREI a ensuite ajouté et enrichi les pièces avec une palanquée d’instruments divers qui lui ont paru convenir au contexte, que ce soit des guitares, de la basse, de la flûte, du saxophone, du Mellotron, des percussions, du piano, de l’orgue, du synthétiseur et tout plein de sons aussi bizarroïdes les uns que les autres.
Il en ressort un disque aux atmosphères résolument « vintage » imprégnées de lourdeurs acariâtres, de pulsations livides, de suspensions torpides, d’embardées chaotiques, de cassures schizophrènes, de secousses amères et de déraillements nonchalants dont la haute teneur en aigreur et en mélancolie renvoie à l’univers de THIS HEAT, voire certaines expériences de Robert WYATT. (Du reste, MATCHING MOLE et SOFT MACHINE apparaissent respectivement sous forme de petites boucles sonores en fin de face A et de face B.)
Cependant, les huit pièces ne représentent pas tant des paysages apocalyptiques que des portraits d’autorités politiques imbibées de mentalité dictatoriale. Chaque pièce est ainsi baptisée en référence à ces dernières. Comme on s’en doute, il s’agit moins de leur rendre hommage que de les tourner en dérision en détournant leurs noms pour les transformer en jeux de mots aussi navrants et tarabiscotés que possible : Prout in, Nez Ténia ouh !, Her Dog Ann, Djin Pink, Purse Narrow, Jew Young, Allah Sad, tous y passent !
Tous ? Ah ! tiens non, il en manque un ! Mais celles et ceux qui suivent TAGUBU et KLIMPEREI de près se rappelleront que les deux complices ont en 2016 inauguré un album numérique du label In-Poly-Sons au titre on ne peut plus explicite : No Trumps Compilation, à laquelle ont participé une bonne vingtaine d’artistes « in opposition ». C’était à l’époque où le suprémaciste à la moumoute blonde et à l’oreille pas encore cassée entamait son premier mandat. La pièce conçue par TAGUBU et KLIMPEREI (Trumpet #1) a servi de déclencheur pour cet album, dont le titre forme lui aussi un jeu de mots à valeur oxymorienne, Dis qu’tas tort, suggérant justement qu’un dictateur n’avouera jamais qu’il a tort en dépit des évidences.
TAGU et PETCHANAZ n’ont pas cru bon en rajouter une couche au sujet du vilain canard blond dans Dis qu’tas tort, sans doute pour éviter l’indigestion de surreprésentation médiatique dont ce dernier est coutumier. Ont-ils eu tort ? Ils ne le diront pas, puisque, comme on l’a déjà dit, cet album est instrumental. Ils s’expriment juste avec une rugosité sonore que l’on n’attendait certes pas de leur part, plus habitués que nous étions à les entendre ébaucher des vignettes musicales gentiment mais faussement naïves, tendance « toy music ». Mais ils arrivent un moment où les (grands) enfants se fatiguent de leurs jouets, en ont assez de leurs nounours familiers et préfèrent se faire les dents sur des poupées gonflées brasseuses de vents mauvais. L’âge bête, me direz-vous ? Entre nous, il vaut mieux en rester à l’âge bête que de chercher à atteindre un âge con. Dis qu’j’ai tort, pour voir ?
Stéphane Fougère
Page : https://tagubu.bandcamp.com/album/dis-qutas-tort
Page label : https://adnrecords.com/album/tagubu-klimperei-dis-qutas-tort/

Savez-vous lecteurs de Rythmes Croisés que Stéphane Fougère est un rebelle? Celui qui prône le temps long quand le monde s’acharne à jouer court, celui qui écrit en 140 paragraphes quand les autres habitants du monde peinent à aligner 140 caractères, celui qui analyse la complexité quand les autres restent dans un binarisme infantile.
Merci Stéphane pour toutes ces chroniques