UNIVERS ZÉRO 1313 : Résurgence d’un big-bang

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UNIVERS ZÉRO 1313

Résurgence d’un big-bang

C’est avec cette pochette on ne peut plus spartiate au graphisme pseudo-gothique qu’est publié en 1977 le premier album du groupe belge UNIVERS ZÉRO.

Réédité au format compact-disc des années plus tard sous le titre 1313, en référence à l’année de toutes les terreurs médiévales concentrées de cette période où la peste ravageait les pays européens, l’album est perçu – par la presse hélas peu nombreuse qui s’en soucie – comme un manifeste et un parti pris délibéré de s’affranchir des courants anglo-saxons où s’engluent nombre de groupes européens des années 1970-1980 tout en se référant clairement à la musique de la première moitié du XXe siècle dominée par Béla BARTÓK et Igor STRAVINSKY.

C’est le 12 mai 1978 que le groupe porte le fer rougeoyant de sa musique sur la scène du théâtre du Taur à Toulouse, précédé en cela par EVOHÉ, autre chantre d’un courant qu’on baptise déjà « zeuhl » en référence au groupe mythique MAGMA à qui l’on doit cette appellation.

Évoquer cet album devenu mythique prend tout son sens à l’occasion de la publication actuelle d’une soixantaine d’exemplaires du vinyle publié par UNIVERS ZÉRO en 1977 et pour lequel Daniel DENIS, un des piliers du groupe (qui signe plusieurs titres de cet album, dont le magnifique Ronde), a sollicité le talent déjà évoqué dans ces colonnes de Thierry MOREAU, graphiste bien connu des lecteurs de RYTHMES CROISÉS qui réalisa plusieurs des jaquettes du groupe.

Exhumés des archives de Daniel DENIS, ces soixante exemplaires ont donc vocation à devenir des collectors exceptionnels « packagés » dans un écrin digne de son contenu.

On notera le parti pris délibéré de Thierry MOREAU de préserver la spécificité monochrome dévolue à la première publication du premier album d’UNIVERS ZÉRO, cependant rehaussée par la dimension architecturale souvent présente dans l’œuvre du graphiste.

Dans les lignes suivantes, Daniel DENIS évoquera pour nous le parcours passé et futur du groupe ; mais pour l’heure revenons sur les points saillants de cet album qui, dès sa sortie, frappe par le caractère complémentaire et apparenté de ses climats avec ceux d’un groupe français avec lequel des complicités multiples se tricoteront rapidement, ART ZOYD.

UNIVERS ZÉRO, en 1977, se compose de Daniel DENIS aux percussions, Roger TRIGAUX à la guitare et à l’harmonium (instrument jusque-là négligé hors des lieux de culte), Emmanuel NICAISE à l’épinette (un cousin du clavecin) et lui aussi à l’harmonium, Christian GENET et Guy SEGERS à la basse, Patrick HANNAPIER au violon et au violoncelle, Marcel DUFRANC au violon, et Michel BERCKMANS au basson et au hautbois. Si Guy SEGERS ne livre encore à ce stade aucune composition, il s’affirmera bientôt dans ce registre mais, pour l’heure, deux compositeurs marquent 1313 de leur empreinte, Daniel DENIS et Roger TRIGAUX.

Les caractéristiques communes de leurs compositions tiennent à ce recours fréquent à l’obstination et aux dissonances – la quarte augmentée, qui fut longtemps nommée « intervalle du diable » est ici banalisée -, et l’on peut y voir une appropriation bartokienne qui permet des marches harmoniques et des lignes mélodiques très ouvertes. La référence à BARTOK est aussi présente dans les associations de timbres si spécifiques de la musique du groupe : la sonorité des accords de l’harmonium s’entremêle à merveille avec les violons, le violoncelle et le basson, tandis que la basse, imbriquée dans la main gauche de l’harmonium, colle à une batterie qui aurait pu trouver sa place dans la Sonate pour deux pianos et percussions de Béla BARTÓK. C’est d’ailleurs plus à BARTÓK qu’à STRAVINSKY que se réfère la musique d’UNIVERS ZÉRO : timbres feutrés, chocs harmoniques, métriques impaires si souvent employées par le compositeur hongrois font ici partie du vocabulaire courant du groupe.

Dès la première pièce, Ronde de Daniel DENIS, se met en place un procédé de conquête de l’espace sonore qui semble s’extirper d’un pizzicato de trois notes conjointes auxquelles viennent se greffer le basson puis la basse et la batterie pour se libérer dans une marche harmonique lumineuse soudainement déclinée autour des accords de l’harmonium. Cette démarche d’appropriation de la tessiture qui deviendra ensuite le cadre du développement de la pièce est présente dans le premier mouvement de La Musique pour Cordes, Percussions et Célesta ou dans l’introduction de La Cantate Profane de Béla BARTÓK. Menée tambour battant, cette Ronde que rien ne semble pouvoir rompre est construite en forme d’arche, autre procédé propre à BARTOK, et s’achève avec l’éclat de son introduction harmonique laissant tout à coup la place à une lancinante mélopée ou se meurt la pièce peu à peu. Un parallèle peut être fait ici, en terme de climats, entre cette pièce emblématique qui concentre plusieurs procédés de composition du groupe et le truculent et à la fois morbide roman historique Entrez dans la danse de Jean TEULÉ.

Autre pièce contrastée de l’album, Dr Petiot du guitariste Roger TRIGAUX, signe, par le choix de son titre, un choix affirmé d’évoquer une dimension sombre de l’âme humaine bien éloignée des ambiances « flower power » qui fleurissaient sur les ondes à cette époque. Ici c’est la gamme par tons qui sert de trame à la construction de la pièce. Moins verticale dans sa conception, c’est dans le développement horizontal que la pièce prend toute son ampleur, emplissant peu à peu les blancs d’un leitmotiv à sept temps égrené à l’épinette et à la guitare. Nous avons ici, déjà, l’affirmation de deux styles de compositions qui se distinguent et qui se complètent pour donner cette alchimie qui, au-delà de 1313, débouchera sur La Faulx, pierre angulaire annoncée de l’album suivant du groupe, Hérésie. Il serait réducteur de réduire 1313 à ces deux pièces et, évidemment, les autres compositions présentées sur cet album, Carabosse, Malaise, Complainte s’inscrivent avec congruence dans la structure de cet album, emportant l’auditeur dans les méandres sombres de ce voyage intérieur qui comporte aussi ses éclats et ses éclairs.

Interview de Daniel DENIS, du 20 décembre 2022

Bonjour Daniel, merci de nous accorder cette interview et de nous réserver la primeur de cette annonce. Aviez-vous conscience de l’importance de la sortie de votre premier album en 1977 ?

Daniel DENIS : Non pas vraiment. Nous avions décidé de faire un disque qui, dans un premier temps, devait servir de « carte de visite » afin d’obtenir plus de concerts et aussi sortir de Belgique. Nous n’avions pas beaucoup de moyens, et le disque a été enregistré en trois temps, trois mouvements. Pour l’anecdote, nous nous étions arrangés avec le gars du studio pour payer nos sessions en lui payant un appareil qui lui manquait.

Une autre anecdote au sujet de ce disque : les pochettes des 500 premiers exemplaires originaux ont été collées par nous-mêmes. J’ai toujours été surpris que ce disque ait continué à être pressé sur plusieurs décennies…

 

On peut dire que ce fut la première pierre d’un édifice aujourd’hui conséquent. Pouvez-vous nous parler des évolutions et des moments forts du groupe depuis sa création ?

DD : C’est une question très vaste où il est quasiment impossible de tout énumérer. Je pense que le premier fût l’aboutissement d’un son bien propre au groupe qui résultait d’un long travail commun. Les instruments comme les basson, violon et harmonium y ont beaucoup contribué. La fusion de ces instruments avec un « hacking » électrique ne pouvait être que particulier, et toutes ces couleurs donnaient évidement aussi une source d’inspiration pour la composition. Par après, la venue d’autres musiciens au sein du groupe a continué le développement du son avec l’apport de la clarinette, le violoncelle et le sax.

La rencontre avec ART ZOYD en 1978 fut aussi un moment très particulier. Nous nous ressemblions sur pas mal de points, une musique sans concession et une force d’énergie similaire. Quelques concerts ont d’ailleurs été effectués par les deux groupes réunis.

Les sessions d’enregistrement de chacun des disques ont toujours été des points forts.

Je me rappelle aussi certains concerts qui étaient chaleureusement accueillis entre autres à Prague, au Mexique, au Japon…

 

En parallèle et, parfois, en collaboration avec ART ZOYD ou/et Thierry ZABOITZEFF, vous avez largement contribué à élargir le spectre auditif du public ! Vous semble-t-il que les choses soient plus aisées aujourd’hui, en termes de création, pour le type de créations que vous proposez ?

DD : C’était déjà ardu auparavant ; toutefois il existait des endroits voire quelques circuits où nous pouvions nous exprimer par les concerts. La musique d’UZ me semble toujours avoir été anachronique avec son temps et, noyé dans la masse, ce n’était pas facile de s’extirper sans une énorme détermination. Aujourd’hui je pense que le sentiment d’isolement serait nettement plus intense, sauf si vous avez la chance de contribuer à d’autres formes d’art comme le domaine de la chorégraphie ou même la musique de film.

Quelle importance a joué pour vous le festival Rock in Opposition suscité à l’origine par certains membres du groupe HENRY COW ?

DD : L’idée était de rassembler quelques groupes qui vivaient les mêmes déboires face au business qu’enduraient ces musiciens dans leur pays respectif.

Les musiciens de HENRY COW avaient proposé à quelques-uns de ces groupes, lors de leurs innombrables tournées, de faire partie de ce « mouvement ». Chaque groupe a eu l’occasion de s’inviter l’un l’autre et de pouvoir jouer dans un pays, ce qui, en d’autres temps, n’aurait pas été vraiment possible (Angleterre, Italie, Suède). Cette idée de solidarité était très importante, et il est dommage que le mouvement se soit désagrégé trop vite.

Comment est né ce projet d’une édition spéciale de ces soixante exemplaires de 1313 ? Thierry MOREAU semble vous avoir longtemps accompagné dans vos projets de publications discographiques. Comment se déroule votre collaboration avec Thierry ?

DD : J’ai récupéré il y a un moment une soixantaine de vinyles neufs sans les pochettes du premier pressage français (1978). Je ne savais quoi en faire si ce n’est qu’imprimer une pochette identique à l’originale et les écouler. Thierry m’a donné l’idée de les utiliser sous une autre forme avec une pochette spéciale qu’il a imaginée. Ils seront numérotés et signés.

C’est toujours agréable de travailler avec Thierry. Il comprend toujours très rapidement la direction que doit prendre le design de la pochette.

Vous avez un style de batterie très particulier, réunissant à la fois une technique de batteur et, par les timbres et les effets, des procédés de percussionniste proches de la musique contemporaine. Quelle a été votre démarche instrumentale ?

DD : Ma formation musicale est complètement autodidacte, que ce soit en batterie ou en composition. Au fil du temps j’ai écouté pas mal de musiques différentes (Miles DAVIS, PENDERECKI, BARTÓK, STRAVINSKY, IVES, etc.) et, concernant la batterie, quelques batteurs de jazz qui, à l’écoute, m’ont procuré une plus grande compréhension de la manière d’assouplir mon jeu de batterie (Tony WILLIAMS, Jack DEJOHNNETTE ou encore Michael GILES, Mitch MITCHELL, etc.). Lorsque la musique d’UZ s’est construite avec des influences tournant autour de la musique contemporaine, j’ai adapté la batterie à ma manière en l’utilisant de temps à autres comme une percussion d’orchestre, plus adaptable et fusionnelle avec la structure des morceaux. C’était la seule manière de ne pas couvrir les subtilités de la musique par une batterie qui aurait été trop fournie ou trop présente.

 

Vous avez, me semble-t-il, effectué un passage chez MAGMA dans les premières années de ce groupe…

DD : Oui le trio ARKHAM faisait la première partie de MAGMA lors d’un concert en Belgique en septembre 1971 dans un genre de dépôt avec une scène improvisée à l’arrière d’un magasin de disques. Christian VANDER nous ayant remarqués, Jean-Luc MANDERLIER et moi-même, il nous a demandé, peu de temps après, de faire partie de MAGMA.

Nous nous sommes rendus à Paris et avons répété uniquement Mekanïk Kommandö chez Georgio GOMELSKI. Tout devait aller très vite, MAGMA jouait à cette époque-là quasiment tous les jours. Christian avait déjà l’intention de s’orienter plus sur le chant, et de cette manière un second batteur lui était nécessaire. Après deux ou trois concerts immédiats, ils ont décidé que l’expérience d’un second batteur n’apportait pas (encore) grand-chose… De surcroît, j’avais 18 ans, je n’étais pas réellement prêt à assurer de but en blanc ce genre d’expérience. Tout devait aller ultra vite… Jean-Luc, lui est resté une année.

Cela dit, j’ai quand même mis les pieds sur la scène de l’Olympia, même si ce n’était qu’un bref moment…

Avez-vous recours au piano pour la composition ? Je me souviens d’une belle improvisation privée dans les coulisses du théâtre du Taur en 1978…

DD : Oui j’utilise les claviers que j’ai appris sur le tard. Ma technique a évolué avec le temps, mais je ne me considère pas pour autant comme un pianiste ; j’avais juste besoin d’une technique suffisante pour réussir à mettre en pratique mes idées de compositions.

 

De Ronde à Warrior par exemple, l’instrumentation est passée de sonorités acoustiques proches de celles de l’orchestre de chambre à des sonorités plus « électriques ». Comment s’est opérée cette mutation ?

D D : Je ne voulais pas qu’UZ soit trop tourné vers l’acoustique. Les antécédents musicaux de certains d’entre nous étaient plutôt rock et il était important pour nous d’exploiter cette énergie, d’où l’utilisation d’instruments électriques. Andy (KIRK) a apporté quelques morceaux qui allaient dans ce sens. Outre le côté percussion de la batterie, j’aimais aussi l’utiliser de cette manière avec toute l’énergie que ça demande. Tout cela fait partie de l’évolution.

Que pouvez-vous nous dire de vos projets actuels et futurs ?

DD : Le dernier groupe s’est arrêté en 2015 par la force des choses. UZ n’est jamais parvenu à trouver un encadrement qui aurait pu propulser le groupe plus loin. Lorsqu’il manque un management adéquat et que vous êtes entièrement et continuellement livré à vous-même, il est normal qu’à un certain moment le groupe s’essouffle.

Ce n’était pas la première fois, c’est arrivé également en 1986. J’ai eu un peu de mal à arrêter le groupe il y a 7 ans, c’était un des meilleurs « line-up » qu’UZ ait jamais eu avec des musiciens très motivés et enthousiastes.

Qu’à cela ne tienne, je travaille sur le projet d’un nouveau disque avec Didier de ROOS au son. Deux des musiciens de la dernière formation du groupe (Kurt BUDÉ et Nicolas DECHÊNE) participent sur quelques morceaux, et mon fils Nicolas y joue également de la basse, des percus et chante. Il y aura neuf nouvelles pièces, ce sera un peu la continuation de Phosphorescent Dreams. En principe ça doit sortir en 2023.

Nous y serons attentifs ! Merci Daniel et bonne chance pour ce nouveau projet !

Article et entretien réalisés par : Philippe Perrichon

NDLR : Au total, c’est 74 exemplaires de 1313 qui sont disponibles dans l’édition limitée évoquée dans l’entretien. Chaque exemplaire est numéroté et signé par Daniel DENIS, et son coût s’élève à 40 euros + frais de port. Ces exemplaires peuvent être commandés exclusivement ici : https://facebook.com/cantal.schmitz

Discographie d’UNIVERS ZÉRO :

1977 : 1313
1979 : Hérésie
1980 : Ceux du dehors
1983 : Crawling Wind
1984 : Uzed
1986 : Heatwave
1999 : The Hard Quest
2002 : Rhythmix
2004 : Implosion
2006 : Live
2008 : 1313 Remixé
2008 : Relaps Archives 1984-1986
2010 : Clivages
2014 : Phosphorescent Dreams

Lire aussi : UNIVERS ZÉRO : Le Commando merveilleux

Quelques extraits ci-dessous :

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