David CROSS BAND – Ice Blue, Silver Sky

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David CROSS BAND – Ice Blue, Silver Sky
(Noisy)

En 2024, de tous les musiciens qui ont fait partie de KING CRIMSON dans les années 1970, certains ne sont plus de ce monde, d’autres se sont retirés des affaires musicales, d’autres encore se maintiennent en forme comme ils peuvent, en réalisant notamment des vidéos burlesques avec leur femme, mais peu en fin de compte ont encore une activité créative. Le violoniste et claviériste anglais David CROSS, qui a fréquenté la cour du Roi cramoisi entre 1972 et 1974, est de ceux-là, et il le prouve en sortant cette année ce nouvel album dont le titre devrait évoquer quelque chose à tout amateur averti de l’œuvre de KC… Un peu de nostalgie n’a jamais fait de mal à personne, surtout quand elle peut servir de source d’inspiration à une fertile réinterprétation, et c’est précisément le cas ici.

David CROSS avait disparu des radars après son éviction du groupe, en dépit d’une participation notable dans l’album Forever Blowing Bubbles du groupe français CLEARLIGHT, et n’a réapparu qu’à la seconde moitié des années 1980, à l’abri des boulevards du rock « mainstream », préférant les sentiers tracés dans l’ombre et dans la nuit des circuits parallèles, d’abord au sein du groupe éphémère LOW FLYING AIRCRAFT (avec Keith TIPPETT, un ancien sympathisant de KC), puis en enregistrant un album tendance jazz-rock-prog-fusion sous son nom, Memos from Purgatory, avant de revenir à un style plus proche de KC avec trois autres et remarquables albums dans les années 1990, The Big Picture, Testing to Destruction et Exiles, ayant convié sur ce dernier ses anciens acolytes John WETTON et Robert FRIPP, et embarquant même au passage Peter HAMMILL, excusez du peu. En parallèle, il s’est investi avec Geoff SERLE dans le notable groupe électro-ambient-indus-expérimental RADIUS.

Dans les années 2000, David CROSS a continué à mener sa barque en enregistrant des disques soit orientés musique de chambre contemporaine (avec Naomi MAKI et Andrew KEELING), soit orientés rock progressif avant-gardiste avec ce qui est devenu le David CROSS BAND (Closer than Skin, Sign of the Crow) et diverses collaborations avec d’autres figures pionnières du rock progressif, comme David JACKSON (Another Day), Robert FRIPP (Starless Starlight), Andrew BOOKER (Ends Meeting) et Peter BANKS (Crossover) ou encore avec le claviériste Sean QUINN (Cold Sky Blue) et avec le guitariste allemand Markus REUTER (membre du trio THE STICK MEN, avec deux autres éminents « Crimsoniens », Tony LEVIN et Pat MASTELOTTO) dans son projet OCULUS (Nothing is Sacred).

Apparemment pas enclin à prendre sa retraite, David CROSS a donc réactivé son « BAND », toujours formé du bassiste Mick PAUL (fidèle depuis Exiles) et du chanteur et guitariste Jinian WILDE (présent depuis Sign of the Crow), auxquels s’ajoute un nouveau batteur, Steve ROBERTS (THE TANGENT, GODSTICKS) pour réaliser ce nouveau disque, lequel a été conçu de manière collégiale, puisque CROSS, PAUL et WILDE se sont partagés la production, le mixage, et même les parties de claviers, le groupe fonctionnant sans claviériste attitré. En revanche, un invité a été convié à s’exprimer sur deux morceaux, et il ne s’agit rien moins que du saxophoniste et flûtiste David JACKSON (ex-VAN DER GRAAF GENERATOR).

Au départ, cet album avait été baptisé « In Transit », mais son titre a finalement muté en Ice Blue, Silver Sky, une expression empruntée à l’ancien parolier de KING CRIMSON de 1972 à 1974, Richard PALMER-JAMES, et plus précisément extraite du texte de l’emblématique composition Starless qui clôt l’album Red. Il ne s’agit pas d’un simple clin d’œil, vu que le répertoire de ce disque contient deux compositions mythiques de KC à l’écriture desquelles David CROSS avait apporté sa contribution, à savoir Exiles et – l’auriez-vous deviné ? – Starless.

Les suiveurs avisés de la carrière de David CROSS auront de plus remarqué le retour de trois autres pièces déjà présentes dans les précédentes réalisations discographiques du violoniste, à savoir Nurse Insane (incluse à l’origine dans The Big Picture, puis réapparue dans Alive in the Underworld), Over Your Shoulder (tirée de Closer than Skin) et Calamity (provenant de Testing to Destruction), qui est un peu le Starless de David CROSS, tout au moins dans son atmosphère, baignée de « sombritude » et de rage, et dans sa construction, toutes proportions gardées.

En somme, sur les sept compositions que contient ce disque, cinq sont des reprises, et deux sont inédites. Sachant qu’Exiles avait déjà fait l’objet d’une reprise dans l’album éponyme et que Nurse Insane, Starless et le même Exiles figurent dans la set-list de l’album enregistré sur scène Alive in the Underworld, l’auditeur un rien critique et blasé pourrait à priori déplorer le manque d’inspiration et de renouvellement du répertoire. Mais ce serait oublier ou ignorer que David CROSS sait tout autant que ses camarades « crimsoniens » revisiter ses classiques de manière à en proposer une vision rafraîchie et « réimaginée », comme le disait Robert le FRIPPon…

De plus, même si les classiques, au moins de par leurs généreuses durées, tirent la couverture à eux, le propos de ce disque n’est pas tant de faire le tour du propriétaire que d’élaborer un récit dont les différents chapitres sont en quelque sorte représentés par les compositions du disque.

Celles-ci ont donc été choisies en fonction des associations d’idées que leurs textes suggèrent autour du thème si primesautier du « naufrage ». Celui-ci est particulièrement saillant dans la pièce Calamity, dont les paroles assimilent une rupture relationnelle à un naufrage en mer. Or, l’idée de ce dernier est aussi présente dans Starless, dont l’expression qui sert de refrain, « Starless and Bible Black », est tirée d’une pièce radiophonique de l’auteur gallois Dylan THOMAS, Au bois lacté, dont l’un des personnages est justement un vieux marin qui rêve de ses anciens compagnons disparus en mer…

Un autre lien, encore plus évident, peut être souligné entre Over Your Shoulder et Exiles, dont les paroles font similairement allusion à une fanfare militaire (« military band »), les deux textes étant du reste signés de la même main, celle de Richard PALMER-JAMES, ceci expliquant cela. Le naufrage étant un thème poreux par excellence et par nature, il entraîne dans son sillage les idées d’errance (sous-jacent dans Nowhere), d’éloignement, de repli (il en est question dans Exiles), de dépression (répétée dans Karma Gain), de folie schizophrénique (patente dans Nurse Insane), et de menace destructrice (Over Your Shoulder). C’est tout cela qui est traité dans Ice Blue, Silver Sky, avec un univers sonore évidemment à l’avenant, c’est-à-dire sombre, dépressif, mélancolique, cauchemardesque et hargneux, avec de miraculeuses pointes plus lumineuses émergeant du « prog’ noir » le plus profond…

Sans être exactement un album-concept, Ice Blue, Silver Sky doit donc s’écouter comme un récit aux allures de « road movie ». Dans cet ordre d’idées, aux compositions choisies s’ajoutent des interludes ou des inserts. C’est ainsi, et contre toute attente, une chorale, suivie d’une séquence musicale classico-ambient menaçante jouée aux claviers et au violon et augmentée de divers palabres, qui introduit le furibard Nurse Insane, un joyau « heavy prog’ » qui ménage moments sous adrénaline et moments de relâche avec une redoutable efficacité.

Puis, Calamity est introduite par des bruitages vocaux assez inquiétants, suivis de vagues qui précèdent une introduction quasi-pastorale à la guitare et à la flûte, avant que la voix de Jinian WILDE n’entonne les paroles écrites à l’origine par John DILLON pour nous conter cette dramatique histoire de naufrage relationnel. Au chapitre des réarrangements notables, on remarque que le second couplet est soutenu par une rythmique reggae pour le moins inattendue. Ce qui était au départ une ballade se transforme peu à peu en un morceau au développement instrumental là encore assez mordant, ses phases accélérées correspondant assurément à des mouvements de marée peu avenants pour ce « wretched ship » conduit par un « drunken wreck » vers une inéluctable dérive. David CROSS y délivre un solo assez démoniaque.

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D’autres sons ambient ténébreux et quelques voix de passage annoncent la première composition inédite, Nowhere, une douce complainte rêveuse et mélancolique, sorte de cousine d’Exiles, dans laquelle David JACKSON fait résonner son saxophone en mode planant. L’ancien membre de VDGG est du reste co-crédité aux paroles, avec David CROSS et Jinian WILDE.

Et puisqu’on parle d’Exiles, voici donc cette pièce mythique qui débarque en plein milieu de l’album, mais en prenant son temps. Comprenez par là que son introduction en est dûment rallongée : ça commence par des coups de semonce donnés sur des tambours et sur des gongs, puis une couche synthético-symphonique sert de support pour la voix de Jinian WILDE, qui entonne ce qui était à l’origine la phrase finale du texte de la chanson (« My Home was a Place by the Sand… »), puis une autre phrase provenant du milieu (« Friends, Do They Know What I Mean… »). Le violon de David CROSS prend place pour un solo généreux que vient soutenir la boucle planante déjà utilisée dans la version de l’album Exiles, dépeignant une immensité galactique. La basse de Mick PAUL s’introduit dans le décor, mais le violon poursuit sa route, cette fois « sans filet », dans un environnement de vide sidéral. Puis la basse revient annoncer le début de la section plus électrique, et l’on retrouve la structure du morceau originel tel qu’enregistré par KING CRIMSON, avec les paroles remises dans l’ordre, mais David CROSS y ajoute d’autres soli vibrants au milieu ainsi qu’à la fin, quand revient cette spirale galactique pour une coda étirée aux confins de cette « far away land »… En conséquence, cette version d’Exiles tutoie le quart d’heure et parvient à être plus longue que Starless !

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C’est la troisième version d’Exiles que David CROSS grave sur un disque à son nom, et il parvient encore à lui donner une nouvelle dimension, d’autres extensions, là où le KING CRIMSON récent (celui qui a tourné de 2014 à 2021) n’a pas été foutu d’en livrer une version suffisamment « réimaginée » pour garder durablement cette pièce dans son répertoire scénique, et l’a abandonnée après l’avoir jouée juste cinq ou six fois… Donc, chapeau bas, Mister CROSS ! Après tout, cette pièce vous revient aussi de droit.

La seconde pièce inédite, Karma Gain, est introduite par de délicates notes de flûte de David JACKSON sur fond de vagues refluantes, avant que des notes de violon jouées staccato n’entament le morceau, qui se développe sur un rythme medium, le chant de Jinian WILDE jouant sur des contrastes aux réminiscences soul et funk et quelques autres effets vocaux trafiqués, le violon faisant ici et là quelques intrusions qui viennent casser la linéarité rythmique, et David JACKSON délivre une autre intervention au saxophone.

Une autre captation de discussion s’ensuit, puis c’est au tour d’Over Your Shoulder d’être revisité sur un ton plus métallique. Jinian WILDE déploie ses effets vocaux en une texture chorale le temps d’une cassure a capella ; violon et guitare y délivrent des performances captivantes, et Mick PAUL y impose au passage des sons de basse tranchants.

Enfin, il est temps pour Starless d’entrer en lice, mais comme Exiles, la pièce avance masquée, débutant avec les mêmes notes de violon qui introduisaient Karma Gain, sur lesquelles David CROSS superpose d’autres notes, avant d’être interrompu par une brève conversation à laquelle succèdent des frappes tribales façon « taiko » japonais, et des sons d’OVNIS métalliques zébrant le ciel. Après avoir été ainsi copieusement dérouté, l’auditeur retrouve enfin cette mélodie déchirante à laquelle il a toujours succombé, et qui est jouée par CROSS au violon, comme dans les version live qu’en donnait KING CRIMSON en 1974 (dans la version studio de l’album Red, c’est la guitare de FRIPP qui la joue). Starless est là, et son pouvoir hypnotique agit une fois de plus, au gré du développement de sa longue et grandiose section instrumentale qui constitue les trois quarts du morceau, avec, dans la partie lente, des incrustations de voix parlées, celles de marins perdus en mer, en écho au naufrage narré dans Calamity, avant que le violon et la guitare ne délivrent des soli abrasifs dans la partie accélérée. Le final, avec le retour de la mélodie originelle, est moins emphatique que celui de la version KC, et adopte le ton un poil plus feutré d’une élégie funèbre.

Rideau.

Le David CROSS BAND s’est démené comme un beau diable pour réaliser un album en forme de conte dystopique qui devrait marquer les amateurs de musique progressive contemporaine. Ice Blue, Silver Sky reflète tout de son long une beauté convulsive qui ne laisse pas indemne et a même un pouvoir incantatoire par lequel on se laissera posséder longtemps, tant son effet cathartique est optimal.

Stéphane Fougère

Site : www.david-cross.com

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