Stelios PETRAKIS – Lyra

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Stelios PETRAKIS – Lyra
(Molpe Music / Buda Musique)

Géographiquement située au milieu de la partie orientale de la Méditerranée, la Crète est aussi le centre et le point de départ de l’excursion musicale proposée dans ce disque par son auteur, le compositeur Stelios PETRAKIS, natif de l’île. Le répertoire qu’il y présente permet de s’immerger dans l’histoire culturelle de la Crète (voire au-delà) autant que dans l’histoire intime qu’il entretient avec celle-ci, à travers ce qui est probablement l’instrument le plus emblématique de la tradition crétoise, la lyra. Si Stelios PETRAKIS a choisi d’intituler son nouvel album Lyric, c’est parce que, selon lui, « tout ce que produit une lyre ne peut être que lyrique… », ce qui tombe effectivement sous le sens. Remarquons au passage que mis au pluriel, « lyric » devient « lyrics », terme qui désigne en anglais les paroles d’une chanson. À une lettre près, on pourrait donc déclarer que Stelios PETRAKIS donne ici la parole à la lyra.

Arrivée en Crète à partir des Îles Égéennes entre le Xe et le XIIe siècle et répandue sous différentes formes et dénominations dans plusieurs cultures méditerranéennes, balkaniques et moyen-orientales, la lyra appartient à la famille des instruments à cordes et se présente sous la forme d’une vièle rustique sans pique fabriquée dans une seule pièce de bois dur (mûrier, érable ou noyer), avec une table d’harmonie en bois de conifère tendre (cèdre du Liban, cyprès ou sapin) et traditionnellement dotée de trois cordes, sur lesquelles les notes sont produites par pression latérale du dos de l’ongle contre une corde, une technique rappelant celle utilisée pour le jeu du sarangi indien. Sous sa forme la plus récente apparue dans les années 1990, la lyra comprend des cordes sympathiques, grâce auxquelles il devient possible de jouer le répertoire traditionnel crétois avec une sonorité nouvelle, ainsi que d’autres types de musiques modales.

Stelios PETRAKIS a consacré sa vie et son parcours artistiques à faire entendre la (les) parole(s) de la lyra. Quoi de plus normal pour quelqu’un qui a été initié à l’art de cet instrument dès son plus jeune âge par plusieurs professeurs et maîtres des musiques méditerranéennes et orientales, entre autres Giannis DANDOLOS, Eleni DRETTAKI, le musicien turc Talip OZKAN, mais aussi l’éminent maître du violon indien L. SUBRAMANIAM. De plus, Stelios PETRAKIS a approfondi son apprentissage la lyra auprès du célèbre Crétois d’adoption Ross DALY, se rodant notamment dans son ensemble de musique folk et rebetiko LABYRINTH, et s’ouvrant en conséquence à d’autres traditions musicales présentant des traits communs avec la musique crétoise de par son essence modale, comme les musiques grecques, stambouliotes, anatoliennes et bulgares. Parallèlement, il s’est initié à d’autres d’instruments à cordes tels que le saz, le laouto, la Politiki lyra, ce qui lui a permis de déployer son langage musical et une esthétique personnelle, aussi enracinée qu’ouverte au(x) monde(s).

De fait, les activités scénique et discographique que mène Stelios PETRAKIS depuis le début du XXIe siècle témoignent de ses nombreuses collaborations avec des musiciens traditionnels et compositeurs de musique grecque ou crétoise comme Ross DALY et Harris LAMBRAKIS dans Akri Tou Dounia (2002) ou encore Giorgis XYLOURIS (album Si je salue les montagnes, en 2009 chez Accords Croisés), Vasilis et Giorgos STAVRAKAKIS dans le représentatif L’Art de la Lyra paru chez Ocora-Radio France (2015), mais aussi avec des musiciens renommés de la scène « world » internationale. Ainsi, le compositeur et multi-instrumentiste espagnol Efrén LÓPEZ et le compositeur et percussionniste iranien Bijan CHEMIRANI se retrouvent régulièrement sur ses disques solo (Akri Tou Dounia, Kismet, Orion, Mavra Froudia, Taos).

Parallèlement à ses albums personnels, Stelios PETRAKIS a monté son propre quartette de musique crétoise traditionnelle et contemporaine, dont les albums Live at Heraklion Walls = Agvi Ts Avgis (2014) et Spondi (2022) offrent de quoi se régaler les oreilles en la matière, et a joué et enregistré avec le XYLOURIS ENSEMBLE et l’ensemble de musique baroque EUSKAL. Enfin, Stelios PETRAKIS est aussi luthier et possède son propre atelier en Crète ; il y fabrique des lyres et d’autres instruments à cordes, comme des luths et des baglamas.

Lyric est en fait le troisième album que Stelios PETRAKIS signe de son seul nom. Il ne s’agit pas pour autant d’un « pur » disque solo puisqu’il l’a conçu en convoquant d’anciens et fidèles complices mais également de nouveaux collaborateurs. En fait, c’est pas moins de dix musiciens et un chanteur qui entourent Stelios PETRAKIS dans ce disque, dans des combinaisons variées d’une pièce musicale à l’autre, illustrant de fait de nouveaux échanges particulièrement féconds entre des représentants de diverses traditions de la Méditerranée orientale.

Outre les fidèles Efrén LÓPEZ (mandoline, davul, cuatro) et Bijan CHEMIRANI (zarb, bendir, daf, karbas, balais), l’immense chanteur Giorgis XYLOURIS, et le mandoliniste grec Michalis KONTAXAKIS – l’un des membres du Stelios PETRAKIS QUARTET – on découvre d’autres musiciens comme le contrebassiste grec Pavlos SPYROPOULOS (LABYRINTH, MAGNANIMUS TRIO, MODAL4, ZURLIA TRIO…), le percussionniste turc Sakir Ozan UYGAN (KARANFIL), le guitariste Antonis VOUMVOULAKIS (complice de Michalis KONTAXAKIS dans MANDOLOOP), l’accordéoniste italien Mattia Manco GREGORIADIS, le guitariste salentin Samuel MELE, et deux musiciens français, la harpiste Maëlle DUCHEMIN (SUGAR BULGAR, BRÛUME, Elisa VIELLA, ISHTAR, ELVEN…) et l’omniprésent flûtiste (zurna, kaval, kabazurna, shvi, flûte traversière en bois…) et joueur d’uillean pipes breton sans frontières Sylvain BAROU.

La plupart des musiques sont composées bien évidemment par Stelios PETRAKIS, excepté pour une reprise et trois morceaux traditionnels. Ces derniers nous plongent dans un passé resté vivace dans l’esprit de PETRAKIS, comme Muixeranga, une mélodie ayant servi à des danses dans l’ancien royaume de Valence et perpétuées dans la ville d’Algemesi, Evlerinin önü Mersin, un thème d’Asie mineure découvert auprès de Talip ÖZKAN, et Nathenas, du nom d’un joueur de mantoura (sorte de clarinette), et dont les paroles sont ici magnifiées par le chant vibrant de Giorgis XYLOURIS.

Ce dernier illumine également la somptueuse pièce d’introduction, Étoile à Gaza (sorte de poème en forme de prière, dédiée à tous les meurtris de la guerre) et ravive le souvenir d’Agrilos, un lieu vinicole qui a enivré – au sens propre comme au sens figuré – Stelios PETRAKIS dans sa jeunesse. Les paroles sont une fois encore dues à Giannis PETRAKIS, et la musique a été co-composée par Stelios avec Bijan CHEMIRANI, qui signe aussi l’instrumental en guise de prélude Panj Pol. Pukanè est pour sa part une improvisation de Stelios avec l’accordéoniste Mattia Manco GREGORIADIS, qui joue aussi dans Aglianico.

Lyra est ainsi riche de multiples senteurs méditerranéennes allant de la Crète à l’Asie mineure en passant par Valence et les Pouilles italiennes, que la lyra de Stelios PETRAKIS et ses complices de voyage parsèment et diffusent avec une finesse, un sens de la nuance et du détail assez émouvants, que ce soit lors de séquences mélancoliques, méditatives ou des passages plus enlevés.

Aussi est-ce avec étonnement que l’on voit ce parcours s’achever, à la faveur d’un légère déviation, en… Californie ! En effet, Stelios PETRAKIS nous gratifie, à titre de tirade conclusive, d’une reprise de Nothing Else Matters, une pièce composée par Lars ULRICH et James HETFIELD et figurant sur le Black Album du groupe METALLICA. Avec la lyra de Stelios qui remplace la voix, la harpe de Maëlle DUCHEMIN qui remplace la guitare, la contrebasse de Pavlos SPYROPOULOS qui remplace la basse, et le zarb de Bijan CHEMIRANI qui remplace la batterie, la version est ici jouée en mode strictement acoustique, mais préserve, et même amplifie, la puissance émotionnelle de cette pièce, dont l’inclusion dans le répertoire de Lyra fait sens au regard des thèmes qu’elle aborde (la force de l’amour malgré les distances, la foi en soi) et de tout ce qui a été évoqué dans l’album.

Décidément, la lyra de Stelios PETRAKIS ne cesse d’ouvrir de nouvelles portes et de tracer de nouveaux chemins, et c’est avec beaucoup de ravissement et d’enchantement qu’on la suit dans son périple fait de connexions tacites et d’échos proches ou lointains, jamais anodins, toujours profonds.

Stéphane Fougère

Site : https://steliospetrakis.com/

Label : www.budamusique.com

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