LA CIGUË – La Ache des chiens
(Figures Libres Records / L’Autre Distribution)
Il n’est pas de coutume, dans les sociétés humaines, d’allier la tradition et l’insurrection, ou tout au moins de faire de la tradition un lieu d’insurrection. C’est pourtant ce qui ressort de la démarche exposée dans son premier album par LA CIGUË, un duo du Berry. Le nom que s’est choisi ce dernier a déjà tout pour inquiéter.
Comme on le sait, la ciguë est cette plante herbacée sauvage et toxique, qui pousse en bordure des chemins, dans les haies, dans les jardins, mais que l’on peut facilement confondre avec d’autres plantes. Dès l’Antiquité, elle servait de poison létal, et le philosophe athénien SOCRATE, accusé de corrompre la jeunesse avec ses propos subversifs et diffamants envers les dieux grecs, a été condamné à en boire. À notre époque, personne ne songerait à (s’)administrer la ciguë par voie orale, mais rien n’empêche d’ingurgiter LA CIGUË par les conduits auditifs, ce que nous vous invitons à faire si vous vous souhaitez renaître à une conception régénérée (par opposition à « dégénérée ») de la musique traditionnelle, passée au filtre d’une modernité soucieuse de rester consciente de ses combats.
Il y a les groupes trad’ qui souhaitent juste faire danser pour amuser le bon peuple, et ceux qui interrogent les danses et les chants trad’ pour susciter des émois plus profonds. LA CIGUË, elle, invite la danse à transcender sa condition de « distraction » pour se métamorphoser en cérémonie sabbatique à vocation épiphanique portée par de mauvaises graines dont le ferment n’aspire qu’à éclore dans les consciences endormies pour mieux leur rappeler de conjuguer leur nécessité intérieure au présent.
LA CIGUË cultive aussi bien ses racines (la musique traditionnelle du Berry) que ses branches (la modernité électro), reliant ces deux extrémités par la mise en circulation d’une sève verbale et musicale qui porte l’écho des revendications communautaires des laissés-pour-compte, de la « gueusaille d’en bas » et autres « freaks » vengeurs. Il en va de leur survie face à ce bouillon d’inculture jeté en pâture par les forces rétrogrades via leur canaux médiatiques dominants. Susciter la transe pour mieux battre en brèche les slogans réifiés et réifiants.
Au fondement de LA CIGUË, il y a donc deux êtres humains, Chloé BOUREUX (GRANDE) et Étienne FAGUET (TOUKAN TOUKAN), représentant deux pôles instrumentaux, le violon et l’électronique, et deux voix au verbe (re)liant qui s’immisce dans les élans jubilatoires comme le vécu et la mémoire investissent la danse. Après deux années passées à semer ses graines de bals en concerts, LA CIGUË livre ses fruits sur disque (CD ou LP), et confirme son goût pour le symbolisme végétal venimeux en intitulant ledit disque La Ache des chiens.
Ce faux-semblant de persil rend compte d’une cuisine de terroir dopée aux manipulations sonores grondantes et aux réverbérations acides, comme un poison rampant apte à déjouer les poses convenues comme à secouer les attentes figées, convoquant les anciennes danses et complaintes berrichonnes dans un processus compositionnel aux visions crépusculaires pour mieux se réapproprier le présent comme terrain d’émancipation et de libérations des corps et des esprits, urgence sociale s’il en est.
La Ache des chiens déploie donc un cortège d’ancestralités littéraires nourries de destins lancinants, de souffrances intimes, de funestes injustices et de malédictions fatales dont la charge venimeuse est ragaillardie par des salves violoneuses trafiquées et des pulsations soniques bien d’aujourd’hui qui en décuple la rusticité éternelle.
De la plante empoisonneuse à la fleur piquante, il n’y a qu’un pas (de danse), et les hostilités débutent avec la Rose et le Rosier, une valse malaisante aux allures de marche funèbre (l’écho du folk sombre de MALICORNE se rappelle à notre bon souvenir…), et qui conte un amour prohibé s’achevant dans la violence, une histoire somme toute qui traverse les siècles.
Puis une secousse de basse saturée déclenche la Foudre, annonçant, via une voix sépulcrale puis soudain plus nette, une danse de la pluie menée par un violon enjôleur et un rythme machinique tranchant net.
La Foudre est suivie d’un grondement d’orage dont la lourdeur est soulignée par la machine rythmique, les pistes de voix et de violon, acoustique et électrique, se démultiplient : LA CIGUË ne s’assagit pas, elle devient Barbare. Retour en mode complainte maussade avec Soupir Part I, qui draine son temps monotone et sa langueur hypnotique avant de virer sans prévenir en transe technoïde dans sa Part II, transmutant l’affaissement bilieux en secousse d’abandon.
Puis Étienne prend la parole, son chant ressemble à une psalmodie conviant à un rendez-vous cérémoniel dans une obscure abbaye trappiste, Chloé assurant l’écho choral avant de reprendre la voix principale sur le deuxième appel aux frères et aux sœurs de combat, qui répondent par des claquements de mains sur le refrain suivant. Mais pas de fête foraine à l’horizon, plutôt un hallali porté à ébullition par le chant d’Étienne, qui remonte au créneau jusqu’au point de rupture. « Ce soir les chiens sont fous, ce soir les chiens sont loups », et c’est le fatal lâcher de chiens le temps d’une course en nocturne qui exhorte à rester Debout, ou quand la danse devient position politique collective.
Mais tout n’est pas que frictions grinçantes et scansions sèches chez LA CIGUË. De la Rivière à la Marée, elle sait aussi sculpter des reliefs paysagers traversés de passages nuageux denses et d’éclaircies subreptices, traversés d’averses accentuant une moiteur irradiante (Il pleut). Entre temps, on aura arpenté la Rue animée d’une pulsation grondante avant qu’un thème de danse ne vienne faire chavirer la marche au pas, quand, dans une coda plus stoïque, Chloé profère cette sentence comme un goût de menace : « Méfies-toi de l’eau qui dort ».
La terre ayant été dûment criblée par la Foudre et transformée par l’averse d’il Pleut en une Marée autrement noire que celles des échouages pétroliers sur un littoral de l’Ouest, il ne reste plus qu’à nager vers l’Île aux prières au rivage guère plus accueillant que tout ce qui a précédé, mais qui reste le seul havre où chacun et chacune pourra prendre le temps de reconsidérer le pourquoi du comment de son existence…
On ne prétend pas que la Ache des chiens raconte une histoire, mais elle déploie une géographie thématique et symbolique à travers laquelle des histoires d’hier retrouvent une subjuguante actualité, et où l’appel aux rassemblements jubilatoires génère de hautes tensions permanentes, les danses des corps se faisant aux poings levés. Et en filigrane, il y a ces hurlements plus ou moins diffus, et ces coups de griffes électro-acoustiques qui attestent de la mutation nécessaire de la condition humaine en condition canine. Viscéral est son nom.
LA CIGUË, c’est la dernière tentation du Cri, un « rebel yel » de folkeux cybernétisés qui marquent leurs différences pour mieux faire vibrer les consciences.
Stéphane Fougère
Site : https://salutlacigue.wixsite.com/la-cigue
Page : https://lacigue.bandcamp.com/album/la-ache-des-chiens
Page label : https://figureslibresrecords.fr/
