William BASINSKI – The Disintegration Loops (coffret)

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William BASINSKI – The Disintegration Loops (coffret)
(Temporay Residence Limited)

Une étrange maladie du support CD est apparue il y a quelques années (précisément lors des années 1990), intitulée ironiquement « disc-rot ». Cette détérioration chimique par oxydation de la couche protectrice du support semblait rouiller comme son nom l’indiquait (ou plutôt jaunir les CDs d’une couche orangée rouille appelée bronzing) et en même temps raboter et détruire des parties de la musique imprimée en lissant définitivement et sans espoir de réparation, cette couverture pourtant réputée inusable, indestructible et évitant les rayures de nos vieux vinyles terriblement usés (et cela sans altération notable du son).

Ce virus aurait été la conséquence d’un mauvais mélange des composants du support dans quelques usines de fabrication européennes et aurait surtout touché davantage des petits éditeurs/distributeurs indépendants (l’anglais World Serpent par exemple), peut-être moins soucieux ou scrupuleux de la qualité des pressages de leurs productions, par ailleurs vouées davantage à l’immédiateté de groupes éphémères et peu exigeants de l’époque.

Il est vrai que quelques albums ont mal vieilli, et c’est un grand dommage pour des éditeurs comme ceux de COIL et CURRENT 93 de l’époque, la propagation de ce virus semblant s’être éteinte d’elle-même, comme si un antidote s’était créé à partir des souches infectées.

Notre musicien honoré à nouveau en 2026 par un somptueux coffret remastérisé et voué à l’éternité (CD et Vinyle), William BASINSKI, né en 1958, a grandi à Houston (Floride) et a suivi des études musicales où il reçoit une formation de clarinettiste classique avant d’étudier très sérieusement le saxophone.

À la fin des années 1970, après une expérience dans quelques groupes plutôt jazzy, il poursuit des études de musique tout en se spécialisant dans la composition à l’Université de Danton (North Texas).

En 1978, inspiré par l’écoute assidue de Steve REICH, John CAGE, et Brian ENO, il commence à développer son propre vocabulaire musical en utilisant des boucles de bandes magnétiques et des plates-formes de transferts de bobine à bobine. Il développe un style méditatif et mélancolique en expérimentant avec des courtes boucles mélodiques jouées sur elles-mêmes afin de produire une sorte de feedback intense proche des musiques pas encore qualifiées d’ambiant

Pendant les années 1980, William BASINSKI produit de nombreux travaux expérimentaux toujours à l’aide de boucles magnétiques et de systèmes de « delay » avec des sons trouvés et des parasites d’ondes radio triturés et réenregistrés sans cesse, parfois jusqu’à ce que plus aucune trace du son originel ne subsiste.

Sa première production, intitulée Shortwave Music, bien que créée en 1983, n’est éditée sur disque vinyle qu’en 1998 sur le label Raster Noton. Sur cet album, il utilise des bouts de muzak qu’il ralentit jusqu’à ce qu’ils soient méconnaissables, avant d’en réaliser des samples de différentes durées qu’il enregistre sur support magnétique, donnant un aspect spectral à sa musique ; le concept japonais mono no aware (qui signifie la tristesse des choses) peut en effet être appliqué à l’ensemble de ses réalisations répétitives et minimalistes de l’époque.

Plusieurs réalisations de BASINSKI sortent dans les années suivantes, la plupart sur le label 2062. L’album Variations for Piano and Tape (2006) ne comporte qu’un morceau (Variation #9 Pantelleria), constitué de cinq notes de piano identiques, jouées inlassablement pendant 44 minutes. Un double CD a été également publié chez Durtro (label géré par David TIBET de CURRENT 93) en 2004, intitulé A Movement in Chrome Primitive, assemblage de morceaux voués comme le titre pourrait l’indiquer au délabrement et au « decay » chers à notre auteur.

Revenons en août et septembre 2001. William BASINSKI commence un travail sur un ensemble de quatre œuvres qui s’intituleront The Disintegration Loops. Les enregistrements sont basés sur de vieilles bandes magnétiques dont la qualité se dégrade peu à peu (l’obsolescence programmée des choses). En tentant de sauver ces enregistrements en les transférant sur un support numérique, les bandes se désagrègent à nouveau (decay) progressivement, bien avant qu’on parle de disc-rot.

Les quatre albums, sortis au cours des années 2002 et 2003, en quatre volumes vinyles au total, soit environ cinq heures de musique, sont régulièrement évoqués comme des œuvres majeures, voire indispensables, dans le style ambient. Il y a lieu d’évoquer également leur contexte, car ces diverses compositions sont sorties dans la suite des attentats du 11 septembre 2001 (World Trade Center), William BASINSKI ayant pu filmer ceux-ci depuis sa résidence new-yorkaise alors qu’il planchait à cette époque sur ces travaux de recomposition.

Certains y ont alors vu une analogie de décomposition et même de délabrement, en faisant le lien avec les événements qui se produisaient concomitamment, esthétique renforcée par le fait que chaque volume est illustré par une photo des tours de New York en feu et en fumées au moment précis de l’attentat du World Trade Center, (inévitablement, ces attentats ont eu un rôle dans la popularité de ces travaux). Mais, plus probablement, il faut y voir une musique représentative de toutes les choses vouées à la disparition de notre monde, comme toute vie, qui tente en vain de survivre alors qu’elle chemine vers sa fin inexorablement, semblant être l’entropie de l’anthropie (ou le bazar du monde !).

Au sein de cette série, il y a des orchestres qui jouent le son d’un lent effondrement, ainsi que des musiques empruntées en fondus progressifs et des mélancolies envahissantes, des images de désolation plus intimes que les compositions de Gavin BRYARS et des artistes de la collection des Obscure Records (concoctée par Brian ENO) datant d’ailleurs d’un passé proche, car William BASINSKI ne veut pas forcément faire œuvre et ne veut pas se rattacher aux musiciens néo-classiques tels Michael NYMAN et Harold BUDD. Chacune des neuf pièces de l’ensemble possède d’ailleurs son propre caractère et son propre univers. Évoquant soit une fanfare mélancolique, un son de cor plaintif, un drone plus métallique empreint d’anxiété avec des ondulations et des distorsions qui les rendent encore plus inquiétantes.

Curieusement, la transition entre la musique et le silence s’effectue progressivement à chaque écoute, mais les boucles ne s’estompent pas de façon linéaire, il faut souvent quelques minutes pour que les craquements apparaissent, puis la chute vers le silence (vide, néant) s’accélère sans doute parce que les passages répétés ont fini par détacher même les derniers fragments de la bande originale fatiguée. On y revient d’ailleurs pour réexaminer et faire la part de ce qui reste et ce qui a disparu. Car la musique proposée ici n’est jamais neutre et la tension développée tout au long du coffret reste latente sans jamais se relâcher.

On dit souvent que les coffrets des œuvres de certains musiciens encore vivants sont comme des magnifiques pierres tombales, mais celui-ci a un côté vivant, vibrant qui dépasse l’hommage et emplit le contraire d’un espace sonore uniforme. Peut-on véritablement choisir entre les Loops, c’est délicat, même si certaines sont plus mélodiques et ont des motifs et des élans orchestraux plus hypnotiques agrémentés de tentatives de résister à l’anéantissement, tentatives désespérées car tout va se fondre dans la dévastation définitive programmée par le musicien.

Ce coffret, qui en est à sa deuxième réédition in extenso, semble avoir été « remasterisé » en 2026 (si l’on peut oser le clin d’œil). Il bénéficie également d’un nouveau texte de la fée un peu âgée Laurie ANDERSON, ce qui succède au beau livret orné de David TIBET et des images agrandies d’une vidéo de la réédition de 2012, le texte féérique intervenant pour nous expliquer que celle-ci « aime beaucoup rouler la nuit à bord de sa vieille voiture (vintage of course) le long des rives de l’Hudson River (heureusement pas les yeux fermés) en écoutant cette élégie qui nous donne à poser les grandes questions du : « comment existons-nous, quel est le sens de tout cela et pourquoi sommes-nous là » (ou pourquoi en sommes-nous là !) ». Questions qui taraudent (turlupinent) sans relâche la O Super-funambule existentialiste octogénaire.

Ce qui permet également de dire, plus simplement et prosaïquement, que l’album parle entre autres de la mort, mais que, bien entendu, la vie donne un sens à cette dernière et que nous sommes, à l’instar de William BASINSKI et de ses œuvres ressemblant à des fragments catastrophiques répétés, bien vivants.

Hello Again à Fred Hundred Chairs quelque part en Normandie.

Xavier Béal

Page : https://williambasinski.bandcamp.com/album/the-disintegration-loops

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