Manu LANN HUEL ne passera plus par les champs le long de la rivière

0 vue

Manu LANN HUEL ne passera plus par les champs le long de la rivière

L’auteur, compositeur, poète et interprète breton Manu LANN HUEL a tiré sa révérence le 10 juin 2026 à l’âge de 77 ans. Durant cinq décennies, il a occupé une place très à part sur la scène musicale bretonne, se tenant résolument à l’écart du vedettariat. Plutôt qu’un artiste au sens « carriériste » du terme, Manu LANN HUEL était un barde irréductible et droit qui cherchait à évoluer en permanence, de manière à éviter les postures figées, et privilégiait les collaborations artistiques inédites. Si sa discographie est peu abondante (sept albums entre 1977 et 2024), elle n’en est pas moins saisissante et toujours étonnante de liberté créative. Chantant en breton comme en français, il s’était aussi fait la voix de grands poètes tels que Léo FERRÉ, René-Guy CADOU, Pierre-Jakez HÉLIAS, auxquels il a consacré des albums entiers. Il a interprété leurs poésies de sa voix rocailleuse et profonde selon une forme d’expression vocale qui est devenu sa marque de fabrique, le « dit-parlé », inspiré du « chant parlé » du compositeur contemporain Arnold Schönberg.

Natif du Juch, une commune finistérienne près de Douarnenez, Manu LANN HUEL s’est imprégné dans son enfance des sons d’instruments traditionnels comme la bombarde et la cornemuse. Après avoir été au lycée à Quimper, il a suivi des études de médecine à Brest et s’est mis à jouer de la guitare, d’abord seul puis au sein d’un groupe de rock local en 1976.

Deux ans auparavant, il avait enregistré pour le label Iris son premier disque, un 45 Tours, comprenant en face A la chanson Passant par les champs le long de la rivière, que l’on retrouvera trois ans plus tard en exergue de son premier 33 Tours. La face B, Pirc’hirinadenn, se retrouvera sur une compilation thématique, Skoallez Vreizh, conçue en 1976 en soutien aux familles des détenus politiques bretons, avec la participation de Kristen Noguès, d’Alan Stivell, de Gilles Servat, des sœurs Goadech, de Glenmor, de Youenn Gwernig, de Jean-Louis le Vallégant, de Gweltaz Ar Fur, etc.

Son premier album sort donc en 1977 (toujours chez Disques Iris), sous le nom contracté Manu LANNHUEL. Il comprend onze chansons, dont neuf écrites par Manu LANN HUEL, plus une interprétation d’un texte de René-Guy CADOU (Air triste et connu) et une adaptation d’un texte traditionnel (Ann Erminik). Aussi éloigné de la tendance folk celtique alors en vogue que des albums de chanson traditionnelle courante, ce 33 Tours révèle des habillages sonores assez innovants, mêlant des sonorités acoustiques et électriques pour façonner des ambiances baignées de psychédélisme hypnotique et d’évanescence acide, avec même quelques bruitages. Manu LANN HUEL y est appuyé par les guitares d’André Grall, de Philippe « Phyl » Paugam, de Pierre Daniel, de Henry « Sam » Chevreton, des percussions de François « Saïk » Daniel (qui connaîtra ensuite une carrière de bassiste pour de nombreux artistes de chanson française et de folk celto-breton), du saxophone ténor de Laurent « Basile » Krzewina et de la voix de Marie-Ange Aud’hui.

Jamais réédité sur un quelconque support, cet album éponyme et inaugural reste encore aujourd’hui un objet très recherché par les amateurs de curiosités musicales du monde entier.

En 1978, Manu LANN HUEL collabore à une autre compilation thématique dont le titre, La Marée noire, laisse aisément deviner ce qui a motivé sa production. Vendu au profit d’associations écologiques, ce disque voit la participation de célébrités de la musique folk et de la chanson comme Gilles Servat, François Béranger, La Bamboche et Malicorne, Emmanuelle Parrenin, Gilles Vigneault, Mélaine Favennec, Dan ar Bras, Gérard Delahaye, Marc Robine, etc.

Ce n’est qu’en 1986 que Manu LANN HUEL grave son deuxième album, La Fleur rouge (Disques JAM), entièrement dédié à des poèmes de René-Guy CADOU. S’inscrivant dans une veine folk-rock contemporain et progressiste, il voit la participation de l’accordéoniste et bandonéoniste Yves Moal, du guitariste Jean-Luc Chevalier, du claviériste Patrick Audoin, du percussionniste Jean Chevalier, du bassiste Jacquy Thomas et du saxophoniste et flûtiste Richard Nobby Clarke. Pas plus que son prédécesseur, La Fleur rouge n’a jamais fait l’objet d’une réédition.

Au début des années 1990, Manu LANN HUEL enregistre pour l’éphémère label Cargo noir son troisième album (le premier à paraître en CD), Rue de la rade, qui prend une coloration plus folk celtique du fait de la participation de la harpiste Kristen Noguès, du guitariste Jacques Pellen, du sonneur Patrick Molard, de l’accordéoniste Alain Trévarin, du violoniste Jean-Christophe Spinosi, en plus de ceux ayant déjà houé sur son album précédent (Patrick Audoin, Jean Chevalier, Nobby Clarke, Jacquy Thomas). Il contient treize chansons écrites par Manu LANN HUEL (qui signe aussi la plupart des musiques), à l’exception d’un poème tiré du Barzaz Breizh, Diougan Gwenc’hlan (La Prophétie de Gwenc’hlan).

Cinq ans plus tard, le même label Cargo noir publie un deuxième album de Manu LANN HUEL dédié aux poésies de René-Guy CADOU, sous la direction musicale du pianiste Didier Squiban, qui devient un allié artistique fidèle, et toujours les collaborations d’Alain Trévarin (accordéon) et de Jean Chevalier (batterie, percussions, saxophone soprano, clarinette basse), en plus de celles de Patrick Stanilawsky (contrebasse), Véronique Piron (flûte traversière) et René Goar (Saxophone ténor).

Dans la seconde moitié des années 1990, Manu LANN HUEL signe avec le label L’OZ Productions créé en 1994 par Gilles Lozac’hmeur et enregistre Île-Elle, un nouvel album teinté folk celtique à l’inspiration maritime et îlotière, avec la participation de plusieurs musiciens bretons déjà impliqués dans la création Penn Ar Bed (Brest 96) composée par Didier Squiban, comme Ronan le Bars (uillean pipe), Alain Trévarin (accordéon), Bernard Le Dréau (saxophone), et Gilles Le Bigot et Ludovic Mesnil (guitares), plus Dominique Molard (percussions). Outre de nouvelles compositions, Manu LANN HUEL y propose de nouvelles versions de chansons déjà enregistrées, comme Femmes d’Ouessant et les Amants de pierre, et une adaptation d’un poème de Léo Ferré, La Mémoire et la Mer, enregistré live.

C’est du reste à des textes et à des musiques du même Léo Ferré (avec les ombres littéraires de Louis Aragon, Charles Baudelaire, Arthur Rimbaud, Paul Verlaine et Jean-Roger Caussimon), que Manu LANN HUEL consacre son album suivant (2003), toujours chez L’OZ Productions, cette fois en formation plus intimiste, avec juste Didier Squiban au piano et Alain Trévarin à l’accordéon.

Après cet album, Manu LANN HUEL devient plus discret sur le plan de la création discographique, mais continue à collaborer à de nombreux projets, comme L’Héritage des Celtes de Dan Ar Braz, la formation An Tour Tan, le collectif Cœur de Celte, le groupe Skeduz, Jacques Pellen et bien entendu Didier Squiban.

C’est finalement en 2016 que Manu LANN HUEL sort de sa retraite musicale en collaborant avec des artistes du collectif Studio Fantôme, qui lui proposent une rencontre « sur le vif » le temps d’une session d’enregistrement qui, en fin de compte, se poursuit sur une seconde session et aboutit à la création d’un disque complet, Un rien de temps, publié par le micro-label L’Église de la petite folie. Les textes sont cette fois signés Arnaud Le Gouëfflec, sur des musique jouées par le guitariste électrique Olivier Polard et le bassiste (et ingénieur du son) John Trap (Arnaud Le Gouëfflec intervenant aussi aux percussions). Prenant le contre-pied de tout ce qu’a fait Manu LANN HUEL auparavant, Un rien de temps évolue aux confins d’un free-rock urbain, voire industriel aux climats sombres et hallucinés, tandis que la voix chantée-parlée de Manu, qui semble improviser ses lignes vocales sur le vif, met en relief les flashes de noirceur et les écorchures lumineuses du verbe d’Arnaud le Gouëfflec.

Au fond, cette nouvelle aventure musicale de Manu LANN HUEL semble faire écho avec son tout premier disque, de par la démarche exploratoire radicale et avant-gardiste qui s’y manifeste.

Enfin, la dernière réalisation discographique de Manu LANN HUEL est parue en 2024 chez Paker Prod et constitue l’aboutissement d’un projet de longue date qui illustre l’attachement que voue notre barde à la poésie de Pierre-Jakez Hélias, qu’il a bien connu. Intitulé Chansons d’orgueil, en écho au célèbre ouvrage le Cheval d’orgueil de l’homme de lettres, cet ultime album, présenté dans un format livre-disque, a été enregistré avec une pléthore de pointures bretonnes telles que Nolwenn Arzel (harpe), Sylvain Barou (biniou, duduk et uilleann pipes), Bernard Le Dréau (saxo), Eric Le Lann (trompette), Ludovic Mesnil (guitare), Yann Pelliet (cornemuse écossaise), Patrick Péron (claviers), Youenn Roue (bombarde), David Rusaouen (batterie), Julien Stévenin (contrebasse) et Jacquy Thomas (basse), sur des arrangements musicaux signés de feu Jacques Pellen. (Lire notre chronique)

La voix de Manu LANN HUEL s’est désormais tue, mais sa résonance granitique continuera à se répandre dans cette Bretagne dont il a amplement et âprement chanté les terres, les rivages, les ports, les îles, les vents, l’horizon maritime, la mémoire, ainsi que les destinées humaines heurtées et scarifiées qui les habitent. En bon passeur de flamme, Manu LANN HUEL s’est tenu à l’ombre des projecteurs tapageurs pour mieux faire briller insidieusement les sentiers de celles et ceux qui ont fait l’effort de s’aventurer dans la géographie de ses notes, de ses mots et de ceux dont il a porté l’élan de liberté littéraire et poétique.

Kenavo l’artiste. Nous adressons toutes nos condoléances à ses proches.

Stéphane Fougère

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.