CARMINA – Hamra
(Soleil Zeuhl)
Créé en 1974 et séparé définitivement en 1977, le groupe CARMINA fait partie de ces formations de l’ombre qui n’ont de leur vivant fait paraître aucun disque, mais dont on a retrouvé des enregistrements qui sont publiés près d’un demi-siècle après les faits. En l’occurrence, puisque c’est au label Soleil Zeuhl qu’échoit la responsabilité de cette publication discographique, vous aurez compris que CARMINA fait partie de ces séides de MAGMA qui se sont essayé à jouer la même musique que lui, persuadés qu’elle était la musique de l’avenir. Elle a certes fait l’avenir et le mythe de MAGMA, mais ces « enfants de MAGMA« , eux, ne sont guère entrés dans la légende, d’autant plus que, contrairement à des groupes comme ZAO et WEIDORJE, CARMINA n’avait pas de filiation directe avec MAGMA puisqu’il ne comprenait aucun ancien membre de celui-ci.
Mais parce que certains érudits de l’histoire de la « muzik zeuhl » se sont souvenus du nom de CARMINA (et peut-être même de sa musique, s’ils ont vécu l’époque), il fallait bien que, tôt ou tard, une investigation éditoriale très poussée soit faite dans la perspective de documenter le passage de CARMINA sur Terre (vous savez, cette planète qui ressemble à Kobaïa, mais avec les cons en plus). Il fallait pour cela retrouver des traces gravées ; et, ô miracle, il y en a eu ! À défaut d’avoir pu retrouver un album entier enregistré en multi-pistes (on ne peut pas rêver tout le temps, comme disait l’autre…), Soleil Zeuhl a pu mettre la main (et l’oreille) sur des fragments épars d’enregistrements studio et live.
C’est de ceux-ci qu’est constitué le CD Hamra, nom donné à ce qu’il faut de fait bien appeler une compilation d’archives. Le titre de cette dernière n’a pas été choisi au hasard, puisqu’il s’agit du titre donné au groupe à une composition qui s’est imposée au fil du temps comme la pièce maîtresse de son répertoire. Et puisqu’on a manifestement pas retrouvé d’enregistrements d’autres compositions de CARMINA, Hamra est donc la seule pièce originale du groupe à avoir pu être exhumée des limbes.
Ce disque publié chez Soleil Zeuhl raconte en fait l’histoire de cette composition, dont trois versions sont ici proposées et présentées par ordre chronologique d’enregistrement. La première a été enregistrée dans un studio de Bagnolet en janvier 1976 et s’étale déjà sur 15 minutes. La deuxième provient d’une répétition en décembre de la même année et s’avère la plus longue, atteignant 24 minutes. La troisième version provient d’une captation de concert à Chaumont en juin 1977, dont elle constitue le rappel, plafonnant à moins de cinq minutes. Les trois enregistrements présents sur ce CD s’étalent donc sur un peu moins d’un an et demi ; ils documentent autant l’évolution de Hamra que l’évolution du groupe qui, de septet qu’il était sur le premier extrait, est devenu sextet sur le deuxième puis quintet sur le dernier. Le concert de Chaumont fut du reste son chant du cygne.
Il est difficile de juger de l’entière valeur de CARMINA à travers une seule composition. On sent que le groupe a vraiment cherché à fondre toutes ses idées du moment dans cette fresque épique caractéristique du genre zeuhl, avec toute l’armature instrumentale inhérente à celui-ci : une basse, une batterie, deux pianos Fender Rhodes, un saxophone soprano, un vibraphone, un xylophone, d’autres percussions et des chœurs martiaux comme il se doit (mais pas de guitare).
CARMINA ayant endossé la parfaite panoplie du style zeuhl, on ne s’étonne guère que la structure de sa composition Hamra présente un air de famille avec le Könhtarkösz de qui vous savez…, au point même d’exploiter des plans qui en renvoient l’écho, à commencer par cette introduction fracassante (qui avait déjà bien inspiré à la même époque le groupe RIALZU pour sa pièce U Rigiru), des plaquages de piano par-ci, des chœurs ténébreux par-là, un intermède pianistique au beau milieu, etc. Attention : nous ne prétendons pas que Hamra est une adaptation, un succédané ou une redite de Köhntarkösz ; disons qu’elle en est assurément une cousine pas si éloignée…
Hamra ne prouve qu’une chose, c’est que CARMINA est tombé dans le chaudron MAGMA période Könhtarkösz et y a puisé l’essentiel de son inspiration. Il serait cependant injuste de traiter Hamra de « Könhtarkösz du pauvre ». Les musiciens de CARMINA font montre d’une maîtrise instrumentale éloquente, et leur investissement est on ne peut plus sincère. Hamra est à la fois le point d’orgue créatif de CARMINA et aurait probablement pu lui servir de tremplin pour faire évoluer sa musique sur une voie plus personnelle. Mais les circonstances en ayant décidé autrement, on ne peut que s’en tenir à des hypothèses…
Ce disque arrivant bien après plusieurs autres publications à caractère archivistique déjà parues sur Soleil Zeuhl, Musea et autres labels de pointe, on ne peut affirmer avec certitude qu’il permettra à CARMINA, en dépit de ses atouts, de se hisser au rang d’ « essentiel » dans l’histoire de la musique zeuhl. Tout au plus cette parution pourra-t-elle rassasier l’appétit de celles et de ceux qui ont fait de la muzik zeuhl hors MAGMA leur pain quotidien, à condition d’accepter certaines limitations quant à la qualité sonore.
On connaît Soleil Zeuhl pour sa probité, et il le prouve encore en signalant que « ces bandes n’avaient initialement pas vocation à être publiées ; leur qualité sonore a été (très) améliorée lors du mastering mais elle demeure clairement imparfaite. » (sic) et en faisant montre d’un travail éditorial exemplaire, le graphisme de la pochette ayant été réalisé par Thierry MOREAU, et le livret comprenant plusieurs photos du groupe réalisées par Philippe LEMOINE ainsi qu’une biographie rédigée en français et en anglais par le spécialiste des musiques progressives Aymeric LEROY, qui raconte l’histoire de CARMINA de A à Z et évoque également ce que sont devenus ses membres par la suite. (On ne sera pas étonnés d’apprendre que certains membres du groupe ont évolué dans des sphères musicales orientées jazz, ou sont restés parfois proches de la Zeuhl ou de la famille MAGMA, comme Philippe GISSELMANN, qui a joué dans le groupe de Serge BRINGOLF STRAVE et dans NEFFESH MUSIC de Yochk’o SEFFER, avec qui il a enregistré l’album Nickel Keter.)
Bref, même s’il n’a pas révolutionné le genre, CARMINA méritait une publication officielle, et Hamra remplit très honorablement cette fonction.
Stéphane Fougère
Page label : https://soleilzeuhl.bandcamp.com/album/hamra
