PIXVAE – De lado a lado
(Compagnie 4000)
De lado a lado est déjà la quatrième borne discographique du sextet franco-colombien PIXVAE. Arrivé à ce stade, on ne peut plus parler de frasque passagère ni d’accident culturel. Le « currulao-crunch » est aujourd’hui une force vive artistique qui ne cesse d’élargir ses garde-fous pour imposer son défrichage en règle. Ce dernier, s’il fallait encore le rappeler, consiste à allumer de nouvelles et audacieuses zones de friction entre la tradition musicale acoustique du currulao colombien et une certaine forme d’électricité de pointe à la française, brassant math-rock-noise et jazzcore. Si vous en êtes encore à vous persuader que c’est impossible, c’est que vous avez du cyanure dans les oreilles. Car c’est un fait : non seulement cette forme d’hybridation est possible, mais elle palpite de tous ses feux depuis un peu plus d’une décennie.
Après son troisième album, Oì Vé, PIXVAE a dûment sillonné les routes et les salles de concert de France, ce qui lui a permis de resserrer encore davantage les rangs et les liens entre sa section française impulsive (le trio KOUMA, formé de Romain DUGELAY, Damien CLUEZL et Léo DUMONT) et sa section colombienne répondante, qui de quartet passe à trio sur De lado a lado, du fait de l’absence de la chanteuse Margaux DELATOUR. En revanche, la marimba de chonta, instrument-pilier du currulao, y est toujours tenue par Juan Carlos ARRECHEA, qui use également des cununos et des bombos, tandis que les guasà sont joués par Isrrael QUINONES et Jennifer Xiomara TORRES, lesquels assurent également cette impressionnante force de frappe vocale qui tient la dragée haute au déluge instrumental avant-gardiste du trio français.
Certes, après quatre albums, la surprise n’est plus de mise, mais la démarche gagne forcément en cohésion. Percussions et voix colombiennes ne servent aucunement de façade ou de caution exotique au projet, elles en sont le cœur, la charpente, la vibration fondamentale, à partir desquelles le saxophone baryton, la guitare, les claviers et la batterie programmée tâchent de s’immiscer, de bousculer les ornières auditives. Chaque camp propulse l’autre à travers des mises en tension permanentes qui engendrent des transes d’un nouveau type.
L’auditeur est autant projeté que brinquebalé dans un univers par essence instable, et dont l’équilibre est perpétuellement rejoué dans un rapport de force vibratoire entre racines et projections, structure et chaos. PIXVAE a toujours dispensé un son compact, carré, qui ne souffre d’aucune digression soliste superfétatoire. Il confirme son choix dans De lado a lado, dont les pièces privilégient la densité à l’étalement. Sa frontalité sonique, pour massive qu’elle soit, est ici creusée, affirmée et affinée tout à la fois, prodiguant la griserie grinçante (Caminando, El Rebulu), la jubilation ethno-urbaine (Poderosa Soy), la tribalité rugueuse (El Pescador) comme le chaloupage martial (Y no he Visto na’, Amor Sincero) et le chavirement âcre (El Bacaneao, Bailó la Juga).
Loin d’être sacrifiées, l’histoire et la mémoire du currulao, cet héritage afro-descendant que se partagent la Colombie et l’Équateur, persistent chez PIXVAE en se confrontant aux assauts soniques issus de la marge lyonnaise. Il ne s’agit pas seulement de redonner un coup de vernis à un répertoire traditionnel, mais d’en définir un nouveau à travers des compositions modernes travaillées à une rugosité toute contemporaine et des textes originaux inspirés par les thèmes récurrents dans le currulao et qui interrogent de plain pied le monde post-moderne, ses rapports à la Terre, à la nature, à la spiritualité, mêlant faits du quotidien et aspirations transcendantes.
Le titre de l’album, De lado a lado, peut se traduire par « de part en part » ou « d’un côté à l’autre », ou encore, vu l’identité bi-culturelle de PIXVAE « d’un rivage à l’autre ». Du fleuve Guapi de la côte Pacifique Sud de Colombie à la Saône et au Rhône traversant l’agglomération de Lyon, il y a certes quelques coups de rames ; mais on peut compter sur les cadences si spécifiques de PIXVAE pour ragaillardir les ardeurs et raccourcir le temps de la traversée. De lado a lado, où quand la croisière croustille savoureusement…
Stéphane Fougère
