Mick HARRIS & Martyn BATES – Murder Ballads (Incest Songs)
(Sub Rosa)
Le très sérieux, très respecté label musical belge Sub Rosa au très beau catalogue vient de faire paraître début juin 2026, Incest Songs, dernier chapitre de la réédition de la trilogie Murder Ballads, commencée en 2021 avec Drift et poursuivie en 2022 avec Passages, sous un pressage « vinyl only » et en version remastérisée et plutôt limitée. Les trois albums issus de la coopération entre Martyn BATES (EYELESS IN GAZA) et Mick HARRIS (SCORN) ont vu le jour il y a maintenant près de 30 ans chez l’éditeur italien Musica Maxima Magnetica basé à Florence entre 1994 et 1997 (en CDs « only »), un coffret sobre avec livret de tous les « lyrics » en CD également, reprenant dans la foulée les 3 albums est d’ailleurs paru en 1998 chez Invisible Records, éditeur américain basé à Chicago et distribué plutôt parcimonieusement en Europe à l’époque.
Mick HARRIS, cofondateur du groupe AINKILLER, ainsi que de LULL et de SCORN (projets solos) a publié à l’époque de la trilogie des Murder Ballads une bonne douzaine d’albums et son association avec Martyn BATES n’est pas fortuite, car les deux musiciens, qui au premier abord semblent très éloignés musicalement, se rejoignent dans un courant qu’on appelait (en murmurant) à l’époque le post isolationnisme et/ou le dark ambient et les deux isolationnistes étaient par ailleurs distribués par le label World Serpent (qui avait la quasi exclusivité de la distribution de ce courant) tout comme CURRENT 93, ORCHIS et COIL.
On notera également que Martyn BATES (en période très féconde) publiera en solo chez Sub Rosa deux albums de poèmes de James JOYCE mis en musique par lui-même (Chamber Music I et II) entre 1994 et 1997, sans oublier un album de compositions nouvelles, intitulé Mystery Seas/Letters Written #2 chez Ambivalent Scale, ainsi que trois albums du duo EYELESS IN GAZA en reformation après un long silence (Saw You in Reminding Pictures en 1994, Bitter Apples en 1995 et Under the Leaves en 1996) et toujours chez Ambivalent Scale (distribués aussi par le label World Serpent cité ci-dessus).
Pour revenir à cette étiquette range tout/fourre-tout et à défaut nommée Dark Ambient, à la croisée du folklore et du paganisme européen, qui parfois joue avec le feu en lorgnant vers des symboles guerriers, il faut se référer au livre de Mark FISHER Ghosts of my Life qui offre de profondes analyses musicales inspirées par le concept d’hantologie, développé par le philosophe Jacques DERRIDA. On peut, en effet, interpréter l’analyse hantologique comme une science des spectres dont l’objectif serait de dégager des œuvres musicales électroniques associant les marques ou figures de ce qui à la fois n’est plus et n’aura jamais été. Ces figures peuvent parfois prendre la forme d’effets sonores anachroniques (saturation, Wow and Flutter, etc.) ou relever de l’échantillonnage (enregistrements de médias obsolètes, scènes de films classiques, etc.).
Dans un chapitre consacré à l’œuvre musicale de James Leyland KIRBY, alias THE CARETAKER, FISHER souligne que cet usage permet ainsi d’associer l’usage des archives sonores en musique, notamment au sein du genre Dark Ambient, à la manifestation d’un monde présent « hanté » par sa propre ruine. Il ne s’agit donc pas ici de dégager des œuvres les raisons d’une utilisation factuelle des archives, mais de comprendre comment ces dernières dirigent de manière actuelle notre perception du présent. Plus spécifiquement, la question se pose de savoir si l’usage des archives en musique ne permet pas d’instaurer un milieu, ou un médium de perception au sein duquel, grâce au caractère fragmentaire et spectral de ces archives, l’écoute elle-même sombre au cœur d’une réalité hantée par la perte.
Vous voilà donc parfaitement rassurés et informés, et comme nous dit malicieusement Brian ENO (qui sort à cette époque l’album Neroli [1993] et sa longue plage instrumentale minimaliste et répétitive de près d’une heure) : « il s’agit d’une musique sur laquelle on peut soit se concentrer, soit au contraire ne prêter aucune attention ».
On peut donc passer sans autres détours à la chronique de ces trois opus qui ont réapparu quasi miraculeusement entre 2021 et 2026, après un sommeil, peut-être réparateur ; leurs sorties, en effet, lors de la fin des années 90, ayant été, semble t-il, mal perçues, ignorées, ou tout au moins mal distribuées.
Les deux premiers albums, Drift et Passages racontent chacun quatre histoires de la cruauté (Death of Polly, Young Jimmy-The Fowler, Lucy Wan et Long Lankin pour Drift), soit quatre personnages pour le moins troubles, venant d’un passé révolu, faisant surgir meurtriers et victimes d’une obscurité lointaine emplie de sang, d’épées, de bébés poignardés par de fausses nurses, et de mères éplorées qui se poignardent elles-mêmes emportant leur bébé dans la mort, qui proviennent tous d’une tradition orale du folklore anglais sanglant et macabre, comme il en existe il est vrai, dans d’autres pays européens, mais ces ballades de meurtres sont ici étirées (près de vingt minutes chacune) et construites autour d’un fond sonore synthétique froid et quasiment désertique (HARRIS), accompagnées d’une voix murmurante, aux syllabes étirées, sorte de lamentation glaçante, désolée et troublante parfois mixée en écho, créant même l’impression d’un chœur reprenant le récit (BATES), pour composer des paysages aussi froids qu’un reportage en plans fixes sur les landes brumeuses de l’Angleterre et les gibets ornant les dérives oniriques de romans de Thomas HARDY, d’Emily BRONTË ou des films shakespeariens d’Orson WELLES, des promenades effrayantes et lugubres de MURNAU ou du Macbeth moyenâgeux de POLANSKI.
Pour Passages les quatre récits (Bramble Briar, Cruel Mother, Banks of Fordie, Murder of Maria Marten) revisitent de façon épurée certains « trad », morceaux traditionnels remis au goût du jour par le groupe folk-rock anglais PENTANGLE aux débuts des années 1970, ceux-ci emmenés par la voix un peu difficile de Jaqui Mc SHEE, ou celle, magnifique, de Bert JANSCH, fabuleux guitariste et chanteur pour de multiples albums solo (Bruton Town, Cruel Sister, Lake Wake Dirge et autres). Mention spéciale dans ce deuxième album pour Cruel Mother qui non seulement tue ses deux nouveaux nés aussitôt nés (in the greenwood sidey) et qui les retrouve au-dessus du portail de l’église (où elle se rend, dans la foulée, si l’on peut dire), lui demandant de payer pour ses crimes.
Là où les deux premiers albums exploraient le cadre post-isolationniste à travers la voix et une instrumentation quasiment unique, ce troisième volume abandonne totalement cette approche, s’ouvrant plutôt sur une architecture sonore plus labyrinthique – construite à partir de voix superposées, saturées et floues, toutes de Martyn BATES. Cette décision semble à la fois inévitable et d’une inspiration discrète. Les vocalises de BATES se déploient en appels et réponses superposés, en échos étouffés et lointains, en murmures chantés et en contre-mélodies, pour finalement se résoudre en une conversation hypnotique d’inférences et de correspondances musicales. L’ensemble dégage une qualité mélodieuse et onirique – imprégnée de cette immobilité caractéristique, de ce déploiement lent et hypnotique d’une sorte de toile d’une araignée tour à tour enveloppante et secrètement diaphane, sans jamais perdre une certaine beauté archaïque et troublante sous sa surface.
Incest Songs, le troisième du lot, repousse les limites de la forme post-isolationniste plus loin que ses prédécesseurs, innovant et improvisant avec une assurance éblouissante. Les quatre morceaux Bonny Hind, Sheaf and Knife, Two Brothers et Edward, qui ferme l’ensemble) sont emplies à nouveau de sang et de poignards, et la voix de Martyn BATES semble vouloir murmurer davantage les paroles de ces ballades tellement toutes ces histoires deviennent insoutenables et au cœur des deux musiciens.
Peut-être est-ce dû au fait qu’avec cet ultime album, on dépasse les meurtres et les images convenues de la cruauté des humains partagés entre bourreaux (meurtriers et chasseurs, tous des hommes !) et victimes (femmes, sœurs, bergères, nouveaux nés, toutes des femmes !), pour aborder le thème de l’inceste (frères et sœurs, filles et pères, fils et mères), créant bien plus que pour les deux albums précédents une sensation d’enfermement (pour les voix de BATES plus triturées) et de saturation (pour les ambiances et les créations sonores très corrosives de HARRIS).
Et pourtant, chose remarquable, ce territoire plutôt extrême (surtout dans ce genre musical) demeure et demeurera entièrement inexploré par d’autres artistes « dark » et reste et restera le domaine secret et exclusif (ainsi que le bijou décoré d’illustrations d’arbres et de figures éplorées de Laurence HOUSEMAN), pour cette collaboration unique (et en trois parties) de M J HARRIS et Martyn BATES, avec cette trilogie réapparue miraculeusement chez Sub Rosa qui pourtant ne l’avait pas publiée à l’époque, dans toute sa pureté et avec une certaine solennité éblouissante et bienvenue en 2026.
Xavier Béal
Page label : https://subrosalabel.bandcamp.com/album/murder-ballads-incest-songs
