FABULOUS TROBADORS : Les Tchatcheurs folkloccitans

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FABULOUS TROBADORS

Les Tchatcheurs folkloccitans

Toulouse, son « forom des langues du monde », ses repas de quartier, ses conversations socratiques, sa plage du Capitole (en projet), ses tracts multiples et colorés… Ce n’est pas très touristique comme description, mais ça correspond à une réalité en marche, celle vécue, revendiquée et animée en bonne partie par Claude SICRE, « ingénieur en folklore toulousain » (sic) qui, sur le fil grandissant de la « Linha Imaginot », rêve de faire de sa ville « le plus beau park ». Écrivain, artiste, activiste, jouteur et tchatcheur, Claude SICRE marie son verbe insolite, généreux et rassembleur aux manipulations buccales de son complice Ange B (Jean-Marc ENJALBERT), avec qui il a formé les FABULOUS TROBADORS, l’un des porte-voix (avec Bernard LUBAT, André MINVIELLE, MASSILA SOUND SYSTEM, DUPAIN, FEMMOUZES T…) d’une certaine Occitanie triomphante.

Trop « tchatcheurs » pour être assimilés au rap et trop authentiques pour faire « world », les FABS TROBS pratiquent un folklore de quartier impliqué dans divers thèmes de société : le pluralisme des expressions culturelles, la décentralisation, les vertus de l’ail et du Cachou-Lajaunie, etc.
Rencontre avec des trouvères occitans antimédiatiques.

En résumé, les FABULOUS TROBADORS, pourquoi ?

Claude SICRE : Ça vient du fait que pendant des années j’ai cherché des musiques pour faire ce que la France n’avait pas, c’est-à-dire une vraie musique folklorique. Petit à petit, j’ai trouvé des trucs, j’ai bricolé, mais sans trouver personne pour jouer avec moi, jusqu’à ce que je rencontre Ange B., un roi de l’ « human beat box » qui a apporté quelque chose de plus à mon style, quelque chose de très dépouillé et plein de choses avec la voix. Ça fait douze ans qu’on joue ensemble et depuis un an on a un claviériste. Deux tambourins, deux voix et un clavier, et Ange B. qui fait du beat box avec la bouche. Après, c’est le style musical qui compte, extrêmement dépouillé et très travaillé. pour faire simple ! Les gens pensent que c’est simple, mais c’est simple parce que c’est très dépouillé. C’est facile de faire des arrangements compliqués, mais nous, nous essayons de faire très simple. Du coup, les gens ne voient pas trop l’aspect musical, mais plutôt celui des paroles ; ce qui est dramatique parce que c’est l’aspect musical qui est important, c’est un style qui peut se jouer dans la rue, sur une scène, et qui favorise l’improvisation, de même que la participation intelligente du public. Il ne s’agit pas uniquement de faire répéter le refrain, quoi ! Les paroles sont également travaillées pour faire simple.

Ça rejoint la définition vous concernant : « minimalistes par nature et créatifs par besoin ».

CS : Ce n’est pas moi qui l’ai dit, mais c’est bien. Minimalistes par choix. Créatifs par choix aussi. Le choix, la nécessité. Ça pourrait être une thèse de philo, ça ! (rires) C’est pas moi qui répondrait ; la philo, on n’aime pas trop ça !

Forum des langues contre pique-nique médiatique

« Créatifs par besoin », c’est par rapport à ce que vous défendez ?

CS : Oh, on ne défend pas grand-chose ! On attaque plutôt. On ne revendique rien, on a tout ! Tout ce qu’on veut, on le fait.

Donc, vous attaquez ?

CS : Oh ! on attaque gentiment ! On se moque un peu et puis on propose aussi. Mes chansons sont des chansons de propositions. Il y a la proposition de style musical, et la proposition d’idées. En plus, on lance des idées qui marchent ! Regarde, « ils » ont été obligés de reprendre cette idée des repas de quartier, qu’ils ont transformé en idée de pique-nique géant le 14 juillet. Chaque fois qu’on fait quelque chose avec rien, la France se croit obligée de prendre plein de moyens pour essayer de faire le « plus gros truc du monde » ! Un jour, ils feront le plus gros tabouret du monde, avec des sponsors, des sous, tu vois. C’est grotesque à l’infini. Chaque fois qu’on fait quelque chose, ils le reprennent en plus grotesque, voilà !

Il y a quelques années, on a lancé le « Forom des langues étrangères du monde » dans notre quartier, et ça a été repris dans plein de villes. Donc, je m’attends bien à ce que le ministre de la culture fasse, à Paris bien sûr, le « Plus Grand Forum des langues du monde » !

C’était pas gagné au départ, ce concept.

CS : Ah ! non, il nous a fallu attaquer ! Il y a des gens qui parlent de la détresse des exclus, nous, on préfère organiser des repas de quartier. De même, on ne passe pas notre temps à nous lamenter sur Le Pen etc., on organise le Forom des langues, « tous les métèques sur la place centrale de la ville ». Quand on fait les choses, c’est en positif.

Ainsi, pour vous, il n’y a pas quelque chose à « sauver ».

CS : Non, sauver c’est pour les petits propriétaires, ça ! (rires) On a rien. Qu’est-ce que tu veux qu’on sauve ? (rires)

Ange B. : Il faut sauver l’anglais. (rires) Les gens parlent très mal anglais dans le monde entier.

CS : Mais le principal, c’est de mettre toutes les langues à égalité ; le wolof, l’occitan, l’anglais.

Pas vu à la télé

Il paraît qu’un film a été fait sur vous et que vous l’avez refusé ?

AB : Vu qu’il ne sortira pas, cette question ne s’adresse qu’aux initiés. Alors oui, on a lutté contre le film ; ça n’allait pas, c’était mauvais quoi !

CS : Précisons que ce n’était pas un film sur les FABULOUS TROBADORS. Télérama a titré : « Les FABULOUS TROBADORS récusent le film. » Ça, c’est du sensationnalisme. Ce n’est pas nous qui avons récusé le film, c’est l’ensemble des associations du quartier dont il était question dans ce film. Maintenant, il se trouve que c’est moi qui ait un peu mené le combat. Les gens étaient fatalistes, ils pensaient qu’on ne pouvait rien faire contre France 3. J’ai dit : « Si, on peut. » J’ai donc mené la lutte, mais pas au nom des FABULOUS TROBADORS , mais au nom des autres. Il y a eu une confusion. On a joué notre rôle qui consiste à rendre l’espoir aux gens.

Qu’est-ce qui a coincé avec ce film ?

AB : Il voulait donner une image misérabiliste du quartier, afin que ça passe à la télé. Il y avait certaines choses vraies, mais pas tout. En plus, nos chansons avaient été utilisées, alors. Chacun est libre de faire le film qu’il veut, mais nous, nous n’avons pas tenu à être associés à cela.

CS : Par exemple, ils sont venus voir le Comité du quartier. Ça existe depuis 25 ans, c’est le centre de la vie civique du quartier. Il y avait une réunion de 2 heures et demi, avec des discours sur des sujets très importants. À la fin, il y a eu une dispute provoquée par la présence de la caméra. Des gens qui n’avaient jamais assisté à ces réunions de quartier sont venus parce qu’il y avait une caméra. Et le caméraman n’a filmé qu’un bout de la dispute ! Partout, c’est ce genre de trucs.

De la fonction du folklore

À une époque, tu as fait partie d’une commission sur les musiques traditionnelles que tu as quittée parce que vous étiez en désaccord. Que s’est-il passé au juste ?

CS : Oh ! ça remonte à 1983 ! Moi, je viens des « musiques du monde ». C’est mon truc depuis 25 ans ; je ne m’intéresse qu’aux musiques du monde, je n’écoute que ça, j’ai voyagé. Bref, j’ai pété un câble quand j’étais jeune sur les musiques du monde ! J’ai intégré la commission en 1981 et on a cessé de me convoquer parce que je n’étais pas du tout d’accord avec la logique du folk français. Cette logique a consisté à supprimer le mot « folk » à partir de 1981, car il fallait avoir des subventions (la gauche venait de passer au pouvoir) et on a donc substitué au mot « folk » l’expression « musiques traditionnelles ». J’ai déclaré que ça ne voulait rien dire et que l’on confondait tout. J’ai proposé le mot « folklore », mais comme il avait hélas une mauvaise connotation, les gens n’ont pas compris ma démarche. J’ai essayé de leur expliquer les circonstances et les fonctions de la musique, telles que je les ai vues dans les autres pays du monde.

Je n’ai rien inventé ; je suis allé dans pas mal de pays, sans subventions, et j’ai joué avec des musiciens, j’ai vu comment fonctionnait la musique, l’apprentissage à la base, la fonction de la musique par rapport à la famille, etc. J’ai théorisé un peu tout ça, je suis revenu en France, j’ai lu l’histoire de la musique en France et j’ai compris pourquoi on était si nuls en musique. Je me suis dit qu’il fallait tout reprendre à la base, musiques de quartier, de circonstances.

Du « semblant-ethno »

Tu as travaillé sur les rythmes de la Terre aussi ?

CS : Ça, j’ai commencé à le faire 10 ans avant les FABULOUS TROBADORS, avec instruments rudimentaires et voix, et dans des circonstances très précises. C’est un travail très enraciné, sur la mélodie, l’harmonie et sur la rythmique, le tout en douceur. Aujourd’hui tout le monde a le mot « métissage » en tête. Pour moi, ça ne veut rien dire. Pour des tas de gens, il y a métissage dès lors que tu colles une vielle avec une cornemuse ou un djembé. La percussion, ça fait « ethno », hein ? Ou plutôt « semblant-ethno ». Dès qu’il y a des percussions, les Français croient que c’est ethno. C’est normal, la France a été tellement privée de ça pendant des siècles que maintenant dès qu’on voit un djembé, ça fait ethnique ! Hélas, ça n’a rien à voir. Enfin bon… Si la rééducation rythmique de la France passe par là, nous accepterons. Nous supporterons en silence le bruit de tous ces djembés. (rires)

Moi, je crois que le métissage ne doit pas se voir. La musique des FABULOUS TROBADORS fait passer des tas de choses sans que les gens en aient vraiment conscience. On ne fait pas dans le collage, l’étiquette ; on fait dans la douceur. On n’a pas besoin d’ajouter tel ou tel instrument, c’est déjà intégré. Dans ce qu’on fait avec nos tambourins ou nos voix, plein de choses sont déjà intégrées, notamment les musiques du nord-est du Brésil. Mais dans le Brésil, il y a l’Afrique, en partie, et les Amérindiens. Dans d’autres morceaux, il y a d’autres choses qui viennent du Bengale, des Berbères et des troubadours du 13e siècle de chez nous. On fait donc dans le métissage en douceur, fonctionnel, et sans le dire, sans l’afficher et sans demander des subventions ! (rires)

Vous définiriez-vous comme les « représentants d’une culture en danger » ?

CS : Non, parce qu’on ne se sent pas en danger. On a eu la chance de rencontrer des gens qui nous ont parlé de l’Occitan, de la littérature occitane, tout ça, donc on est plus forts que ceux qui ne la connaissent pas. Je ne vois pas de quoi on se plaindrait. (rires) Tu vois, j’ai eu la chance de m’intéresser à l’Alsace, et maintenant je comprends cent fois mieux la France. Donc, je plains les gens qui ne s’intéressent pas à l’Alsace. Alors je leur dis gentiment « vous devriez vous intéresser à l’histoire de l’Occitan, de l’Alsace, de la Corse. ». On comprend bien mieux le monde après. Qu’est-ce que tu veux qu’on revendique, à part d’être bêtes comme ceux qui ne la connaissent pas ? (rires)

Le combat des « ismes »

Ne craignez-vous pas qu’il vous arrive un peu la même chose qu’à la culture bretonne, à savoir la récupération médiatique ?

CS : Non, c’est pas possible puisqu’on a pris le chemin inverse. Après, le cas de la médiatisation de la Bretagne, des groupes bretons ou prétendus tels, bon. MANAU, c’est une catastrophe ! C’est une catastrophe comme il en arrive. (rires) Mais c’est pas leur faute. Moi, je pense plutôt : « Les pauvres ! » Ils ont 22 ans, ils sont déjà « has been » ! C’est fou comme il y a plein de musiciens qui sont pressés d’être has been ! C’est à celui qui le sera le premier.

Et la récupération politique ?

AB : Les Bretons sont en prise avec la tentation nationaliste. Nous, nous n’avons pas ce problème. Nous n’avons jamais connu ce problème de la « nation ». Donc, nous sommes avantagés par rapport à eux, qui ont un cap à franchir par rapport au passé.

CS : Le nationalisme, c’est terrible. Si on se bat contre le nationalisme français avec d’autres nationalismes, c’est pas bon. Cela dit, je comprends que certains tombent dans le piège, parce que le nationalisme français est déjà tellement con. Mais ce n’est pas une solution. Le nationalisme breton ne me fait pas peur. Seulement, je dis que c’est triste pour eux !

Bon, mais l’ « ethnisme », le « régionalisme », l’ « anticentrisme » sans ostracisme et sans racisme, c’est pas simple !

CS : Pour moi, le nationalisme et le régionalisme sont le contraire du pluralisme. Quand le nationalisme breton, ou corse, répond au nationalisme français, il utilise les mêmes armes, il ne joue pas la carte du pluralisme. Et je pense effectivement que c’est une impasse. Le nationalisme te fait partir dans toutes les dérives. C’est le pluralisme qu’il faut jouer ; mais ça, c’est pas « spectaculaire », c’est pas médiatique. Par exemple, on a monté le premier grand Forum des langues du monde, ainsi que les repas de quartier. L’année prochaine, quinze villes reprendront l’idée de ce forum. Petit à petit, ça gagne la France, mais en douceur, sur des thèmes très profonds tu vois. Ça, ce n’est pas médiatique, mais c’est du travail en douceur et qui respectent les gens. C’est pas le coup d’éclat qui dure 5 minutes. Nous, ça fait 10 ans qu’on travaille là-dessus.

Propos recueillis par Stéphane Fougère,
avec la participation de Laurent ??, 
lors du festival Babel initié en 2000 par Roger Siffer

Photos concert : Sylvie Hamon

Discographie FABULOUS TOBADORS

Èra pas de faire (1992, Rocker Promocion / Indépendance / Bondage Productions ; réédition 2004, Adam / Wagram)
Ma ville est le plus beau park (1995, Philips)
On the Linha Imaginòt (1998, Philips)
Duels de tchatche et autres trucs du folklore toulousain (2003, Tôt ou tard)
Le Quartier enchantant (avec BOMBES 2 BAL) (2006, Tôt ou tard)

(article original publié dans
ETHNOTEMPOS n°7 – novembre 2000,
et mis à jour en 2026)

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