Moondog : Moondog (1969) – Amaury CORNUT

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Moondog : Moondog (1969) – Amaury CORNUT
(Éditions Densité / Discogonie)

Depuis sa disparition en 1999, le compositeur américain Louis Thomas HARDIN, alias MOONDOG, a fait l’objet de redécouvertes diverses et variées qui ont confiné au culte. Célébré de toutes parts, MOONDOG s’est vu affublé de toutes les expressions rivalisant de singularités (clochard céleste, viking de la 6e avenue, père du minimalisme, aveugle visionnaire, thuriféraire du contrepoint, chantre de la chaconne…), comme autant de tentatives de situer la vie et l’œuvre par essence insituables de ce « freak » absolu du paysage musical de la seconde moitié du XXe siècle.

Durant les vingt années qui ont suivi sa mort se sont succédé pêle-mêle rééditions, compilations (The German Years 1977-1999, Rare Material, The Viking of 6th Avenue, The EP Collection, The Stockholm 1981 Recordings…), hommages (le CD japonais Trees in the Sky, le double CD Hommage à Moondog de Trace Label…), interprétations (par Stefan LAKATOS, Dominique PONTY, l’Ensemble BRACELLI, le CABARET CONTEMPORAIN, Joanna McGREGOR, Katia LABÈQUE, François MARDIROSSIAN) et bien sûr ouvrages.

L’un de ceux-ci, tout bonnement intitulé Moondog, a été publié en 2014 par l’éditeur Le Mot et le Reste et rédigé par un Français, Amaury CORNUT, qui, en authentique passionné, a consacré à MOONDOG la majeure partie de son travail de recherche et d’écriture, d’abord sous forme de blog devenu un très recommandable site de référence (https://moondog.fr/), puis avec cette commande d’ouvrage dont nous nous étions fait l’écho, s’agissant de la première bio-discographie écrite en français sur le sujet, vite épuisée puis rééditée avec une nouvelle couverture en 2017. De plus, Amaury CORNUT a, avec la structure éditoriale Murailles Music, donné des conférences et créé des projets d’hommage, dont celui de l’Ensemble MINISYM, dévolu à l’interprétation de pièces rares ou méconnues de MOONDOG (cf. l’album New Sound), et a co-produit le livre-disque Ensemble 0 joue Elpmas.

Alors que l’euphorie éditoriale autour de MOONDOG semble être un peu retombée au détour des années 2020 – si l’on excepte le disque Songs and Symphoniques: the Music of Moondog par GHOST TRAIN ORCHESTRA & KRONOS QUARTET (2023), l’ouvrage de Guy DAROL et Laurent BOURLAUD publié par la Philharmonie de Paris en 2021, et la traduction française de la biographie de Robert SCOTTO par Camion Blanc en 2023 – Amaury CORNUT s’est prêté au jeu proposé par la collection Discogonie de la micro-structure éditoriale Densité, à savoir rédiger une monographie consacrée à un disque qui a marqué l’histoire du rock (une occurrence à prendre au sens large, l’œuvre de MOONDOG étant difficilement « affiliable » au domaine du rock, même si elle a indéniablement marqué des artistes rock et pop).

Le disque retenu est donc Moondog 1969. Précisons d’emblée que la mention « 1969 » n’apparaît pas dans le titre de l’édition originale de cet album. Il s’agit d’une pure marque de repère conventionnelle permettant de distinguer le disque Moondog paru cette année-là de son homonyme sorti en 1956 (parfois nommé Caribea – du nom de la pièce liminaire – dans un même souci d’établir un distinguo avec celui de 1969), dont le répertoire est complètement différent.

Amaury CORNUT a choisi de consacrer un ouvrage entier à cet album parce que, selon lui, « il est sûrement le plus emblématique de tous » (sic). Et certes, on peut dire de ce Moondog (1969) qu’il est connu sans l’être, au moins par sa pochette qui, à elle seule, a dû définir la légende de MOONDOG. On le voit en effet sur la photo de couverture poser de profil avec son costume viking (mais sans le casque). Sur l’édition LP originale, cette photo s’étalait sur les versants recto et verso de la pochette. Celle-ci n’étant pas reproduite dans l’ouvrage dont il est question ici (il n’y a aucune photo dans les ouvrages de la collection Discogonie), Amaury CORNUT en donne une description fort détaillée à l’usage de celles et ceux qui ne la connaîtrait pas, et explique ainsi en quoi elle a inscrit MOONDOG dans la légende.

Sur le plan musical, Moondog (1969) est resté célèbre parce qu’il contient des pièces qui ont traversé le temps et que tout un chacun a pu entendre ici ou là, dans une pub TV, dans la B.O. d’un film ou sous forme de reprise chez tel ou tel artiste ou groupe, à savoir Bird’s Lament (aka Lament 1) – dont Amaury CORNUT démontre comment il a été « samplé » par le DJ Mr. SCRUFF dans son Get a Move on – et Stamping Ground. Ces deux pièces, avec All is Loneliness (de l’album More Moondog de 1956), sont certainement les plus connues et font de fait figures de « tubes » de MOONDOG.

Moondog (1969) constitue un tournant dans la carrière musicale de MOONDOG, puisque c’est le premier qu’il enregistre après une période de silence discographique qui a duré douze ans et fait suite à The Story of Moondog, paru en 1957 sur le label de jazz Prestige, qui avait déjà publié ses deux LPs précédents, Moondog (1956) et More Moondog (1957). Avant cela, il y a eu plusieurs 78 Tours (le premier, Snaketime Rhythms, date de 1949) et des EPs (Moondog and his Friends, On the Streets of New-York, Snaketime Series). Tous ces disques correspondent à une époque où MOONDOG vivait – par choix – dans les rues de la « Big Apple », le plus souvent sur la 6e avenue, où il mendiait en jouant de la musique sur des instruments de son invention (dont la fameuse « trimba », sorte de tambour de deux tubes de forme triangulaire avec des cymbales rattachées au bois), affublé d’une barbe brune très fournie, d’un poncho « jesus-christien » et d’un casque à cornes, ce qui a contribué à le rendre célèbre auprès des passants, qu’ils soient de parfaits anonymes ou des musiciens comme Duke ELLINGTON, Benny GOODMAN, Charlie PARKER, Sammy DAVIS Jr., Dean MARTIN, John CAGE, Edgar VARÈSE, Philip GLASS, etc., qui ont reconnu en lui un compositeur on ne peut plus important de cette époque.

Les premiers disques de MOONDOG ont un côté « lo-fi » ; ils présentent une musique faite aux percussions, parfois au piano ou avec des instruments à cordes et s’apparentent même à des enregistrements de terrain (certains ayant été captés par l’archiviste sonore Tony SCHWARTZ pour le label Folkway Records). Durant cette période, MOONDOG a composé beaucoup de pièces qu’il n’a pu toutefois enregistrer, certaines ayant déjà une dimension symphonique. La signature d’un contrat en mars 1969 avec le label Columbia, qui lui a offert d’enregistrer ses deux prochains albums, lui a permis de réaliser son rêve.

C’est ainsi avec une cinquantaine de musiciens issus pour la plupart du Philharmonique de New York, mais aussi du milieu jazz (dont un certain Ron CARTER) que MOONDOG a enregistré cet album éponyme… en une seule journée ! Ses partitions, écrites en braille (MOONDOG étant non voyant depuis l’âge de seize ans), ont dû être transposées sur du papier à musique, relues et corrigées par le compositeur et encrées puis transmises aux membres de l’orchestre… juste quelques jours avant l’enregistrement ! C’est évidemment trop peu pour ces musiciens pourtant très professionnels et compétents qui, bien sûr, n’avaient jamais entendu la musique de MOONDOG et ont considéré qu’elle ne ressemblait à rien de ce qu’ils avaient connu auparavant. Il en a résulté quelques approximations dans l’interprétation qui n’ont cependant guère porté ombrage à la destinée du disque, puisqu’il s’est bien vendu à sa sortie et a depuis fait son chemin chez les mélomanes avides de curiosités qui ont eu tôt fait de l’inclure dans leurs sempiternelles listes de « disques à écouter au moins une fois dans sa vie », « disques qui ont changé la face du rock », « …du jazz », « …du classique », « …de la world music », « disques à emmener sur une île déserte (sans électrophone tant qu’à faire…) », etc.

Il est vrai que Moondog (1969) convie à la fois les ombres de Johannes Sebastian BACH, de Charlie PARKER, de la musique ancienne, de Benny GOODMAN, de Piotr Illitch TCHAÏKOVSKY, des pow-wows amérindiens, de la sorcière Endor de l’Ancien Testament, de la mythologie nordique, le tout agrémenté occasionnellement de distiques (maximes poétiques) récités par MOONDOG en personne ou de bruitages urbains effectués par lui-même.

Voilà donc un disque qui ne rentre dans aucune catégorie stylistique préétablie. Alors les disquaires n’ont rien trouvé de mieux que de le ranger dans les bacs « musique contemporaine » voire « musique avant-gardiste », ce qui fait sourire quand on sait que MOONDOG ne faisait que peu de cas de la « musique moderne », se voyait comme un compositeur classique et s’avouait bien plus sûrement inspiré par les schémas de composition des musiques dites anciennes (Moyen-Âge, Renaissance). Loin de bannir, comme l’ont fait nombre de compositeurs du XXe siècle, le système tonal, lui le revendiquait et s’attachait à écrire d’après des formes très anciennes, comme le canon et le contrepoint, cher à Johann-Sebastian…

Le caractère novateur de la musique de MOONDOG réside toutefois dans sa recherche de formes rythmiques inhabituelles, grandement inspirées par les musiques ethniques amérindiennes. Comme le rappelle Amaury CORNUT, MOONDOG a en effet vécu près d’une tribu navajo du Nouveau-Mexique à la fin des années 1940 et a été fasciné par sa culture, et la pièce Stamping Ground est par excellence l’illustration musicale de ce souvenir, mariant influence classique occidentale et musique amérindienne.

D’une durée plutôt modeste au regard des standards actuels (seulement une trentaine de minutes), Moondog (1969) comprend 8 pièces, dont la plupart sont assez courtes (de 1’40 à 2’45), à l’exception de 3 d’entre elles qui tutoient ou dépassent les 6 minutes. Symptomatiquement, elle prennent la forme de mini-symphonies (MOONDOG a inventé l’appellation « Minisym » pour les désigner) et sont déclinées en trois mouvements nommés selon la terminologie classique italienne (« allegro », « andante », « adagio », « vivace », « agitato »).

Conformément au cahier des charges de la collection Discogonie, Amaury CORNUT consacre chaque chapitre de son ouvrage à l’une de ces huit pièces, qu’il dissèque avec beaucoup d’acuité. Il effectue des analyses très poussées sur les sources d’inspiration et les influences, tant musicales que littéraires, de ces pièces, en s’appuyant sur les notes de pochette originales écrites par MOONDOG pour cet album (hélas pas toujours reproduites dans les rééditions CD), mais aussi sur les notes que le compositeur a laissées dans les Yearbooks (recueils mêlant poèmes, photos et partitions) qu’il a rédigés à l’époque, sur des entretiens radiophoniques donnés à l’époque par MOONDOG… De plus, Amaury CORNUT fournit des informations de première main qui sont le fruit d’échanges qu’il a eu avec diverses personnes impliquées dans la production et l’enregistrement de cet album.

Chaque pièce de ce dernier offre aussi l’occasion à l’auteur de faire se côtoyer des anecdotes relatives aux événements survenus dans la vie de MOONDOG qui ont eu un impact sur la création de cet album-somme et des analyses plus musicologiques, notamment lorsqu’il est question de démontrer la caractère novateur des rythmiques de MOONDOG (Amaury convoque pour ce faire Béla BARTOK), ou encore lorsque, partitions à l’appui, il pointe le manque de « swing » de certains musiciens dans l’interprétation de Symphonique #6 (Good for Goodie’), censé être un hommage au compositeur et clarinettiste de jazz Benny GOODMAN (ce qui fait évidemment un peu désordre…).

Bref, c’est à un remarquable travail de fourmi que s’est attelé Amaury CORNUT pour son enquête ; et, à le lire, on réalise combien ce disque est une vaste jungle sonore riche de moult influences qu’il se plaît à décortiquer avec enthousiasme, même si, dans son post-scriptum, il regrette de n’avoir pu trouver réponses à ses questions lors de ses investigations sur certains détails. Néanmoins, en l’état, ce petit ouvrage complète et enrichit grandement les deux pages qu’Amaury CORNUT avait déjà consacré à cet album dans sa précédente biographie de MOONDOG et atteint sans mal son objectif de donner envie de réécouter l’œuvre en question. Sachant que ce Moondog (1969) n’est qu’une perle parmi toutes les autres de la discographie de de MOONDOG, mais je n’ai rien dit…

Stéphane Fougère

Editeur : www.editionsdensite.fr

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