Lacan & le Rock – Manuel ESPOSITO

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Lacan & le Rock – Manuel ESPOSITO
(La Variation/La Ritournelle)

L’été reste dans l’imaginaire collectif de tout un chacun, la saison la plus propice à la découverte ou à la redécouverte de nouveaux horizons de toutes sortes, puisqu’on a le temps (la vacance), et les opportunités de se changer les idées et de flâner, de s’arrêter pour «réfléchir» (ou pas), de là à trouver d’un coup un sens à sa vie pourquoi pas, mais avec les incendies à l’horizon (voir plus haut), mieux vaut être prudent.. , alors que dès le début septembre, les affaires reprennent et les choses sérieuses recommencent sans délais.

Lors de cette saison bénie, attendue et très préparée, un passe-temps très couru appelé un peu trivialement la littérature de plage, envahit les cerveaux à l’abandon, un peu anesthésiés et au ralenti, dont les principales activités sont la baignade, le farniente et une détente presque mortifère si l’on n’y prend pas garde.

Pourtant l’été peut être également le moment du rattrapage, de la seconde chance, concernant pour nos affaires de croisés du rythme, la redécouverte d’albums de musiques un peu délaissés, de livres de critiques un peu survolés, d’études difficiles remises à plus tard sur des musiciens et les courants musicaux peu ou pas explorés, et voués de la sorte à l’oubli ou à la poussière des entassements sagement rangés dans les armoires du « on verra plus tard ».

Pour cette rentrée post-canicule et probablement pré-catastrophique, il faut parfois se retourner avec obstination vers le passé, qu’il soit proche ou un peu plus lointain, en le revisitant, en le réinventant également, car certains auteurs aiment créer des fictions amusantes (et salutaires) qui prouvent que ces artistes de l’écriture gardent la tête (et le sang) froids tout en maîtrisant le clin d’œil salvateur à la nostalgie qui peut guetter le fan endurci, mais parfois déçu et un peu aigri.

Les éditions La Variation et leur sous collection La Ritournelle créée au printemps 2021 se sont employées à cette revisite à la fois distanciée et acharnée des modes et courants qui ont (depuis les années 1960-70) forgé une histoire parallèle et en profondeur de la pop music anglo-américaine qui résiste au temps et se bonifie lentement et sûrement (surtout quand on écoute et compare avec ce qui est publié de nos jours). Pas de nostalgie ni de rancœur, plutôt une volonté de ne pas oublier tout en renouvelant l’approche et en insufflant un côté rebelle face à la cryogénisation de certaines « idoles » intouchables et incorruptibles et (in)dispensables.

Cette petite maison d’édition au riche catalogue et au travers de ses 3 collections a créé une ouverture vers la musique emplie de livres plutôt courts et ramassés, centrée dans un premier temps sur les années 1970 avec la publication dès 2023 de The Velvet Underground – le Son de l’excès de Massimo PALMA (auteur également d’une bio sur NICO en italien curieusement intitulée Nico e le Maree parue en 2019, non traduite), et Lacan écoute les Cramps de LÀSZLO, sorte d’uchronie en 3 épisodes (LACAN au concert californien des CRAMPS en juin 1978, Gilles DELEUZE et Félix GUATTARI au concert de CAN à Stuttgart en octobre 1975 (cf. https://rythmes-croises.org/can-live-in-stuttgart-1975/) et Michel FOUCAULT, invité de la New York Society for Clinical Psychiatry au concert du VELVET UNDERGROUND au Domenico Hotel le 16 janvier 1966  (cf. https://rythmes-croises.org/andy-warhol-the-velvet-underground-and-nico-sebastien-bismuth/). Tout cela très argumenté et retombant toujours comme il faut et de façon élégante sur ses pieds.

Le même LÀSZLO a publié chez le même éditeur un pavé sur Lana Del REY intitulé Hollywood Sadcore en 2025, tentative de creuser les secrets de cette star un tantinet mélancolique et poétesse à ses heures, tout cela avec l’aide bienvenue de la pensée de Mark FISHER, développée dans l’ouvrage Spectres de ma Vie publié en français en 2021 et bible très visitée et très recommandée des auteurs de la Ritournelle.

Intéressons-nous à un autre ouvrage, avec également le philosophe Jacques LACAN en point d’entrée : celui de Manuel ESPOSITO Lacan & le Rock paru en 2024. L’auteur qui a également écrit un essai chez le même éditeur sur le peintre BASQUIAT en 2023, ainsi qu’une étude fouillée et érudite sur l’album Something Else des KINKS (artistes de l’échec selon l’auteur) chez Discogonie en 2025, ouvre grandes les portes des séminaires du philosophe tout en essayant de tisser des liens avec les musiques que l’auteur aime et qui l’obsèdent pour dit-il « créer une introduction rock à la pensée de LACAN », sans oublier le clin d’œil à un autre ouvrage du même type intitulé Freud et la pop de Klaus THEWELEIT paru chez l’Arche en 2020.

Manuel ESPOSITO, semble, même s’il le cite rarement, chercher dans cet ouvrage aux multiples entrées à donner une suite aux réflexions de Mark FISHER, et aux thèmes des sous titres de Ghosts of my Life (notamment les écrits sur la dépression, l’hantologie et les futurs perdus). FISHER soutenant que la culture pop du début du XXIe siècle s’est enlisée dans une nostalgie tenace, sa rétro-fixation stagnante masquée par un cycle incessant de surenchère autour de la fausse nouveauté.

L’auteur indique également, dans une interview de Florence ANDOKA sur le site de La Critique en 2025, que « Lacan & le rock était un projet un peu fou : parcourir le séminaire de LACAN en tentant de tisser des liens avec la musique qui m’obsède (John CALE, Bob DYLAN, Patti SMITH, Lou REED, Iggy POP, Brian ENO) pour ne citer que ceux qui me viennent en premier à l’esprit. Je voulais tenter une introduction rock à la pensée de LACAN : j’imaginais un lecteur qui aimerait le rock, qui ne connaîtrait pas LACAN, mais aurait eu envie d’en savoir un peu plus sur son enseignement. J’ai donc avant tout mobilisé l’enseignement de LACAN. Je voulais aussi écrire quelque chose qui serait comme un clin d’œil à un livre que j’aime beaucoup : Freud et la pop de Klaus THEWELEIT ».

Ça n’est pas pour rien si l’ouvrage porte comme sous-titre Résonances, phénomène où un système oscillant amplifie son amplitude lorsqu’il reçoit une énergie à une fréquence égale à sa propre fréquence, puisque la sous-collection s’intitule La Ritournelle qui sont selon Gilles DELEUZE qui l’explique dans Mille Plateaux : Les transformations en musique dans l’art de la variation, c’est cet aspect-là que la musique apporte à une ritournelle. ».

On est ici dans le cadre des entrées multiples avec de multiples références à John CALE, abondamment cité depuis le VELVET de White Light (1968), Paris 1919 (1973), Fear (1974), jusqu’à Walking on Locust (1996) en passant par quelques live au piano voix et bien entendu Music for a New Society (1982) et Fragments of a Rainy Season (1992). L’auteur semble d’ailleurs avoir l’envie de détourner son étude pour nous emmener dans les pas de John CALE et revient sans cesse sur le passionnant puzzle autobiographique de Victor BOCKRIS écrit à quatre mains avec le musicien et paru en français en 2011.

Bien entendu, John CALE ne prend pas toute la place de l’ouvrage, puisqu’Elvis PRESLEY, ainsi que les musiciens cités plus haut sont convoqués chacun à leur tour, faisant une sorte de garde prétorienne rapprochée autour du philosophe ; NICO et Patti SMITH représentant toutes deux des muses hiératiques ouvrant le défilé, comme deux sœurs nocturnes de Viva et Leni, filles du soleil et de la lune, cherchant la pierre magique lors de la dernière nuit de la nouvelle lune d’hiver, les Juliette BERTO et Bulle OGIER en apparitions saisissantes de Duelle, film magique de Jacques RIVETTE, sorti lui en 1976.

L’ouvrage fourmille de notes et même d’une liste des œuvres musicales citées, comme une playlist idéale, faisant à nouveau la part belle aux albums sortis entre 1969 et 1978, repères marquant les dates des séminaires de LACAN, notamment l’ultime chapitre (avant un court coda un peu surprenant convoquant John CAGE et Marcel DUCHAMP) intitulé le Rock Borroméen (période du séminaire entre novembre 1975 et mai 1976) qui évoque l’explosion du punk à venir et les « vociférations du psychanalyste parisien qui sembleraient alors déclencher en écho un raz-de-marée sonore chez la jeunesse anglo-américaine ».

En effet, l’expression beaucoup utilisée chez LACAN du nœud borroméen qui lui sert pour modéliser la structure de la psyché humaine relie ainsi les trois dimensions de l’expérience : le Réel, le Symbolique et l’Imaginaire. (le philosophe n’oubliant pas de préciser que si l’un des registres vient à lâcher, c’est l’ensemble entier qui se dénoue).

On est là au cœur nucléaire de ces résonances et au plus profond des symptômes (sinthomes/Saint-Hommes si vous voulez) des musiciens convoqués pour cette étude iconoclaste et/ou hérétique, en tous cas irrévérencieuse (à l’endroit du philosophe ou à l’égard des musiciens, c’est à vous de voir). De toutes façons, on en sort parfaitement heureux (enthousiastes ou entrousiastes) d’avoir soulevé secrètement quelques voiles nocturnes et fracassants de ces musiques (qui ne cessent de penser seules ou à travers nous), venues des limbes ou de l’interzone d’une époque définitivement révolue, et ainsi d’être conforté sans aucune amertume dans l’amour infini qu’on porte à Mister Johnny VIOLA, pratiquement seul survivant encore actif (activiste) de l’époque et qui continue à nous en-chanter soixante ans après la parution du premier album du VELVET.

En revanche, si vous êtes comme moi, je vous conseille vivement la chose suivante, dès la fin de la lecture de l’ouvrage, c’est d’y retourner afin de creuser encore davantage à la fois le plaisir de la lecture et la joie de si bien comprendre tout ce que ce petit ouvrage (nous) fait comme bien, pour finir par fermer les yeux et plonger doucement dans Rire et se Taire d’un autre John C, comme nous le conseille malicieusement l’auteur (p172).

Xavier Béal

Page éditeur : https://www.editionsdelavariation.com/lacan-et-le-rock-manuel-esposito

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