Jean-Luc THOMAS QUARTET – Sillons

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Jean-Luc THOMAS QUARTET – Sillons
(Hirustica)

Publier deux disques à six mois d’intervalle n’est plus guère une pratique courante dans le milieu musical (surtout quand il est de niche), mais le compositeur et flûtiste breton bourlingueur Jean-Luc THOMAS l’a fait ! S’agit-il bien du même, demanderont les lecteurs dubitatifs tapis au fond de la salle ? Il faudrait que le label Hirustica soit un rien pervers pour oser signer deux artistes différents qui portent le même nom ! Alors oui, c’est du même Jean-Luc THOMAS que l’on parle, mais qui montre une facette différente de lui-même d’un disque à l’autre. À l’album solo intimiste et introspectif qu’était Souffleur de rêves succèdent donc ces Sillons. Ne craignant pas le grand écart stylistique, notre flûtiste trégorois sort de la retraite méditative et onirique qu’il avait dépeinte en tant que Souffleur de rêves pour redevenir ce rassembleur de forces vives aux couleurs variées comme du temps du groupe KERLAVEO et le projet Oficina Itinerante, mais cette fois-ci sous la forme d’un quartet à son nom.

Même si son premier disque ne sort qu’en 2026, le Jean-Luc THOMAS QUARTET a été initié depuis déjà cinq ans et a pris le temps de se roder sur scène, de manière à façonner un son qui lui est propre. Ce quartet, Jean-Luc THOMAS l’a formé avec des jeunes musiciens issus des sphères nationales du jazz et des musiques traditionnelles qui partagent avec lui le goût de la mélodie, du rythme et de l’improvisation, à savoir l’accordéoniste diatonique Timothée Le NET (ITHAL EXPRESS, QUATUOR POISSON-CHAT, SANGAM, LE BÉNÉFICE DU DOUTE, ONRA, ENTRELACS2…), le contrebassiste Simon Le DOARÉ (également comédien) et le batteur Hugo POTTIN (Steve COLEMAN, Magick MALLICK, SPONTUS, Guillaume ORTI, Philippe BESTION TRIO…).

On se retrouve donc avec une formation acoustique peu courante, mais qui ne joue pas pour autant en cercle fermé, puisque trois autres musiciennes ont été invitées à creuser davantage ces Sillons : la clarinettiste Catherine DELAUNAY (au CV artistique tentaculaire), la violiste de gambe Marie-Suzanne De LOY (L’ACHÉRON, ENSEMBLE CHAKÂM, BRUULU – KBA#9, ANIMAL K, LA TEMPÊTE, ATINE, Zad MOULTAKA, Rusan FILIZTEK…), et la joueuse de gadulka Line WILLERVAL (GLÜCK AUF, HORLA, NAR, KBA#5 5ed ROUND, ALTAVOZ, MEÏKHÂNEH…).

Bref, le noyau de la formation qui joue ici est un quartet, mais ça et là au gré des compositions, ladite formation peut croître en sextet ou en septet ! Cela augure bien entendu d’une belle diversité de combinaisons instrumentales, sachant que les huit pièces présentées dans cet album offrent de bien sinueux développements et autant de climats changeants et d’incartades improvisées. Toutes ont été arrangées par les membres du quartet de base – chacun ayant l’occasion de monter au créneau à un moment ou à un autre – mais offrent également de belles brèches d’expression aux invitées, qui se fondent dans l’univers de Jean-Luc THOMAS avec une remarquable aisance.

Il n’y a rien de si étonnant à cela, puisque l’on sait combien cet univers est multidirectionnel, forgé à bout de flûte (mais sans arriver à bout de souffle) par un quart de siècle d’expérimentations, de voyages et de rencontres artistiques, culturelles, humaines. Et tous les musiciens et toutes les musiciennes ici présent(e)s ont cette même propension aux aventures musicales hors frontières et pluristylistiques. Ça tombe bien, puisque les inspirations du répertoire de ce disque sont elles aussi variées, eu égard au parcours sinueux et sans œillères de Jean-Luc THOMAS.

Les Sillons qu’il a tracés sont ceux qui l’ont fait voyager à partir de sa Bretagne natale vers l’Afrique, l’Amérique du Sud et le continent indien. Au fond, ce disque est une vraie carte géo-musicale, partant du Niger pour faire escale en Bretagne, s’envolant ensuite vers l’Inde pour mieux bifurquer vers le Brésil et revenir en Bretagne. Et comme il n’y a pas d’escales sans rencontres, chaque composition est l’occasion pour Jean-Luc de rendre hommage à ces compagnons musicaux qui ont croisé son chemin.

C’est le flûtiste Yacouba MOUMOUNI (du groupe nigérien MAMAR KASSEY) et le percussionniste Boubacar SOULEYMANE, avec lesquels il a formé le trio SERENDOU, qui sont salués dans le diptyque Takamba Yacouba / Mougou Boubacar, le premier morceau étant fondé sur un rythme touarègue (le takamba) connu comme « danse du chameau », et le second s’appuie sur un rythme peul pastoral, le « mougou ».

L’autre diptyque, Portbandar / Hyderabad, renvoie l’écho des collaborations de Jean-Luc THOMAS avec le flûtiste indien Ravichandra KULUR (cf. le CD Magic Flutes) et avec le percussionniste (joueur de ghatam) Giridhar UDUPA, et par ricochet au maître et facteur de flûtes Harsh WARDHAN (tout récemment disparu), qui lui a fait découvrir la bansuri (flûte de bambou indienne).

La Bretagne « sauvage et énergique » (sic) est fêtée avec un Kas A Barh fait maison aux vertus extatiques, tandis que Maracatu PR – du nom d’un rythme sacré afro-brésilien dédié aux divinités Orixas – rappelle une part sombre de l’histoire du Brésil, celle du commerce esclavagiste triangulaire ; ce qui ne l’empêche pas de rendre également compte du pouvoir de la transe.

Un territoire plus contemporain est investi avec Léa 2, une composition en forme de rêverie inspirée par un motif rythmique d’une composition que le flûtiste Jean-Mathias PETRI avait écrite pour un quartet actif au début des années 2000, FLÛTES 4, et qui comprenait aussi Jean-Michel VEILLON et Stéphane MORVAN.

Enfin, les Sillons s’achèvent sur KJ, en hommage plus recueilli à l’ami Jacques PELLEN, le guitariste breton disparu en 2020 et dont la CELTIC PROCESSION a ouvert bien des pistes entre écriture traditionnelle et improvisation jazz.

On le voit, les Sillons de Jean-Luc THOMAS nous mènent par monts et par vaux, par mers et par vagues, par sentes et par routes à peine balisées, sur des rivages a priori fort éloignés et disparates, mais que son quartet parvient à unifier en un tout cohérent de par sa complicité, sa solidité et son intégrité, et que les invitées explorent avec finesse et sagacité sans jurer dans le(s) paysage(s), mais au contraire en lui/leur donnant toujours plus de relief. Les routes engendrées par ces Sillons sont de celles qui nécessitent d’y retourner plusieurs fois pour en apprécier les constructions onduleuses, les contrastes atmosphériques et les portées émotionnelles.

Et on espère bien que ces Sillons ne bouclent pas la boucle pour Jean-Luc THOMAS, et qu’il lui reste d’autres voies à sillonner.

Stéphane Fougère

Site : https://www.jeanlucthomas.com/

Label : https://www.hirustica.fr/

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