Michel GENTILS – Être //
Michel GENTILS et Sam BENZO – Voyages éphémères
(Orion Productions)
Comptant parmi les secrets les mieux gardés de l’Hexagone en matière de musique acoustique, Michel GENTILS jouit cependant d’une sacrée réputation dans le milieu guitaristique puisqu’il est l’un des précurseurs du « finger picking », une technique de jeu inventée au début du XXe siècle dans les Appalaches états-uniennes et qui nécessite autant d’agilité que de précision pour chaque doigt des deux mains. Après Roger MASON, Steve WARING et Marcel DADI, Michel GENTILS a imposé son propre univers musical en utilisant la guitare 12 cordes comme un instrument soliste dont il a développé de nouvelles techniques en s’inspirant de pratiques provenant de diverses cultures qu’il a explorées lors de ses nombreux voyages et rencontres.
Il y a eu l’Irlande en 1970, puis les États-Unis en 1975, d’abord à la Nouvelle-Orléans, où un ami de Léo KOTTKE, grand maître de la guitare 12 cordes, lui dévoile les premières arcanes sur cet instrument, puis à Nashville, où Norman BLAKE, la pointure américaine du «flat picking», lui fait découvrir la musique country, et enfin sur la West Coast, où il côtoie la famille du JEFFERSON AIRPLANE (difficile de passer à côté de Jorma KAUKONEN !). C’est là que Michel GENTILS se professionnalise et commence à écrire ses propres compositions, se produisant dans les cabarets qui ont vu naître les Jimi HENDRIX, Janis JOPLIN et autres Bob DYLAN. C’est avec son premier disque, paru chez Disc’AZ en 1978 et sobrement titré Guitare Picking, qu’il introduit ladite technique en France, ce qui lui vaut d’être programmé à la TV, à la radio et sur de grandes scènes de spectacles. Après une parenthèse rock, il revient à l’acoustique, se commettant notamment avec le guitariste flamenco Marco de ALMERIA, un ami de Paco de LUCIA.
Dans les années 1980, c’est une autre pérégrination aux antipodes du continent américain, à savoir en Inde, qu’il enrichit son univers musical, apprenant à Bénarès la technique de fabrication des chevalets des instruments à cordes indiens. En adaptant à la guitare le principe des vibrations des instruments à cordes de l’Inde du Nord, il créé la « guitare-vina ». Plus tard, il poursuivra son étude de la musique indienne auprès de Nageshwara RAO.
Au début des années 1990, c’est Marcel DADI en personne qui encourage Michel GENTILS à enregistrer son premier CD de compositions sur guitare à douze cordes, ce sera Trajectoires, disque autoproduit qu’il enregistre avec le bassiste Nicolas CHARMEL et le percussionniste Shyamal MAÏTRA (qui s’est commis au sein de la famille GONG, notamment dans ses incarnations GONGMAISON et GONG SHAPESHIFTER), qui assurera par la suite le mixage des albums de Michel.
À son retour en France, Michel GENTILS devient l’élève d’Ali DÉDÉ ALTINTAS, un grand maître turc de l’improvisation (ney, saxophone, saz), dont il a suivi l’enseignement pendant vingt ans. Dès lors, il n’a cessé de multiplier les expériences et les rencontres, jouant et enregistrant avec la chanteuse DESIRELESS, infiltrant la musique contemporaine et classique avec l’Ensemble hongrois « Petite Europe », découvrant le folklore tibétain avec Tenzin GÖNPO, s’engageant dans des improvisations avec l’éminent bassiste de SOFT MACHINE Hugh HOPPER, ou encore le chant grégorien en musique non tempérée avec Iégor REZNIKOFF, etc., Plus récemment, Michel GENTILS a créé un spectacle et un disque, La Note invisible, avec le chanteur lyrique (contre-ténor, baryton) Samuel CATTIAU.
Cette appétence pour les sons, les pratiques et les cultures d’ailleurs a depuis lors nourri la muse de Michel GENTILS, lequel enregistre régulièrement depuis les années 1990, allant de Trajectoires en Escales, d’ Improvisions en Intui’sons, la plupart du temps en autoproduction de manière à garder un maximum de liberté créatrice, mais avec le revers de ne bénéficier d’aucune promotion.
Les deux derniers albums en date de Michel GENTILS illustrent ce double mouvement (perpétuel ?) entre création en face à face avec lui-même et expérience de rencontre avec l’autre.
Après Live à l’Ouest de la Grosne (sans doute son album le plus répandu puisque publié en 2001 chez Ethnea/Musea), Guitar Feelings et Improvisions, Être est le quatrième album de Michel GENTILS entièrement solo (c’est-à-dire sans aucun invité) : il contient treize compositions jouées en majorité à la guitare 6 cordes, ou plutôt aux guitares 6 cordes, puisque Michel en utilise trois, chacune conçue par un luthier différent : la 6 cordes MARTIN, la 6 cordes Benoît LAVOIE et la 6 cordes baritone Fred KOPO. Sur trois pièces, Michel emploie une guitare 12 cordes Michel PELLERIN, et une pièce permet de l’entendre sur une autre 12 cordes, celle conçue par Julien JALAGUER, qui a la particularité d’avoir une sonorité évoquant celle du sitar. Chaque guitare offre l’opportunité à Michel GENTILS de projeter son inspiration dans une voie spécifique en fonction des sonorités, des résonances qu’elle émet.
Être alterne pièces courtes ne dépassant pas les deux minutes, et d’autres plus étirées, allant de six à neuf minutes. Mais quelle que soit la durée de ces pièces, toutes illustrent cette faculté qu’a Michel GENTILS de faire respirer chaque note, de faire vibrer chaque accord, et de donner à chaque composition une densité émotionnelle qui ne peut qu’envoûter l’auditeur par sa force de résonance.
Qu’il peigne un Fleuri Bocage, qu’il esquisse une Pluie d’étoiles, qu’il laisse planer quelques Rassurants Mystères, qu’il chante l’Énergie de l’espoir, qu’il écrive une Trilogie, qu’il rende hommage à Maman ou à Clapton, qu’il se livre à quelque Badinage artistique, offre quelques Surprises, qu’il s’écrie Eurêka, dévoile quelque Émergence ou entame une profonde Introspection, Michel GENTILS se livre tel qu’il est, sans fard et sans filet, c’est-à-dire un Être entier, à l’écoute des mondes intérieur et extérieur avec une oreille particulièrement affûtée et un doigté redoutable de sensibilité.
Sur l’album Voyages éphémères, Michel GENTILS se commet en duo avec un certain Sam BENZO. N’allez pas croire à un duel entre deux guitaristes acoustiques, puisque Sam BENZO est en fait un « touche-à-tout », à la fois chanteur et musicien, qui se définit surtout comme un « bluesman ». Inspiré principalement par le jazz et le blues (forcément !), mais aussi par les musiques africaine et orientale, il passe pour un précurseur de cette forme d’expression par percussions vocales qu’est la « mouth beat box » (la boîte à rythme buccale).
Bien que fort discrète sur le plan discographique, sa carrière artistique a débuté, sous son premier nom Samuel HOBO, dans les années 1970. C’est à cette époque qu’il a enregistré trois 45 Tours, Freedom Day / Synthetic Man, puis Zig Zag Dance / Instrumental, (crédité à Foggy JOE), et Pusher, Pusher / Just Come Back Home, les deux premiers présentant la particularité d’avoir été conçus et enregistrés avec un certain Jean-Michel JARRE ! Par la suite, Samuel HOBO s’est consacré à des musiques pour documentaires et pour dessins animés (Satanas et Diabolo, Titi et Grosminet). Bien plus tard, on le retrouve associé, sous le nom Sam BENZO, à des enregistrements de formations avant-gardistes comme TRANS ALPIC TRIO et UNIT WAIL, ou encore, en tant que Sam BENZONANA, au projet électro ASTRAL GOA.
Avec Voyages éphémères, c’est bien évidemment à un excursion sonore strictement acoustique que nous invitent Sam BENZO et Michel GENTILS. Tout au long de quatorze pièces, les deux hommes font montre d’une profonde connivence tant artistique qu’humaine, dialoguant dans des combinaisons variées, BENZO avec sa voix chaude (en solo complet sur Scat), ses percussions vocales et manuelles, son harmonica, une sanza et un cajon, et GENTILS avec sa guitare 12 cordes, sa guitare baritone 6 cordes, et sa guitare sitar 10 cordes, mais également à la guimbarde et au lithophone et, encore plus étonnant, aux ocarinas (Trois Chouettes, qui inaugurent l’album) et à la flûte fujara (Matin tranquille, Fujara, qui clôture le disque).
Tout éphémères qu’ils sont, les Voyages auxquels nous convient nos deux globe-trotters n’ont rien à voir avec un itinéraire touristique d’agence de voyages, mais renvoient plus sûrement à des explorations sensorielles nimbées d’impressions blues, de perceptions folk et d’intuitions improvisatrices.
Les itinérances introspectives bigarrées des deux compères se développent selon un emploi du temps journalier qui nous fait passer d’un Matin tranquille à un Cool Afternoon, en passant également par un généreux Indian Afternoon. On se baigne dans des Eaux subtiles, on se laisse emporter par des Vents lancinants, on tend l’oreille au son de la nature (Nature Sound), on rencontre l’Africain (sans savoir s’il se nomme Léon…) et on visite les deux versants (studio et live) de Montagnola.
Ces Voyages ont beau être éphémères, ils sont de ceux qui se gravent durablement dans les mémoires.
Stéphane Fougère
Site : www.michelgentils.com
