Sheila CHANDRA with the GANGES ORCHESTRA – This Sentence is True (The Previous Sentence is False)
(Indipop/Shakti/Virgin)
Voilà, ça fait cinq ans qu’on attendait un nouvel album de Sheila CHANDRA, et c’est tout juste si elle ne s’excuse pas de sortir celui-ci, qu’elle dit avoir fait « comme par inadvertance » (sic) ! On nous annonce qu’elle joue sur ce disque avec un groupe, le GANGES ORCHESTRA… Surprise : ce groupe n’existe pas, c’est une entité virtuelle ! Le titre de ce disque (« Cette phrase est vraie. La phrase précédente est fausse. ») est un casse-tête métaphysique qui tourne au non-sens et, histoire de ne pas nous rassurer, on nous assure qu’aucun animal n’a été blessé durant l’élaboration de cet album !! C’est vraiment de l’encens qu’ils ont humé, chez Indipop ?
À force d’avoir fait passer Sheila CHANDRA pour l’artiste la plus influente et la plus populaire dans le domaine de la world-fusion asiatique dont les albums réalisés sur Real World constituent des sommets d’expérimentation pointue sur la relation « voix-bourdon », la voix devenant pur effet, pur instrument, capable de modifier son noyau culturel au travers d’une simple phrase (vraie ou fausse, au fait ?), on avait fini par lui interdire par procuration le droit de se payer quelque récréation régénératrice. Et Sheila avait bien besoin de se régénérer, surtout après une période de chômage technique dûe à une affection de la gorge, raison qui explique son silence discographique depuis ABoneCroneDrone (1996).
Avec This Sentence is True, Sheila CHANDRA s’offre le luxe de casser l’image qu’elle avait donné d’elle dans sa période Real World (résumée avec la compilation Moonsung), tout en s’inscrivant dans la continuité de celle-ci. (La phrase précédente a-t-elle un sens ?) Produit par Steve COE et mixé par Hugh JONES (voilà la bonne vieille équipe de MONSOON qui réapparaît !) This Sentence is True reprend le contenu de deux mini-albums parus confidentiellement et dont le contenu s’apparente à un assemblage fantasque d’idées qui ne le sont pas moins et qui ne pouvaient décemment pas figurer sur un disque solo de Sheila CHANDRA. Le concept du GANGES ORCHESTRA symbolise cette attitude en forme de pied dans la marge.
Ainsi Sheila CHANDRA a-t-elle cessé de donner dans la « mégalomanie vocale » (sic) où le chant était omnipotent ; elle joue désormais avec des « soundscapes », des paysages de son, dans un espace entre le verbe et la vibration. Ces soundscapes ont été conçus à partir de collages sonores et l’on y trouve à la carte des percussions, des bagpipes, des rythmes digitaux, de la guitare électrique, des effets vocaux basiques, des mandolines, etc. On enregistre, on échantillonne, on mixe, on coupe-colle, on ajoute, on supprime, on compile, on sale, on poivre et on remue bien allégrement, et on se retrouve avec une série de textures ahurissantes !
C’est ainsi que, sur This, les vocalises de Sheila se dédoublent, sont renforcées par des jets de guitare électrique puis sont suivies d’une danse de percussions indiennes ; sur Mien, des fragments d’un discours de Sheila sont ponctués par des notes de piano et soutenus par de joyeux parasites ; une prière en latin croise un rasoir électrique sur True ; vocalises et murmures se baignent dans un océan stellaire dans Sentence et, dans Is, des onomatopées rythmiques echappées de Speaking in Tongues et du chant harmonique voisinent avec une fanfare électronique passablement délurée.
Autre curiosité, Not a Word in the Sky reprend l’histoire de Major Tom là où David BOWIE l’avait laissée sur Space Oddity : le héros est perdu dans le néant spatial et perçoit à la fois la mort du verbe et sa naissance.
Et en dessert, ABoneCroneDrone 7 poursuit l’expérience voix-bourdon du précédent album et la développe sur un format plus étendu (un bon quart d’heure ! – cela explique pourquoi la pièce n’avait pas pu paraître sur ledit album).
On ne vous garantit pas que vous pourrez tout digérer dès la première écoute, et ce n’est vraisemblablement pas l’objectif de cet opus martien. Déroutant, sidérant, hallucinant et somme toute séduisant, This Sentence is True inaugure pour Sheila CHANDRA une phase nouvelle, « mais pas nécessairement une nouvelle direction » (sic). Reste à savoir si cette phrase est vraie…
Stéphane Fougère
(Chronique originale publiée dans
ETHNOTEMPOS N°9 – octobre 2001)
Site : www.sheilachandra.com
