Jon HASSELL – Music is Invisible

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Jon HASSELL – Music is Invisible
(Ndeya)

Jon HASSELL, décédé le 26 juin 2021 à 84 ans, était connu dans l’industrie musicale pour avoir inventé l’esthétique du « Quatrième Monde », que le compositeur décrivait comme « un son primitif/futuriste unifié combinant des caractéristiques des styles ethniques du monde entier avec des techniques électroniques avancées ». Lors de ses collaborations avec Brian ENO, il a été également à l’origine du courant « dark ambient », style de musique atmosphérique, caractérisée par un climat sombre et parfois inquiétant, reprenant des traditions musicales mondiales (Afrique pour Possible Musics et Asie/Malaisie pour Dream Theory in Malaya).

Dès 1978, il est repéré chez les minimalistes de New York avec son premier album Earth Quake paru chez Tomato Records (éditeur de 3 albums Udü Wüdü, Attahk et Live de MAGMA entre 1976 et 1978 et du coffret Einstein on the Beach de Philip GLASS / Bob WILSON en 1977). Il est surtout consacré avec son deuxième album Vernal Equinox paru chez Lovely Records en 1978 également (écurie Robert ASHLEY) et son immense morceau éponyme de 21 minutes 56 secondes, qui lui permettra de rencontrer un Brian ENO extasié avec qui il collaborera pour deux albums, d’une série inventée par et pour eux deux, intitulée Fourth World avec en volume 1 en 1980 l’album irradié Possible Musics (et le long morceau Charm over Burundi Cloud de 21 minutes 29 secondes), et en 1981 le volume 2 intitulé Dream Theory in Malaya aux morceaux plus courts, peut-être moins incandescents, tous deux parus initialement chez EG Records).

Pour la petite histoire, Jon HASSELL sera un moment le parrain/guide, quoique non crédité, de Brian ENO et David BYRNE sur la conception de l’album des deux compères My Life in the Bush of Ghosts (1981), ceux-ci ayant « oublié » de l’inviter à leur projet (annulé) d’équipée dans le désert pour y collecter des musiques et des ambiances au moyen d’un magnétophone 8-pistes pour y faire un album un peu à la façon de la tribu inventée de l’album Eskimo des Résidents.

ENO déclarera : « c’est au cours de conversations qu’a germé, entre autres, l’idée de My Life in the Bush of Ghosts. Nous étions tous passionnés par le collage, par la création de collisionneurs de particules musicales où l’on pouvait faire s’entrechoquer différentes formes culturelles, chargées de leurs émotions, et observer ce qui en résultait, les nouveaux mondes qu’elles suggéraient », ajoutant : « s’il fallait retenir un principe fondamental de l’œuvre de Jon HASSELL, ce serait le respect. Il contemple le monde avec respect, dans toute sa complexité fugace et éphémère, et cela transparaît dans sa musique. Il perçoit la dignité et la beauté dans toutes les manifestations de la vie ».

La carrière de Jon HASSELL s’étendra sur quelques 35 années avec près de 20 albums et d’autres collaborations et rencontres et sera patiemment documentée au travers de ses réflexions diverses et variées et souvent illuminées sur un ouvrage en forme de carnet de bord hybride et lucide, Atmospherics, paru en 2025 en version française chez Allia.

En 2018, le musicien lance Listening to Pictures (Pentimento Volume One) sous étiquette Ndeya, label qu’il a fondé avec la collaboration de Matthew JONES de Warp Records. Infatigablement, il y continue d’explorer. Cette fois, c’est en jouant avec la surimpression d’images et de fragments sonores par transparence. C’est comme s’il réussissait à faire apparaître un autre niveau derrière celui qu’on entend à l’avant-plan. Pour y parvenir il emploie parfois un flou semblable à celui de la perspective aérienne que les peintres employaient ; à d’autres occasions, c’est en faisant coexister deux trames, la seconde est décalée rythmiquement par rapport à la première. On a ainsi l’impression par moments d’apercevoir des trouées dans la musique et d’en voir d’autres dissimulées, ce qui crée de saisissants effets synesthésiques.

En juillet 2020, il fait paraître la suite de sa collection, Seeing Through Sound (Pentimento Volume Two), est un assemblage de morceaux inédits et un ensemble de huit scènes avec des échappées comme l’ultime morceau Timeless, balade complètement hypnotisante aux lignes mélodiques qui se croisent pimentées de petits bruits rythmiques, dont certains évoquent celui des téléscripteurs, avec les divers plans qui semblent fluctuer d’un niveau à un autre.

Depuis, le musicien s’est employé d’une part à rééditer certains de ses albums sur son label (Vernal Equinox, Dream Theory in Malaya et City: Works of Fiction) et s’est consacré à l’écriture d’un livre intitulé The North and South of You (jamais paru) dans lequel il cherche à analyser la dynamique nord-sud, avec d’un côté l’hémisphère nord, rationnel, logique, technologique et dominant, et de l’autre hémisphère sud qui est celui de l’intuition, de la samba et sur le déséquilibre qui existe entre les deux.

Et, surprise (divine, bien entendu) en forme de testament ultime, Music is Invisible, parait en octobre 2026. Disque live, fort de quatre titres, plutôt inédits, l’album étiqueté Pentimento Volume Three, présente Jon HASSELL en trio avec Rick COX (guitares, synthétiseurs) et John von SEGGERN (basse, drums), musiciens accompagnateurs de longue date. Enregistré à l’église St John at Hackney de Londres le 23 mai 2015, il s’agira véritablement de la dernière prestation publique de Jon HASSELL. L’album a été édité et mixé par Jeff RONA, qui a peaufiné le son au-delà des techniques traditionnelles d’enregistrement en direct.

Le communiqué de presse souligne que « les thèmes, motifs et riffs des deux derniers albums de HASSELL, Listening to Pictures et Seeing Through Sound, se retrouvent dans ces mutations uniques et semi-improvisées, faisant de ce volume un final approprié de la série Pentimento ». Le communiqué indique également que cet album clôturera définitivement la série et qu’ainsi l’œuvre de Jon HASSELL aura atteint son aboutissement.

On a peine à y croire (Ndeya, qui veut marquer le coup, publie en même temps un coffret rassemblant les trois Pentimento sans traces d’inédits comme pour valider le côté définitif de l’ensemble), mais cette pépite inespérée peut nous faire rêver d’autres live à venir (il y a bien eu The Living City en 1989 paru dans le double album Further Fictions en 2023 chez Ndeya, il y a sûrement des archives chez Sub Rosa (autour de Map of Dusk paru sur l’album de compilation hautement minimal La Nouvelle Sérénité en 1987), chez ECM là où Jon HASSELL a sorti 2 albums difficiles à trouver, chez Glitterbeat / tak:til et leurs rééditions, etc.

Jon HASSELL, toujours critique avec la popularité des uns et des autres (tout autant que de la sienne), indique par ailleurs : « On peut diviser les choses en trois périodes : branchée, pré-branchée et post-branchée. La période pré-branchée et la période post-branchée ont des points communs : la période branchée est dangereuse, car on est totalement pris dans le désir d’être à la pointe de la mode. La période post-branchée, c’est quand on a franchi le mur du son et qu’on découvre que les clichés peuvent être vrais ; on découvre que ce qu’on appelle un cliché peut être fondamental. Et alors, on a le courage d’y être pleinement. »

Rappelons pour finir, après cette belle leçon d’humilité et en attendant la très probable suite des aventures, mais nous sommes patients, que le terme « pentimento » (italien pour « repentir ») désigne l’apparition dans une peinture d’images, de formes ou de coups de pinceau antérieurs qui ont été modifiés et recouverts, une méthode que Jon HASSELL a souverainement appliquée musicalement tout au long de sa carrière.

En effet, entre Listening through Pictures (écouter à travers les images) et Seeing through Sound (voir à travers les sons), on peut définir l’œuvre de ce musicien comme une suite d’entrées de chapitres du sommaire d’un ouvrage/hommage à Georges PÉREC, autre malaxeur de mots et malicieux organisateur de son chaos, et toujours en affinant et développant son approche singulière au fil du temps.

Mention amusée pour la pochette de cet album miraculé (tableau de Matti KLARWEIN, toujours un peu naïf, un peu surréel) et son paysage pentimentesque plutôt réussi, intitulé Leh c’est Beau (Leh est l’impressionnante capitale du Ladakh en Inde, perchée à 3500 mètres d’altitude) entre statues crayeuses miniatures (stupa) semblant sortir tout droit de l’ile de Pâques, arbre en feu au milieu des contreforts de l’Himalaya, citadelle illuminée par un soleil couchant sur un fond bleu presque nuit, croissants de lune en miroir entourés d’un cadre d’un beau rose qui cherche à faire le lien avec les couleurs délavées et la carte du sud de Khartoum et du Nil blanc de l’album (volume 1 celui-ci) de 1980 avec Brian ENO, compagnon peut-être fortuit des musiques possibles de ces années 1980.

Xavier Béal
(dédicace discrète à Sam Zlat, surfeur oriental érudit)

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Le Quatrième Monde : cartographie des résonances

Avec Music Is Invisible, troisième et dernier volet de la trilogie Pentimento, Jon HASSELL prolonge son exploration du « Quatrième Monde », un territoire sonore affranchi des frontières géographiques et des catégories musicales conventionnelles. À la croisée du jazz, des traditions ancestrales, de l’ambient et des textures électroniques, il invente un langage hybride où les cultures se rencontrent, se transforment et engendrent des formes musicales inédites.

Loin du simple collage de références, HASSELL développe une véritable pensée de l’hybridation. Sa trompette, aux inflexions vocales et aux micro-intervalles singuliers, semble surgir d’une civilisation imaginaire. Les traitements électroniques déplacent les timbres et brouillent les repères, faisant coexister l’organique et l’artificiel, le rituel et le futurisme. L’auditeur traverse ainsi des paysages familiers sans jamais pouvoir les situer précisément. L’ailleurs devient moins une destination qu’une expérience sensible.

Cette démarche trouve un écho dans la pensée de Gilles DELEUZE : déterritorialisés, les sons quittent leur contexte d’origine pour se recomposer dans de nouvelles configurations. À la manière d’un rhizome, ils se ramifient sans centre ni destination définitive. La technologie n’est pas ici un simple habillage, mais un instrument de métamorphose qui réactive les traditions plutôt qu’il ne les fige dans le patrimoine.

Pentimento : le palimpseste sonore

Cet ultime volet s’appuie sur le concert donné à Londres en 2015 par Jon HASSELL, accompagné de Rick COX et John von SEGGERN. Cette performance restera la dernière de sa carrière scénique. À partir de ces enregistrements, Jeff RONA réalise un travail de montage et de mixage qui dépasse la simple restitution d’un concert : il en réorganise les fragments pour faire émerger une œuvre autonome.

Les motifs de Listening to Pictures et de Seeing Through Sound ressurgissent, se déforment et se métamorphosent. Le passé ne se répète pas : il devient une matière vivante, ouverte à de nouvelles interprétations. Le titre Pentimento, emprunté au vocabulaire pictural, prend alors tout son sens. Il désigne la réapparition d’un état antérieur sous les couches successives d’une œuvre. Ici, les anciennes compositions affleurent sous de nouvelles strates sonores, comme les traces d’une mémoire en mouvement.

Entre improvisation, réminiscences et textures électroniques, la musique circule ainsi entre plusieurs temporalités. Le travail de Jeff RONA ne se contente pas de préserver un témoignage : il prolonge la démarche de HASSELL en faisant de l’archive un espace de création.

Music Is Invisible apparaît dès lors comme une empreinte testamentaire, sans emphase ni adieu solennel. Une dernière cartographie du Quatrième Monde, où les sons se souviennent tout en se réinventant. Chez Jon HASSELL, aucune frontière ne demeure définitive : les traditions rencontrent les technologies, le passé nourrit des futurs possibles et l’ailleurs devient une autre manière d’habiter le monde.

Thierry Moreau

Site : https://jonhassell.com/

Page : https://jonhassell.bandcamp.com/album/music-is-invisible-pentimento-volume-three

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