Sarah DAVACHI – The Will of Tongues

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Sarah DAVACHI – The Will of Tongues
(Late Music)

Certains commentateurs ont qualifié la musique de la canadienne Sarah DAVACHI « d’hybride entre Eliane RADIGUE et Terry RILEY ». Une fois de plus et bien comme il faut, ces critiques pressés se sont bien trompés, car à faire des raccourcis malencontreux et réducteurs, ils ont oublié que cette musicienne, riche de quelques 30 albums publiés depuis 2013, presque tous sur son propre label, s’attache pratiquement à un seul instrument : l’orgue et qu’elle est loin d’en avoir fait le tour.

On pourrait aussi de façon aussi légère ranger la musicienne dans l’ambient, le drone ou le minimalisme contemporain. Ce serait pratique, mais Sarah DAVACHI refuse que sa musique soit considérée comme un environnement sonore destiné à accompagner autre chose ; elle réclame une présence. Même lorsqu’une seule note semble occuper l’espace, celle-ci n’est jamais véritablement seule, elle transporte ses harmoniques, l’acoustique du lieu, la mémoire de l’instrument et notre propre manière d’attendre.

La méthode de Sarah DAVACHI est remarquablement cohérente et limpide tout du long de The Will of Tongues paru il y a déjà quelques mois après le long silence d’Antiphonals (2021), ce très généreux album, paru en septembre 2026 (2xCDs / 3xLPs) de plus de deux heures de musique est composé de treize morceaux qui dépassent rarement les 10 minutes (sauf les deux Rose Dialogues de 23 minutes chacun, finissant le premier CD et démarrant le deuxième comme lorsqu’on retourne un vieux vinyle, on y trouve de longues, très longues notes soutenues sur lesquelles oscillent d’autres notes plus courtes, formant des séries d’accords consonants, mais de façon élargie, l’effet est, il est vrai, puissamment instigateur de transe contemplative.

Cependant, en raison de certaines harmonies plus étroites, cette transe n’induit pas de béatitude placide pour l’auditeur, comme parfois dans la musique de Brian ENO (notamment l’ENO des dernières cuvées avec des collaborations approximatives de seconds couteaux de l’ambiant).

Sarah DAVACHI est plus exigeante. Elle nous demande de plonger avec elle pendant toute la durée des œuvres et de participer activement à leur évolution. Ce qu’elle propose est en vérité presque audacieux, tellement nous avons oublié que l’écoute de certaines musiques doit prendre du temps. Le temps d’en percevoir attentivement tous les détails et tous les changements.

Cette collection de morceaux n’est pas facile à écouter, et ce n’est pas le but, comme lorsque de longues durées et une réduction des instruments sont en jeu, l’oreille et l’esprit sont contraints de véritablement affronter la réalité du son lui-même, comme pour une célébration de l’écoute et de l’engagement extrême, de l’expérience auditive intime et de ses vastes horizons psychiques.

Cinq orgues à tuyaux, enregistrés aux États-Unis, au Canada et aux Pays-Bas, forment l’ossature de l’ensemble. Chacun possède son tempérament, sa mécanique, son souffle et ses résistances propres. Sarah DAVACHI ne cherche jamais à leur imposer une neutralité contemporaine. Elle compose simplement à partir de leurs particularités, comme si chaque instrument contenait déjà une musique qu’il fallait rendre audible. Autour d’eux apparaissent les altos de Whitney JOHNSON et Eyvind KANG, le violoncelle de Lucy RAILTON, les cuivres microtonaux de DIAPASON, les flûtes Renaissance de PHAEDRUS et les voix du CHAMBER CHOIR IRELAND, sous la direction de Nils SCHWECKENDIEK. Les époques ne s’opposent pas, elles se superposent jusqu’à produire un présent sonore difficile à dater.

Il faut d’abord accepter de perdre ses repères. Sur The Will of Tongues, Sarah DAVACHI ne conduit pas l’auditeur d’un thème vers un autre et ne ménage ni progression spectaculaire ni résolution attendue. Elle installe des sons, les laisse respirer, se frôler, parfois presque s’immobiliser. Ce qui semblait statique se révèle finalement traversé de mouvements minuscules : un battement entre deux fréquences, une harmonie qui s’épaissit, un timbre qui change de température, une voix qui semble émerger de la pierre ou de la terre.

Les Interludes fonctionnent comme des études de matière. Cordes, bois et cuivres y produisent moins des mélodies que des organismes harmoniques dont on observe les lentes mutations. Les sons semblent parfois parfaitement unis, avant qu’une infime divergence d’intonation fasse apparaître des vibrations, des ombres et des fréquences fantômes. La plupart des pièces ne reposent pas sur une opposition convenue entre instruments anciens et traitement contemporain. Tout paraît appartenir au même âge indéterminé. Les cordes prolongent l’orgue, l’orgue devient une architecture, tandis que la bande déplace imperceptiblement la perspective. On n’assiste pas à une succession d’événements, mais à la transformation continue d’un même espace.

Les morceaux les plus impressionnants sont ceux pour chœur. Les inflexions s’y déploient avec élégance et naturel. Il y a également les titres écrits pour orgue qui établissent des atmosphères de recueillement originales, dans l’esprit d’un minimalisme un peu mystique, mais encore plus dépouillé en termes de développement textural.

La suite chorale du splendide Songs of the Smile’s Fig I Hours et Fig II Salts et Fig III Follies (ces trois morceaux en discontinu sur les deux CDs) introduit une présence humaine plus immédiatement perceptible, presqu’extravagante. Les voix éthérées ne viennent pourtant pas délivrer un message distinct. Prises dans l’écriture canonique et la réverbération, elles se superposent jusqu’à rendre les mots presque insaisissables. Le texte procède d’une libre recomposition des Attitudes spectrales, poème d’André BRETON « Rien ne nous exprime au-delà de la mort, et j’ai parfois crié : C’est ainsi que se fait la volonté des langues ! ».

Cette disparition partielle du langage est essentielle. La langue n’est plus seulement porteuse de sens, elle devient souffle, intervalle, vibration. La voix rejoint alors l’orgue, cet autre instrument animé par de l’air et pourtant capable de sembler plus vaste que le corps qui le met en mouvement. Tout l’album oscille ainsi entre la matière la plus concrète – des tuyaux, des soufflets, des cordes frottées, des bouches qui respirent – et la sensation d’une musique sans origine visible.

Écouté attentivement, The Will of Tongues modifie progressivement l’échelle de la perception. Ce que l’on croyait immobile commence à bouger ; ce que l’on prenait pour du silence se peuple ; ce qui paraissait austère acquiert une sensualité presque tactile. Tout ne se livre pas immédiatement, et rien n’est fait pour séduire à la première écoute. Mais derrière la rigueur des systèmes d’accordage et l’étirement des durées, la musique de Sarah DAVACHI n’a rien de froid. Elle parle du souffle, de la mémoire, de ce qui subsiste lorsque les mots cessent d’être intelligibles.

Dans le très riche livret de 24 pages (la lecture en est ardue) qui accompagne le somptueux coffret, Sarah DAVACHI détaille sa méthode et son amour de l’orgue en expliquant que « tous les systèmes d’accordage sont comme des instruments de musique : chacun possède une sonorité particulière et s’exprime d’une manière inaccessible aux autres ».

L’album est sous-titré Songs and Dialogues for Violas, Voices and Winds. Laissez-vous véritablement embarquer dans ces drôles de chansons, car elles sont la promesse que vous irez loin, très loin dans cette belle promenade et cette douce errance, au milieu de tous les orgues (qui ressemblent parfois à des échafaudages géants suspendus entre les vitraux et les colonnes d’un mur entier des édifices religieux) sortes de sombres cénotaphes immenses et silencieux qui peuplent toutes les cathédrales du monde et de toutes les époques depuis le moyen Âge jusqu’à aujourd’hui.

Bon voyage, partez vite, ne revenez pas trop tôt, quitte à rester, même un peu tard.

Xavier Béal

Page : https://sarahdavachi.bandcamp.com/album/the-will-of-tongues

Label : http://www.latemusic.co/

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