Peter GABRIEL – Long Walk Home – Music from the Rabbit-Proof Fence
(Real World)
Pour les inconditionnels de Peter GABRIEL, et plus particulièrement de ses musiques de films (Birdy, Passion) qui sont de véritables voyages vers l’inconnu, voici un album à conseiller. Hélas, sa sortie en avril 2002 est un peu passée inaperçue et a été occultée par la sortie, quelques mois plus tard, du très attendu nouvel album de Peter GABRIEL en tant que chanteur, Up, qui clôturait sa trilogie formée au préalable de So et de Us. De plus, le film (Rabbit-Proof Fence, traduit en français par le Chemin de la liberté) dont ce disque est la bande originale n’était toujours pas arrivé sur les écrans français quand ce CD est paru.
L’absence de chansons peut-il expliquer cette non-médiatisation ? Car la voix du GAB’ n’est perceptible dans ce disque que sous la forme de chœurs sur quelques titres, comme Gracie’s Recapture, et c’est tout. Le reste du temps, Peter GABRIEL est crédité aux claviers, et bien sûr aux compositions. Long Walk Home est donc un album entièrement instrumental (15 titres au total), qui montre que Peter GABRIEL est encore capable de créer des mélodies et des atmosphères d’une grande richesse sonore, loin des dérives commerciales de Us et Ovo.
La musique, fortement ambient et ethnique, est marquée d’une atmosphère aride, pesante (Jigalong, The Tracker, Go away Mr Evans), dramatique et triste, procurée par les percussions menaçantes du groupe DHOL FOUNDATION, dirigé par Johnny KALSI (Stealing The Children), le son inquiétant du didgeridoo (joué par l’artiste australien Ganga GIRI) et les envolées de cordes du ELECTRA STRINGS ou du LONDON SESSION ORCHESTRA (Running in The Rain, Gracie’s Recapture).
Peter GABRIEL (aux claviers, piano, surdu, clap sticks…) est, comme on pouvait s’en douter, accompagné d’une multitude d’artistes de Real World : Richard EVANS, THE BLIND BOYS OF ALABAMA, le regretté Nusrat Fateh ALI KHAN dont la voix est samplée sur Crossing The Salt Pan, ou encore le groupe féminin B’NET HOUARIYAT, lui aussi samplé du Real World Recording Week, de même que la flûte kaliuka de Dmitri POKROVSKY, provenant de son album The Wild Field.
Nous retrouvons également des fidèles complices comme David RHODES (jouant de multiples instruments, allant de la guitare au didgeridoo), Doudou N’DIAYE ROSE (« african loops » sur Go away Mr Evans), L. SHANKAR (double violon), et des invités surprenants comme MAHUT, le percussionniste de Bernard LAVILLIERS.
Beaucoup de monde donc, mais paradoxalement, Long Walk Home est moins « animé » que Passion ; il faudra des écoutes répétées pour se familiariser avec ses ambiances un peu déconcertantes, mais sans doute dictées par le déroulement ou le sujet du film. Il faut attendre les derniers morceaux pour sentir l’atmosphère s’illuminer quelque peu avec notamment cet émouvant chant gospel interprété par THE BLIND BOYS OF ALABAMA dans Ngankarrpani et dans Cloudless et déjà entendu sur Ovo (dans The Nest that Sails the Sky) et qui a été réutilisé pour la chanson Sky Blue dans l’album Up.
Avec Rabbit-Proof Fence, nous sommes entraînés dans les mystères du bush australien et de ce continent imprégné d’histoires et de multiples secrets (Moodoo’s Secret). Nous plongeons, en effet, dans une page trouble de l’histoire de l’Australie : l’enlèvement d’enfants aborigènes vers des institutions gouvernementales, pour les éduquer et en faire des domestiques au service de la société blanche… un bon moyen d’assimilation pour éliminer la culture aborigène. Ce film retrace l’évasion véridique de Molly GRAIG, âgée de 14 ans, de sa sœur et de son cousin à travers l’outback australien, dans l’espoir de retourner chez eux et d’échapper aux traqueurs.
Long Walk Home nous livre une musique d’un artiste toujours engagé, qui permet de mieux comprendre l’histoire d’un pays, et les erreurs du passé au détriment d’un peuple et d’une « génération volée ».
Cédrick Pesqué
(Chronique originale publiée dans ETHNOTEMPOS n° 11 – octobre 2002,
revue et augmentée par Stéphane Fougère en 2026)
