CORIMA – Quetzalcoatl // CORIMA – Hunab Ku

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CORIMA – Quetzalcoatl //
CORIMA – Hunab Ku
(Soleil Zeuhl)

Il y a des disques dont la musique colle tellement à la ligne éditoriale d’un label qu’on se demande si ce ne sont pas des œuvres de commande pour faire perdurer l’activité dudit label. Voyez le groupe américain CORIMA : il se retrouve sur Soleil Zeuhl parce qu’il joue… de la Zeuhl ! Aucun doute là-dessus ! Même qu’on peut parler de Zeuhl ensoleillée (la « sunny side of the Zeuhl ») tant la musique est délurée, sait se faire vigoureuse sans jamais oublier de sourire. Il n’y a qu’à comparer la photo de groupe qui figure dans le livret, où les musiciens se la jouent « concentration intérieure immergée du noir le plus profond », avec celle du recto de la pochette arrière – que l’on ne voit qu’une fois le CD retiré de son socle – où les même musiciens sont hilares (sauf la violoniste et choriste Andrea CALDERÓN, dont l’expression reste identique) sous la lumière radieuse.

Dire que ce disque est un hommage appuyé à MAGMA relève du truisme le plus éhonté, tant tous les plans, structures, accords et choix esthétiques développés par la bande à Zebehn sont ici cultivés avec une détermination qui confine à la dévotion… ou à la photocopie pure et simple. Du reste, le premier morceau s’appelle Corima iss de Hundin ! Si avec ça on n’a pas compris…

Les compositions de CORIMA conjuguent complexité et énergie, avec vocaux incantatoires, montées en puissance, instants hypertendus et séquences plus contemplatives, le tout agencé et étalé en fresques archétypiques du genre. Sauf que les gars (et la fille) de CORIMA, anciens Texans devenus Anges californiens, abordent le style avec une décontraction et une propension à l’éclate festive qui feraient pâlir Sire VANDER ! En fait, ce disque relève du détournement pur et simple de la grammaire zeuhlienne qui confine à l’irrévérence.

La mythologie kobaïenne et sa haine de la « race maudite » y est remplacée par un concept à la mord-moi-le-nœud fondé sur la légende amérindienne du Dieu Serpent à Plumes Quetzalcoatl, sa vie, son œuvre, etc. ! Ça semble frôler la parodie ou la caricature façon Hamster Jovial, mais CORIMA fait montre d’une telle maîtrise du style qu’on comprend très vite que sa démarche suit finalement moins le code déontologique de MAGMA qu’elle ne s’inscrit dans le sillage de celle de ses émules japonais décomplexés comme KOENJIHYAKKEI, cultivant comme ce dernier la même propension aux phrasés tordus, entêtants et speedés, façon derviches tourneurs en proie à des secousses hystériques.

Donc, chez CORIMA on rigole mais sans intention de se moquer. On aime trop les idoles – qu’elles soient amérindiennes ou kobaïennes – pour verser dans le mauvais goût. C’est bien de déférence envers le style initié par MAGMA dont il est question ici, mais abordée sous l’angle du mouvement post-zeuhl nippon. Le fait que CORIMA compte dans ses rangs deux musiciens japonais n’y est évidemment pas pour rien… Ce faisant, on ne s’interdit pas non plus de glisser ça et là des ingrédients plus proches du jazz-rock d’un RETURN TO FOREVER (quand les claviers virevoltent, chauffés par une section rythmique alerte) ou de faire résonner subrepticement quelques échos d’UNIVERS ZÉRO (quand violon et saxophone tricotent de concert).

Cela dit, l’album est long, trop long sans doute pour une musique aussi dense et dynamique, dont l’impact finit par s’effilocher. Ce travers typique des groupes « sous influence » et qui veulent en imposer fait que ce deuxième disque de CORIMA (mais le premier à franchir nos frontières, le précédent étant une autoproduction parfaitement introuvable dans notre contrée) est à prendre comme un exercice de style sympathique et enjoué, mais qui n’est rien de plus que cela. Cela dit, si vous êtes en manque de dope zeuhlienne, ce Quetzalcoatl sera une source de plaisir musical incontestable. Et puisque CORIMA fait de la Zeuhl « light », on ne risque guère le « bad trip ».

* * * * * *

Au regard de ce qu’il avait à offrir sur Quetzalcoatl, CORIMA aurait pu mettre un terme à sa carrière après ce dernier et serait resté un sympathique « one shot » (quoi ? quelle allusion ?) auprès du public adepte du style zeuhl, convaincu qu’il avait en fin de compte déjà tout dit et que s’évertuer à redire la même chose aurait été stérile bien que… sympathique. Après tout, quand on a goûté une fois à la face euphorique de la zeuhl, pourquoi ne pas en prendre une autre louche ?

CORIMA a apparemment entendu cette prière inavouable de certains zélateurs puisqu’il a persisté et signé avec un autre CD en 2016, Amaterasu, que Soleil Zeuhl s’est fait un point d’honneur de rendre disponible. Était-ce un geste inutile ? Il faut croire que non, puisque la presse internationale avait alors salué l’évolution du groupe vers une digestion plus effective de l’influence magmaïenne et sa fusion toujours plus jubilatoire avec d’autres inspirations, pour aboutir à un résultat définitivement « corimaesque », donc plus personnel quoique toujours sous dopamine zeuhl à la nippone.

Alors, quand on a goûté une autre fois à la face euphorique de la zeuhl, pourquoi ne pas en prendre une nouvelle louche ?

Sauf que celle-ci s’est fait attendre. Hunab-Ku, quatrième album de CORIMA (mais le troisième à franchir nos frontières) débarque en effet chez Soleil Zeuhl (where else ?) dix ans après Amaterasu. La raison en est que, entre temps… CORIMA a joué la fille de l’air ! Vous savez lire entre les lignes : oui, ça veut dire que Hunab-Ku est un album posthume. Et pour tout dire, il a été enregistré en 2017. Pourquoi nous l’a-t-on caché jusqu’à aujourd’hui est la question à cent roupies. Redondant ? On n’en est plus à débattre de ce genre d’argument. Changement de braquet ? Virage disco ? Restons sérieux (même si CORIMA verse dans la « fun side of the Zeuhl »). Pas inspiré ? Ben… si !

Évidemment, si l’on s’en tient au papier, on pourrait légitimement crier au « skändáhl » parce que le CD culmine à seulement 37 minutes les bras levés, et qu’il ne contient que sept morceaux de courte (moins de trois minutes) à moyenne durée (huit minutes). Mais il suffit de mettre le CD dans son lecteur pour se rendre compte que Hunab-Ku s’écoute d’une traite, tous les morceaux étant enchaînés sans que l’on se rende compte des césures. Donc oui, on écoute en fait une seule et même pièce – segmentée en sept parties – tout du long ! Diantre, c’est donc une suite conceptuelle ?

J’en vois qui se réveillent… CORIMA viendrait-il de pondre son M.D.K. ou son K.A. ? Structurellement parlant, oui. Mais CORIMA n’est pas du genre à laisser infuser trop longtemps sa mixture, comme pouvait le faire son auguste inspirateur, et enfonce le clou dès qu’il démarre (Yok’hah), produisant un espace sonore aussi massif que compact, générant des tempi véloces, des motifs répétitifs et obsédants et des passes d’armes vindicatives entre violon, clavier et saxophone, avec incrustation de chant litanique tricotant des colliers de mantras, le tout sans délayage et avec un sens affûté de la construction anguleuse qui entretient une forme de griserie hypnotique élastique.

L’artillerie lourde de la Zeuhl incandescente et jouissive est de sortie, immanquable, imparable, et tant pis si on a l’impression d’avoir déjà entendu ça quelque part (CORIMA se paye même le culot de citer narquoisement de brefs motifs mélodiques de MAGMA dans Manla ou dans K’iik’, comme si la cause plagiaire était entendue et assimilée – après tout, n’a-t-on pas décelé des bribes de Carl ORFF dans M.D.K. ?).

L’essentiel est de surfer sur des braises ardentes avec un haut degré de fébrilité et de maintenir sans coup férir une tension rythmique bruyante, mordante, voire métallique, et de la porter à un pinacle dont elle ne redescendra que vers la vingtième minute, lors d’une section (Inlilnaluk) où les voix chorales de quatre des cinq membres émergent du lumineux le plus profond sur fond de violon langoureux et viennent apaiser temporairement les ébats avant de baguenauder nonchalamment et d’ouvrir la voie à des expressions plus réminiscentes de la grammaire jazz-fusion, avec ces soli de claviers vintage et de saxophone dans Ho-Huitzilopochtli-Tlaloc (dites-le avec des fleurs, ça passera mieux…). Comme de bien entendu, l’ébullition reprend de plus belle sur le dernier segment, Kultunlilni, jusqu’à un paroxysme qui nous plante là sans prévenir, façon coïtus interruptus ; circulez, y a plus rien à écouter, non mais !

Que Hunab-Ku soit resté à la Douane Zeuhl – pardon : Zoll – aussi longtemps échappera assurément à la compréhension de tout un(e) chacun(e), tant il est évident qu’il constitue une somme de tout ce qui a activé la fibre créatrice de CORIMA depuis ses débuts. L’explication est affaire de calendrier. Si la trame structurelle et les premières sessions d’enregistrement de Hunab-Ku remontent à 2017, les ajouts et le travail d’édition et de mixage se sont étalés sur plusieurs années ; la crise sanitaire passée par là ayant poussé les membres du groupe à travailler à distance par envoi de fichiers dont le montage méticuleux a nécessité plusieurs mois, la foi du groupe en son entreprise ayant eu « in fine » raison de légitimes moments de doute.

C’est dans cette optique qu’il faut comprendre les remerciements bien plus que polis adressés par le groupe dans le livret du CD à Alain LEBON et à son label Soleil Zeuhl, ainsi qu’aux artistes publiés sur ledit label, à MAGMA pour la vision artistique qu’il a engendrée et à tous ceux qui ont encouragé et suivi CORIMA pendant son périple. Et parce que le contenu du CD méritait un contenant à l’avenant, il faut saluer l’impressionnante iconographie du livret, présentant photos, dessins et peintures (de Jee-Shaun WANG) servant à illustrer la thématique de la pièce entière, sur fond de révélation cosmique, de temple initiatique et de commandements divins proférés par Lord Quetzalcoatl… Ça vous paraît « too much » ?

Ah ! Mais c’est que… je croyais qu’il vous était acquis que, pour savourer l’univers de CORIMA, il fallait avoir la télécommande de votre chaîne Hi-fi dans une main, et une boîte de Doliprane dans l’autre, au cas où…

Mais si vous avez le sourire aux oreilles, alors c’est que vous êtes convertis !

Stéphane Fougère

Label : www.soleilzeuhl.com
Pages : https://corima.bandcamp.com/album/quetzalcoatl
https://soleilzeuhl.bandcamp.com/album/hunab-ku

(Chronique originale de Quetzalcoatl publiée dans
TRAVERSES n°33 – juin 2013)

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