COCANHA – Flame Folclòre
(Bongo Joe / Pagans)
La présence du mot « folclòre » (version occitane de « folklore », comme on s’en sera douté) dans le titre de ce disque, ajoutée à celle de l’illustration de pochette sous forme de peinture figurative ancienne, pourrait laisser croire en surface à une production visant à célébrer le phénomène folklorique sous sa forme la plus muséale, réifiante. Mauvaise pioche. COCANHA ne mange pas de ce pain-là ! En outre, une observation plus attentive du contenant pourrait donner quelques sueurs craintives à celles et ceux qui voudraient précisément que les expressions culturelles se réduisent à des vitrines poussiéreuses. D’abord, Flame Folclòre peut se traduire par « folklore flamboyant », ce qui contredit déjà l’idée d’un phénomène figé et embaumé. Ensuite, cette flamboyance revendiquée trouve son illustration magistrale dans cette peinture de David MAMIE qui sert d’illustration de pochette et de livret à ce troisième album de COCANHA et qui décrit une scène autrement chargée de sens vibratoire.
On y voit au premier plan deux femmes en costumes traditionnels hautement colorés se tenant les deux mains et portant avec les deux autres sur leur tête des tambours à cordes comme des épées pourfendeuses d’idées reçues. Devant elles, un immense feu de la St-Jean semble émerger du sol pour se lancer vaillamment dans les airs. Au-dessus de lui, un cheval au corps généreusement étiré qui lui donne l’allure d’un dragon s’ébroue en formant un arc de cercle, avec sur son dos des jeunes femmes assises à califourchon et qui paraissent se griser de la situation, tout comme ces autres hommes et femmes qui s’agitent et ripaillent autour du feu.
En fait, toute l’intention artistique de COCANHA (prononcez « Coucagne ») est là, dans ce tableau : le folklore, le feu (sacré), le mouvement, le son, la danse, la joie. Contre les perpétuateurs (et tueurs tout court) de folklore en bocal comme il y en a eu sous le régime de Vichy, COCANHA opte pour le réinvestissement des racines afin de célébrer une forme de révolution conviviale par le chant, la musique, la danse, perçues comme phénomènes agitateurs de société.
Voilà en effet déjà plus d’une décennie (sa création date de 2014) que COCANHA rallume la flamme des polyphonies occitanes. De trio qu’il était au départ, COCANHA est depuis 2020 devenu un duo. En règle générale, on parlerait donc de réduction ou de compression de personnel, mais les deux « actantes » restées en lice, Lila FRAYSSE et Caroline DUFAU, n’ont eu aucunement l’intention de la jouer au rabais et démontrent au contraire avec Flame Folclòre que, loin de s’être amoindri, leur feu a pris un nouvel essor.
Les deux chanteuses et percussionnistes ont repensé leurs rôles respectifs, leur manière de jouer, de chanter, et leurs harmonies polyphoniques jouent de tous les contrastes, entre tension et détente, puissance et fragilité, solennité et frivolité, portées par les effets obsédants et hypnotiques des scansions rythmiques sur leurs « tamborins à cordes ». La combinaison de cordes vocales et percussives n’est minimaliste qu’en surface ; en réalité, elle fait état d’une matière très dense.
De plus, Caroline DUFAU et Lila FRAYSSE ont mis les bouchées doubles côté production puisqu’elles ont sollicité le concours de pas moins de sept producteurs pour réaliser cet album. Cela aurait pu engendrer une œuvre disparate et décousue dans ses choix esthétiques, mais elle se révèle au contraire assez homogène. Les deux voix prédominent et imposent leur force vibrante semblant jaillir de la Terre, propulsées par les frappes sur leurs tambors à cordes et les effets de bourdon de ces derniers, que les différents producteurs (Raül REFREE, Walter LAURETI, Paulin COURTIAL) et mixeurs (Audrey GINESTET, Jules RIBIS, Arthur OWER et Johann LEVASSEUR) ont éclairé, souligné, affuté et mis en relief par des ajouts subreptices de textures, d’altérations, de collages.
Comme pour leur deux précédents albums (I Ès ? en 2017 et Puput en 2020), Lila FRAYSSE et Caroline DUFAU sont allées puiser dans les archives et collectages écrits et oraux pour constituer le répertoire de ce disque – non sans opérer quelques transformations, ajouts et enrichissements – et se sont également mises à écrire leurs propres compositions. Rien que de très logique pour nos deux chanteuses et musiciennes qui usent du chant à danser en langue occitane comme d’une arme de réflexion massive sur des problématiques sociétales, communautaires, environnementales.
Chez COCANHA, si l’on évoque la créature mythologique du « Drac » (le fameux cheval blanc au corps étiré de la peinture de pochette, et auquel FAMILHA ARTUS avait jadis consacré un disque), c’est pour affirmer la liberté des jeunes femmes « à rentrer tard, sans rival ni peur, ni mal » (Remenanuèch) ; et si l’on reprend un ancien chant destiné à avertir les jeunes femmes de bien choisir leur mari (A l’Amistat), c’est pour troquer le mari contre des amitiés plus fortes…
De fait, Caroline DUFAU et Lila FRAYSSE dégraissent le folklore occitan de ses quelques relents misogynes et autres crispations patriarcales et le remanient pour lui faire servir un propos plus en rapport avec leur « savoir-être » féminin. Ce faisant, elles affirment leur place en tant que femmes dans un milieu musical traditionnel souvent régi par des normes masculines et introduisent la revendication de leurs droits dans les textes et chants du folklore occitan.
Dans un ordre d’idées parallèle, elles ont également été puiser dans des récits de locuteurs occitans installés à Paris dans les années 1970 en faveur de la culture occitane (dans Fòrabanda, où il est notamment dit : « Mentalités et convictions, on a besoin pour les changer, d’une décolonisation, pour nous redonner vie. »).
Dans le diptyque Diuré Tremblar / Diuré Samsir, elles évoquent les actions du collectif Les Soulèvements de la terre, perçu par le gouvernement centraliste français comme « écoterroriste ». Diuré Tremblar est sans doute la pièce la plus expérimentale de COCANHA : aussi courte qu’intrigante, elle s’inscrit dans une séquence de rondeaux dans laquelle Jules RIBIS a introduit des bruitages et un échantillon d’un journal radiophonique évoquant le meurtre en 2024 de Brian THOMSON, président d’United Healthcare (la compagnie américaine de l’assurance santé), auquel répondent le chant de FRAYSSE et DUFAU sous forme lui aussi « radiophonisée » , avant que leurs voix retrouvent leur naturel sur la pièce suivante qui s’enchaîne, Diuré Samsir. Et il faut entendre comment leur voix se font « coup de poing » quand elles chantent avec une belle conviction : « Nous sommes des entêtés en errance démocratique, toujours solide dans la danse oligarchique. Nous n’avons pas perdu la confiance ni la technique de la lutte et de l’amitié. »
L’enthousiasme vindicatif est aussi de mise dans le chant éponyme à l’album, où elles chantent, encouragées par des clameurs à la cantonade, « Attrape-le-toi, embrasse-le-toi, l’élan de la rébellion ».
Ainsi les deux voix de COCANHA font-elles fusionner les luttes linguistiques, féministes et écologiques, réactivant en cela une tendance qui avait déjà eu cours il y a cinq décennies, mais en l’ancrant évidemment dans le présent.
Avec son « folklore flamboyant », COCANHA aurait pu se contenter de nous dire : « Attention, la maison brûle ! » Au lieu de cela, le duo nous souffle à l’oreille qu’il y a urgence à (ré-)embraser les cœurs et les esprits, et qu’il est possible de « faire politique » en célébrant une collectivité aussi motivée que joyeuse. La réappropriation légitime des langues et des territoires passe aussi par la réactivation des forces viscérales des esprits et des corps. On peut compter sur COCANHA pour raviver les flammes.
Stéphane Fougère
Site : https://cocanha.net/flame-folclore/
Page : https://cocanha.bandcamp.com/album/flame-folcl-re
