Talk Talk : Laughing Stock – Mathieu DURAND
(Editions Densité-Discogonie)
En 1986, Colin NEWMAN, ex-chanteur de ex-WIRE, arrivé (exfiltré) depuis peu sur le label belge Crammed Discs, enregistrait son premier album solo depuis 1982 intitulé Commercial Suicide. Neuf morceaux pour une durée de près de 42 minutes pour sa pop music de chambre alternative et loin de ses expérimentations magistrales, mais malheureusement sans beaucoup de succès de ses trois précédents albums solo AZ (Beggars Banquet 1980), Provisionally Entitled the Singing Fish (4AD 1981) et Not To (4AD 1982). Commercial Suicide a été suivi en 1988 par It Seems, toujours à peu près 42 minutes, toujours chez Crammed Discs et marquera jusqu’à aujourd’hui la fin de la carrière solo de ce dandy électrique.
En 1986, TALK TALK sort The Colour of Spring, contenant 7 morceaux pour une durée d’environ 43 minutes, premier gros grain de sable grippant les relations du groupe avec leur maison de disques EMI. Disque de casse-tête commercial assorti d’audaces, de délicatesses, de tensions et de bouffées de violences « invendables », dixit ceux qui savent ce qui fait vendre. En 1988, TALK TALK enregistrait une suite intitulée Spirit of Eden, album d’un peu plus de 42 minutes et de 6 morceaux, et en 1991, soit 3 ans après, et il y a donc 35 ans, le groupe, passablement exténué mais toujours combatif, enregistrait Laughing Stock, son cinquième album d’une durée de 42 minutes et de 6 morceaux (une constante !), sans savoir que cet album serait son dernier et qu’une suite unique en solo ne lui serait donnée par Mark HOLLIS qu’en 26 janvier en 1998, soit sept longues années d’un silence assourdissant et avant le mutisme définitif du chanteur le 25 février 2019 à l’âge de 64 ans.
En l’espace de quelques années, ce groupe de pop légère, bien dans l’air de son temps (l’ère aseptisée des années 1980 et notamment le point d’orgue 1984) va se démarquer et se détourner des artifices du showbiz et puisera son inspiration chez des musiciens du début du XXe siècle tels que BARTÓK, DEBUSSY, RAVEL, ainsi que le jazz (Miles DAVIS), sans oublier CAN, l’album Tago Mago et son batteur extraordinaire Jaki LIEBEZEIT, avec un désir immense de dépouillement, de musique parfaite et singulière, concrétisée par l’album Spirit of Eden paru chez Parlophone en 1988.
Il faudra ensuite attendre 1991 et ce Laughing Stock, paru chez Verve (maison totem pour Mark HOLLIS), pour que TALK TALK s’éloigne définitivement des radars (et des radios) et soit délaissé (et dénigré) par sa maison de disques qui espérait un retour de flamme empli de royalties, vues les sommes astronomiques dépensées en studio pour cet album.
Laughing Stock peut se traduire littéralement par « réserve de rires ». Mais c’est un terme qui peut aussi désigner quelqu’un ou quelque chose qui semble stupide ou idiot, surtout quand il essaye vainement de paraître sérieux ou important. Laughing Stock, c’est se couvrir de ridicule, être “la risée” et la honte de tous. Un titre incertain pour une œuvre dont l’histoire se délie par les deux bouts, premier indice de l’état d’esprit d’un disque sérieux mais pas prétentieux dont le contenu vous explose à la figure comme un cadeau piégé de farces et attrapes, comme une traînée de peinture sur une toile encore vierge.
En effet, si TALK TALK n’est pas retourné en studio aussi rapidement qu’il l’envisageait après Spirit of Eden, c’est notamment pour des questions juridiques propres à l’industrie musicale. En 1989, leur manager Keith ASPDEN est parvenu à se séparer d’EMI au terme d’un long procès. En parallèle, la firme de disques a voulu récupérer l’argent perdu avec le soi-disant invendable Spirit of Eden, en commercialisant deux compilations de tubes de TALK TALK. La première, en 1990, s’est écoulée à un million de copies et surtout la seconde, en 1991, a ramené TALK TALK à un statut de pur produit commercial en faisant remixer les morceaux sélectionnés par des DJ’s impotents, à coups de loops, de boîtes à rythmes et de beats électroniques, ce qui les a complètement dénaturés.
Affligé jusqu’à se montrer au bord des larmes lorsqu’il est interrogé sur le sujet, Mark HOLLIS a tenté de stopper cette initiative « dégoûtante », en vain. Il intente dès lors un procès (qu’il gagnera) à son ancienne maison de disques. D’autres facteurs ont contribué à cette pause de presque trois ans. Mark HOLLIS a été très affecté par la mort par overdose de son frère, puis affairé à un événement beaucoup plus heureux avec la naissance de son second fils.
Mais l’intensité des sessions et la tournure artistique prise par Spirit of Eden a aussi laissé des traces. « Le véritable coût a été la destruction du groupe », déplore ASPDEN. Paul WEBB a dû se « reprogrammer » après l’expérience et n’a pas pu rejouer de la basse pendant des années. Le groupe, qui vient de signer avec Polydor, se résume désormais à Lee HARRIS, démangé par l’envie d’activités musicales plus régulières, au “membre de l’ombre” Tim FRIESE-GREENE, qui produit d’autres groupes entre deux albums de TALK TALK (en 1990, il signe un disque de LUSH et un de Brian KENNEDY), et à Mark HOLLIS, qui « se dédie à sa famille et à sa nouvelle vie rurale (sic) ».
L’ouvrage de Mathieu DURAND, tout en rappelant le contexte, se plonge rapidement au cœur des morceaux et effectue un virage très calé sur les éléments de la pochette de l’album, la durée des sessions et l’atmosphère (psychédélique) du studio plongé dans une quasi-obscurité et en dehors de toute actualité extérieure. Il signale que la session a été uniquement interrompue pour permettre à HOLLIS d’écrire les paroles et les lignes de chant.
À son retour, des changements s’imposent dans certains morceaux. C’est le cas pour New Grass – ode pastorale à l’appel de la nature qui se conclut sur la disparition du « soleil du soir » en grésillant comme un feu qui s’éteint lentement, une pièce envoûtante à l’apparente simplicité, dont HOLLIS veut modifier la durée et la clé. Ce seul titre demandera onze jours de mixage. Plus chaotique, instable et primitif que l’album précédent, Laughing Stock chemine dans une tension contenue, entre brume et lumière, paix cosmique et tumulte intérieur, toujours suspendu à la voix insondable et spectrale d’HOLLIS. Telle une sculpture sonore, fragile et abstraite, intuitive et épurée, provocatrice et extatique.
Laughing Stock est en effet un album d’une intensité rare, qui passa relativement inaperçu lors de sa sortie. En marge de la diffusion de son documentaire In a Silent Way au festival FAME en 2020, le réalisateur belge Gwenaël BREËS propose une série de sept articles reconstituant le parcours mutant de TALK TALK de manière plus journalistique. Le quatrième épisode décortique d’ailleurs en profondeur le dernier album du groupe, à la fois joyeux pied-de-nez et poursuite obscure du voyage initiatique entamé avec Spirit of Eden. « Typiquement british », pense même Simon EDWARDS, musicien collaborateur de TALK TALK, Beth GIBBONS et d’Alain BASHUNG. Est-ce de la pop, du jazz, du blues, de la musique concrète ? De l’Art-Pop, oseront vaguement certains. Du post-rock, trancheront d’autres en attribuant rétrospectivement à TALK TALK la paternité de ce nouveau genre. « Je considère notre musique comme de la musique, simplifie HOLLIS, jamais friand des étiquettes. Cela ne requiert aucun intellect. Vous devez juste écouter. »
Une fois mixée, la “blague/ou la risée” au titre prédestiné ne rencontre guère d’enthousiasme. “Je ne peux pas rester dans la même pièce que ce disque”, aurait dit le A&R de Polydor en écoutant le master. “Polydor espérait un disque plus commercial, qui pourrait être joué par le groupe en concert, acquiesce ASPDEN. Ils n’ont eu ni l’un ni l’autre, mais ils ont essayé de commercialiser l’album du mieux qu’ils ont pu.”. Le label met néanmoins plusieurs mois avant de sortir le disque et cesse de le rééditer très rapidement.
Né sur un malentendu, Laughing Stock ressemble à un petit miracle qui a pu se faufiler entre les mailles du filet, et qui trouvera son public plus tard, autrement. Mark HOLLIS déclare : « Ça ne m’inquiète absolument pas que beaucoup de gens ne connaissent pas notre musique. Nos disques ont une durée de vie très longue, ce qui est le plus beau compliment qu’on puisse leur faire. J’aime que les gens y viennent d’eux-mêmes, petit à petit, je ne veux pas les pousser.»
C’est tout l’intérêt de l’ouvrage de Mathieu DURAND de se focaliser en profondeur sur l’album alors que Frédérick RAPILLY, dans son ouvrage Mark Hollis ou l’Art de l’Effacement paru aux éditions du Boulon en 2021, effleure Laughing Stock (le qualifiant joliment de Satori noir) en se consacrant davantage à Spirit of Eden (qualifié lui de Dans la pénombre).
Autre indice qui ne trompe pas, Laughing Stock se trouve parmi les 7 albums de 1991 sélectionnés par Philippe ROBERT dans son beau catalogue Traverses et Horizons paru en 2021 chez Le Mot et le Reste.
Dans les deux derniers chapitres de l’ouvrage, l’auteur nous détaille les suites (et les traumatismes) diverses et variées des musiciens. Aucun ne semble avoir réchappé à cette « œuvre hautement psychotique » dira le musicien Tim FRIESE-GREENE en la comparant avec le Champ de Blé aux Corbeaux, tableau de 1890 (un siècle plus tôt à quelque chose près) de Vincent Van GOGH. L’auteur cite également tous les musiciens dont la vie a été changée par cet album, s’attardant sur un texte du chanteur Dominique A qui indique, tout à fait à propos, que l’album L’Imprudence d’Alain BASHUNG (2002) est le signe le plus proche et l’hommage le plus fort rendu à Laughing Stock et à Mark HOLLIS.
Il faut également se pencher sur le côté biblique des écritures saintes (l’ancien testament, les évangiles et le livre de Job en références appuyées) de la plupart des six morceaux (Myrrhman, Ascension Day, After the Flood), et tenter de déchiffrer ce « gospel phonétique », qui défie Dieu ou le business musical, nous explique l’auteur, ainsi que la composition en mode minimaliste des morceaux qui vont decrescendo jusqu’au spectral et béni Runeii (mot d’ancien anglais synonyme paraît-il de « Laughing Stock » ! ou deuxième rune de l’alphabet viking ! !) qui clôture l’album (et semble annoncer d’une certaine façon le futur et ultime album solo) avec ses près de cinq minutes (le morceau le plus court de l’album), de murmures sans batterie, sans cuivres, sans cordes et sans dissonances. Mais on ne peut pas tout vous dévoiler, et vous en saurez davantage à la lecture passionnante et très documentée de l’ouvrage.
Enfin l’auteur, sans s’étendre, puisque l’objet de son étude est Laughing Stock, ne cherche pas à passer sous silence l’album solo de Mark HOLLIS en 1998 chez Polydor, album sans titre qui aurait peut-être pu être un ultime album de TALK TALK, selon la maison de disques (mais Mark HOLLIS refusera catégoriquement), et s’intituler joliment Mountains of the Moon ; l’album sans titre, presqu’immaculé (pochette blanche et minimum d’informations), presqu’aussi blanc que Rock Bottom de Robert WYATT (autre grand voyageur immobile et en apesanteur), somme de 8 titres de pure poésie, assemblés par 13 musiciens invités tour à tour (clarinette, basson, cor anglais et harmonium sans oublier l’harmonica), sorti la même année que Red Apples Fall de SMOG (Bill CALLAHAN), Soft Black Stars de CURRENT 93 et Lost Blues and other Songs de PALACE MUSIC, pour couronner en marge et en catimini cette année un peu triste et sans relief.
Dans une interview radio donnée à l’époque de Laughing Stock, HOLLIS déclarait : « Je pense que le silence est extrêmement important, mais il ne faut pas en abuser. Et c’est ce qui m’inquiète le plus, car avec l’évolution des communications, on a tendance à se contenter de ce bruit de fond permanent au lieu de réfléchir à ce qui compte vraiment. Le silence prime sur tout, et je préfère entendre une seule note que deux, et le silence même plutôt qu’une seule », ajoutant : « avant de jouer deux notes de suite, apprends d’abord à en jouer une …et ne joue pas une seule note à moins d’avoir une bonne raison de la jouer ».
Enfin, pour le plaisir et pour réécouter la voix du chanteur qui ne cherche pas à s’effacer (ou qui accepte du bout des lèvres à jouer le jeu de la promotion à son corps défendant), n’hésitez pas à aller (lien sur discogs), chercher la longue interview de Mark HOLLIS (talks about the making of Laughing Stock) tiré d’une K7 promo publiée aux États-Unis « only » en 1991.
Personne ne vous en voudra, d’ailleurs personne ne le saura, sauf peut-être Mark HOLLIS et son sourire de Cheshire Cat, qui vous regarde de là où il est et qui sait très bien que vous n’êtes pas du tout, mais pas du tout, la risée de tous.
Xavier Béal
PS : Une fois de plus bravo au bon goût de Densité/Discogonie (ses 42 jolis ouvrages tous identiques, tous différents, ses 12 occurrences pour les années 1990 et ses 3 albums pour 1991 (ex aequo avec 1992) avec le Laughing Stock de TALK TALK bien entouré, au milieu de SLINT – Spiderland et MY BLOODY VALENTINE – Loveless).
Éditeur : www.editionsdensite.fr
