Kengo SAITO JAPANISTAN TRIO – Douce Errance
(Felmay)
Il y a environ une décennie de cela, le Japanistan était cette étrange Terre d’accueil qu’aucune carte géographique ne référençait, et pour cause : elle émanait du cerveau d’un musicien qui avait décidé de tracer de lui-même sa propre carte des chemins musicaux qui mènent du Japon à l’Afghanistan, ou le contraire, invitant au passage quelques compagnons de voyages musicaux à faire un bout de chemin le temps d’une ou deux pièces. Aujourd’hui, le Japanistan est devenue une entité musicale tripartite qui a charpenté son propre territoire sonore en utilisant des instruments et en jouant des thèmes provenant des (ou inspirés par les) traditions musicales des deux pays susnommés, au mépris des distances kilométriques qui les séparent. Mieux, cet écart est l’opportunité pour les trois musiciens en présence de s’abandonner (et de nous convier) à une Douce Errance qui permet de voir du pays – ou mieux : des pays ! – sur des rythmes chavirés plutôt qu’au pas de course.
Sur cet album, le JAPANISTAN TRIO est donc formé du musicien et compositeur japonais Kengo SAITO (qui est le créateur attitré du projet Japanistan), du musicien iranien Ershad TEHRANI et du musicien français Suizan LAGROST. Les rôles sont répartis comme suit : Ershad TEHRANI, qui avait déjà participé à l’album Japanistan, joue des percussions persanes (le tombak et le daf). Jusqu’ici, rien que très normal. Là où ça se complique, c’est que Kengo SAITO, en bon Japonais, joue du rubâb afghan, et que le Français Suizan LAGROST joue du shakuhachi, la fameuse flûte en bambou japonaise. Rien que dans sa constitution, le JAPANISTAN TRIO brouille donc joyeusement les pistes !
Du moins en apparence, puisqu’à l’écoute on oublie vite ce sac de nœuds formel pour goûter aux timbres purs des instruments en présence, garantis sans colorants ni détournements. Le rubb sonne afghan, le shakuhachi sonne japonais, et le tombak et le daf résonnent persans. Certes, leur mise en résonance au sein d’une seule et même entité musicale défie les règles strictes des cultures traditionnelles convoquées par les trois musiciens, mais vous verrez qu’on s’y accoutume très vite, car au fond l’esprit de ces musiques reste bel et bien là.
Cela dit, le programme du JAPANISTAN TRIO ne consiste pas à alterner une pièce soliste de shakuhachi avec une pièce soliste de rubab ou un intermède de tombak solo. Non, tous ces instruments sont bel et bien joués ensemble au sein de chaque pièce proposée sur ce disque, qu’il s’agisse d’un thème traditionnel afghan ou d’un thème japonais. Et de toute façon, une bonne partie du répertoire du groupe est formé de compositions de Kengo SAITO, dont la pluri-culturalité artistique trouve ici un vaste terrain de jeu.
Pièce à conviction par excellence, Méristème combine plusieurs influences : elle est inspirée par la musique classique-contemporaine japonaise mais évolue vers une forme plus inédite avec ses séquences improvisées (d’où son titre, qui est un terme botanique désignant un tissu de cellules souches végétales qui ont la capacité de se multiplier rapidement et qui produit en permanence de nouveaux organes). Elle est de plus précédée d’une enjôleuse Invocation aux effluves shintoïstes jouée au seul shakuhachi (c’est la seule pièce composée par Suizan LAGROST), et est suivie d’un traditionnel afghan, Anar Anar, fondé sur le même mode mélodique que Méristème et qui sert de prétexte à d’autres improvisations libres.
Au centre de l’album, deux compositions de Kengo SAITO, le Dernier Chant des oiseaux, fondé sur un ostinato de rubab qui soutient les variations du shakuhachi, et Fleuve tranquille, prennent en sandwich une mélodie afghane traditionnellement utilisée pour interpréter un poème du célèbre mystique RUMI, Beshnaw az Nay, qui comprend le même riff que le Dernier Chant des oiseaux, mais joué plus lentement. Les trois pièces forment ainsi une « suite » musicale qui évoque un tableau d’abord apocalyptique et évolue vers un climat plus emprunt de douceur et de sérénité. Occasionnellement, le rubâb de kengo SAITO se déchaîne, Suizan LAGROST émet des notes parfois déchirantes sur son shakuhachi, soutenues avec tact et véhémence par le tombak de Ershad TEHRANI, qui sculpte également de forts subtils reliefs avec son daf.
De même, le derniers tiers du disque présente un diptyque aux ambiances très contrastées, formé de la pièce éponyme à l’album, propice à la méditation pérégrine, et du très relevé et enjoué Malkauns.
Dans la catégorie des pièces « solitaires », Fuyu no Hikari – reflets de neige, nous donne à écouter une forme inédite de ce genre traditionnel japonais qu’est le « sankyoku », joué traditionnellement au koto, au shamisen et au shakuhachi, les deux premiers cédant ici la place au rubâb et au tombak, laissant seul le shakuhachi préserver la couleur japonaise d’origine.
La pièce Leili Libellule Fish in the Sky est à elle seule un vrai collier de perles, enchaînant une chanson afghane à d’autres thèmes folk afghans (le daf se chargeant de faire la transition d’un mode à l’autre) et se concluant sur deux berceuses japonaises, le tout sur un rythme à sept temps.
Parfois, l’inspiration des pièces va bien au-delà de la seule jonction afghano-japonaise : c’est ainsi l’ombre du grand joueur de kora Ballaké SISSOKHO qui est convoquée sur Kora-Son, titre dont la phonétique désigne aussi le cœur en espagnol (« corazón ») ; un gros clin d’œil est fait à la musique hindoustanie avec le déjà cité Malkauns, nom d’un raga indien pentatonique ; et c’est en marchant sur les plate-bandes de Jean-Sebastien BACH que le JAPANISTAN TRIO ferme ce disque, en adaptant fort joliment sa Polonaise sur ses instruments originellement non destinés à jouer ce genre de musique, créant ainsi une version alternative « japanistanisée » !
Si certaines entreprises de vagabondage musical n’aboutissent qu’à des égarements sans conséquence, la Douce Errance du JAPANISTAN TRIO n’appartient aucunement à cette catégorie ; elle diffuse au contraire un parfum d’aventure parfaitement maîtrisée et rondement menée sur un chemin buissonnier aux détours savamment choisis. Indécelable par satellite, le Japanistan devient avec ce disque une réalité au moins intérieure dont les riches couleurs mélodiques et rythmiques seront savourées par celles et ceux qui rêvent de découvrir une autre Route de la soie du Moyen-Orient à l’extrême-Orient.
Stéphane Fougère
Site Kengo SAITO : https://www.kengosaitomusic.com/japanistan
Page label : https://felmayrecordsworldfusion.bandcamp.com/album/douce-errance
