BRAINVILLE : L’Ultime « Canterbury Team »

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BRAINVILLE

L’Ultime « Canterbury Team »

Bien que considérés comme des légendes pionnières du rock psychédélique anglais, Hugh HOPPER et Daevid ALLEN n’ont pas eu si souvent l’occasion, durant leurs prolifiques carrières, de jouer ensemble depuis l’aventure défricheuse du Daevid ALLEN TRIO en 1963. Initiée par Mark KRAMER (compositeur, producteur et directeur du label new-yorkais Shimmy Disc), la création du groupe BRAINVILLE leur a donné l’occasion de réunir leurs forces au sein d’un trio aux airs de « Canterbury All Stars » puisque Pip PYLE (GONG, HATFIELD & THE NORTH, NATIONAL HEALTH, EQUIP’OUT, BASH!…) puis Chris CUTLER (HENRY COW, ART BEARS, CASSIBER, SCIENCE GROUP, PÈRE UBU…) en ont été membres. Après celle de Pip PYLE, la disparition de Hugh HOPPER a définitivement mis un terme à l’existence de ce « supergroupe », qui a tout de même laissé quelques traces discographiques live, ainsi qu’un DVD !

BRAINVILLE – The Children’s Crusade
(Shimmy Disc)
BRAINVILLE:01 – Live in NYC ’98
(Voiceprint)

Daevid ALLEN, Hugh HOPPER et Pip PYLE n’ont cessé de se croiser au fil de leurs sinueuses et aventureuses carrières (ALLEN et PYLE au sein de GONG, ALLEN et HOPPER dans le Daevid ALLEN TRIO en 1963 puis avec SOFT MACHINE of course, HOPPER et PYLE dans SOFT HEAP et SHORTWAVE…), mais c’est BRAINVILLE qui leur a donné pour la première fois l’opportunité de jouer ensemble en trio.

Guidée par KRAMER (BONGWATER, SHOCKABILLY, BUTTHOLE SURFERS…), lequel connaissait fort bien Daevid ALLEN depuis l’époque de NEW YORK GONG (il a du reste enregistré deux disques avec lui – Who’s Afraid et Hit Men – et deux autres avec Hugh HOPPER – A Remark Hugh Made, Huge), la réunion de ces trois vétérans du rock progressivo-psychédélique des 70’s a donc accouché, à la fin des 90’s, d’un ovni discographique sidérant mais passé relativement inaperçu, The Children’s Crusade.

Bannissant derechef toute velléité nostalgique à grands coups de pied au cul, les trois « pappys », sous la production bienveillante de KRAMER, avaient bousculé toutes les attentes en livrant un brûlot avant-rock aigre et tendu, amidonné de crispations atonales et d’improvisations psyché-punk hargneuses, professant un chaos d’une crudité et d’une verdeur renversantes. Renvoyant à leurs problèmes d’acné nombre de jeunes formations prétendument noisy, cet album, sans être complètement abouti (et encore moins accrocheur), avait en tout cas fait comprendre à qui avait pu l’entendre que nos trois briscards n’avaient rien perdu de leur âme de pionniers et savaient encore se positionner à la pointe des expériences les plus farfelues et jusqu’auboutistes.

L’album Live in NYC ’98 permet de retrouver la première mouture de BRAINVILLE dans un environnement live, en l’occurrence celui de la mythique Knitting Factory de New York, la veille même des sessions d’enregistrement pour The Children’s Crusade. Et autant cet album studio ne comprenait que des pièces inédites, autant le répertoire live de BRAINVILLE a des airs de déjà-entendu… du moins sur le papier !

On y retrouve des fleurons « alliéniques » de l’époque GONG : Brainvilla, une variation sur Fohat Digs Holes in Space (cf. l’album Camembert électrique) imbibée de rasades guitaristiques du Sieur ALLEN et de grooves machinico-chamaniques de PYLE ; et une version « hantée » de Hours Gone sur laquelle défile une bande de répondeur téléphonique. Il y a de plus un gros clin d’œil à SOFT MACHINE, avec une version de Hope for Happiness « plus-doom-et-glauquissime-tu-meurs », avec un HOPPER qui fait « infuzzer » sa basse dans une rage inspirée. Le reste est constitué de morceaux tirés de l’album Who’s Afraid de KRAMER / ALLEN, prétextes à d’autres dérives excentriques.

Le répertoire présenté ici ressemble évidemment à celui de cet autre album live de BRAINVILLE paru dans la collection de projets de Daevid ALLEN parallèles à GONG, Bananamoon Obscura, en 2004 mais enregistré lui aussi en 1998, quelques mois avant ce concert new-yorkais. Mais de par la démarche adoptée par le trio, qui ne conserve que les squelettes des thèmes, les versions jouées ici sont encore différentes. Et à titre de surprise finale, on a droit à une version complètement « chill-out » du tube hopperrien Memories, qui voit KRAMER officier au piano et au chant « wyattien » à la fois hésitant et hagard. Que voilà un bienvenu atterrissage en douceur après une expédition spatiale aussi rêche et secouée…

BRAINVILLE 3 – Trial by Headline
(ReR Megacorp)
BRAINVILLE 3 : Hugh HOPPER / Daevid ALLEN / Chris CUTLER
(Le Triton)

KRAMER ayant lâché l’affaire, BRAINVILLE n’était pas destiné à faire long feu, les concerts du trio ALLEN-HOPPER-PYLE se sont même comptés sur les doigts des deux mains. La tragique disparition de Pip PYLE en 2006 ne laissait pas espérer que cette histoire se poursuivrait, mais c’est précisément cette année-là, en octobre, qu’une nouvelle configuration de BRAINVILLE (devenu BRAINVILLE 3) s’est produite au Canterbury Festival (comme par hasard…). Aux côtés d’ALLEN et de HOPPER, c’est rien moins que « Monsieur ReR Megacorp » qui a pris la place de Pip PYLE à la batterie, à savoir Chris CUTLER en personne. Lui aussi est une ancienne connaissance de Daevid ALLEN (il a joué brièvement dans GONG) et a de même croisé Hugh HOPPER dans le projet Oh Moscow! de Lindsay COOPER et le tribute band MAHAVISHNU REVISITED.

Là encore, ce sont donc de grands esprits qui se retrouvent. Si BRAINVILLE pouvait encore avoir des relents de jazz-rock destructuré et déluré avec Pip PYLE, BRAINVILLE 3 s’est mis à sonner davantage free-rock avec les contorsions rythmiques de CUTLER, dont la maîtrise des dialectes impro-noisy n’est plus à démontrer. Du reste, les concerts donnés en 2007 démarraient par des impros furieuses du duo HOPPER/CUTLER, ALLEN arrivant ensuite pour saupoudrer leurs palabres rythmiques de ses élucubrations textuelles et de ses glissades guitaristiques.

L’album Trial by Headline vient donc judicieusement documenter cette troisième époque de BRAINVILLE avec une sélection de prises live captées en 2006 et 2007 à Londres, Tel-Aviv et Berlin, compilées par CUTLER et mastérisées par Bob DRAKE, pour une qualité d’écoute optimale, cela va de soi. Le polissage du son contraste du reste avec la rudesse libertaire de l’approche musicale.

Alors que Daevid ALLEN s’époumone à éructer ses tirades pataphysico-camembertiennes tout en tissant des toiles fumeuses ou rugueuses à la glissando, Hugh HOPPER, discret mais solide, même avec ses effets « fuzz » ici en veilleuse, et Chris CUTLER, magistralement inventif, s’ingénient à multiplier les arabesques les plus déstabilisantes, ménageant puissance et nuance tout en marchant constamment sur un fil de rasoir. Placés en mode débraillé (l’écho de CAPTAIN BEEFHEART résonne pas loin), les trois lascars s’amusent beaucoup à se pousser constamment dans le décor sans jamais tomber dans les cordes, par on ne sait quel miracle.

Des thèmes antédiluviens, provenant des répertoires de Daevid ALLEN avec et sans GONG (Trial by Headline, Who’s Afraid, Ocean Mother, Hours Gone et I Bin Stone Before, dédié à Pip PYLE), et de SOFT MACHINE (Dedicated to PQ but She Couldn’t Hear it, Didditagin) sont brinquebalés et anamorphosés au point de n’être plus que les ombres chaotiques d’eux-mêmes (Hours Gone manque même de virer au IAOM Riff gonguesque !).

Le set reconstitué ici comprend également d’accortes abstractions improvisées tendance spacey-noise (Basement Suite, Return to the Basement, The Rubiyat of Honorium Tonsilitisk – chapeau pour le titre !) qui achèvent de faire tourner l’auditeur en bourrique, lequel ne soupçonnait probablement pas les dégâts que peut causer la rencontre, sur une table de dissection, d’une Machine molle, d’un Pot-Head-Pixie et d’une vache Henry…

Si vous ne jurez que par la composition scrupuleusement structurée et minutieusement arrangée, autant dire que vous passerez un sale quart d’heure à rallonge à l’écoute de BRAINVILLE 3. C’est ici l’imprévu qui prévaut ! On aurait aimé pouvoir vous dire qu’il faut impérativement voir le trio directement sur scène et ne surtout pas le rater à son prochain passage. Ce ne sera désormais plus possible.

Heureusement, il reste des images, en l’occurrence celles captées par Julien VIVANTE lors du passage du trio en banlieue parisienne, au Triton, en juin 2007, avec en invité spécial rien moins que Didier MALHERBE, avant sa performance au Festival des Musiques Innovatrices de Saint-Étienne.

De ce concert intégré au festival Les Tritonales, le DVD produit par Le Triton n’a gardé que trois morceaux pour une trentaine de minutes. Mais il est complété par un documentaire de 52 minutes qui alterne d’autres extraits de la performance avec des séquences backstage et des interviews éclairantes des trois protagonistes. Des images de qualité et une captation multi-angles nous permettent de savourer la faramineuse gestuelle de Chris CUTLER et sa manière de faire chanter ses toms, cymbales et snare drums, le flegmatisme et le doigté impérial de Hugh HOPPER, la performance unique de Didier MALHERBE au tarogato hongrois, et la houppette de Daevid ALLEN ainsi que sa chemise « cartoonesque » et son pantalon de pyjama « South Park » !

Chez BRAINVILLE, technicité, inventivité et surréalité se combinent avec un naturel étonnant, et il aurait été vraiment dommage de ne pas en avoir gardé de souvenirs sonores et visuels.

Article réalisé par Stéphane Fougère
– Photos : Sylvie Hamon et Stéphane Fougère

Discographie BRAINVILLE

* The Children’s Crusade (1999, CD, Shimmy Disc)
* Live in the UK (série Banamoon Obscura – Vol. 2) (2004, CD, Bananamoon Obscura)
* Live in NYC ’98 (2008, CD, Voiceprint)

BRAINVILLE 3

* Live au Triton 2007 (2007, DVD, Le Triton)
* Trial by Headline (2008, CD, ReR Megacorp)

(article original publié dans
TRAVERSES n°26 – août 2009,
discographie mise à jour en 2026)

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