Joji HIROTA est passé de l’autre côté de la « Porte »

0 vue

Joji HIROTA est passé de l’autre côté de la « Porte »

Le compositeur, percussionniste, flûtiste et chanteur japonais Joji HIROTA est mort le 6 septembre 2026 à l’âge de 78 ans suite à une rupture d’anévrisme. Il était largement reconnu pour avoir contribué au rayonnement de la musique de tambour taiko en Europe, mais aussi pour ses créations originales discographiques et scéniques, notamment pour le festival Womad, créé en 1980 par Peter Gabriel. Les musiques de Joji HIROTA faisaient résonner l’écho des musiques folkloriques du japon médiéval, des musiques rituelles shinto et bouddhistes et l’art des théâtres Nô et Kabuki tout en les projetant dans une dimension toute contemporaine et créative.

Natif de l’île de Hokkaido, Joji HIROTA a commencé par jouer de la flûte — offerte par son père, joueur de shakuuhachi — alors qu’il n’avait que cinq ans. Joji a ensuite commencé l’étude des percussions à onze ans et s’est mis à composer ses propres œuvres à treize ans. Il a par la suite poursuivi ses études à l’Université municipale des arts de Kyoto et s’est retrouvé à jouer au sein de l’Orchestre philharmonique de Nagoya, où il serait sans doute resté s’il n’avait été contacté par son compatriote le compositeur et percussionniste Stomu Yamash’ta pour occuper en Angleterre les postes de directeur musical et de percussionniste au sein de son Red Buddha Theatre.

Cette opportunité a constitué un tournant décisif dans la carrière et dans la vie de Joji HIROTA puisqu’il s’est alors installé définitivement en Angleterre et a enregistré en 1976 son premier disque, Sahasuhara (paru sous le nom George HIROTA), dans une veine jazz-rock-prog-fusion.

Il a ensuite rejoint la compagnie de danse de Lindsay Kemp en 1977, avec laquelle il s’est produit en Europe, au Canada, en Amérique du Sud et au Japon. En 1991, la compagnie a remporté le prix « Time Out » de la meilleure compagnie de danse pour le spectacle Onnagata, dont Joji a composé et interprété la musique. En 1981, Joji a enregistré son deuxième album, The Wheel of Fortune, avec des musiciens anglais, dans une orientation jazz-folk-fusion-ambient.

L’intérêt marqué de l’Occident pour les musiques traditionnelles du monde a incité Joji HIROTA à explorer le folklore de sa propre culture japonaise, bien avant que celui-ci ne soit pris au sérieux au Japon. Il a ainsi multiplié les spectacles de percussions japonaises en solo, incluant tambours et shakuhachi, et a aussi souvent joué avec Mark Alcock et James Barrow sous le nom de Joji HIROTA and The Taiko Drummers.

Depuis, le parcours artistique de Joji HIROTA s’est développé dans plusieurs directions, puisant dans son héritage japonais tout en intégrant des influences et des instruments d’autres cultures. Joji réfute toutefois l’idée qu’il s’est contenté de mélanger les traditions : « Il se trouve que je suis Japonais, mais en tant que musicien, je puise dans toutes ces traditions pour créer mon propre style. »

Dans les années 1980, Joji a ainsi collaboré avec l’ancien guitariste de Genesis Anthony Phillips, jouant notamment sur son album Invisible Men (1983) et composant et interprétant avec lui des musiques pour la série de documentaires animaliers Wildlife and Survival d’Anglia TV et des musiques pour des bibliothèques sonores (cf. les albums Travelogues 4, Wildlife). La collaboration artistique entre les deux hommes s’est poursuivi au fil des décennies, Joji jouant sur plusieurs albums d’Anthony Phillips, comme Private Parts & Pieces VIII: New England, Sail the World, Missing Links Volume 2: The Sky Road, Missing Links Volume 3: Time And Tide.

Sa participation récurrente au festival Womad depuis 1986 a amené Joji HIROTA à enregistrer pour le label Real World, fondé également par Peter Gabriel. Cette collaboration a débuté lors de la « Recording Week » de 1992 aux studios Real World, Joji se retrouvant à travailler avec Pól Brennan (fondateur du groupe Clannad) et le flûtiste chinois Guo Yue, formant avec eux le trio Trísan, auteur d’un unique album éponyme qui a remporté cette année-là, à New York, le prix de la critique de Tower Records dans la catégorie musique instrumentale contemporaine.

La collaboration entre Joji HIROTA et Guo Yue s’est cependant prolongée le temps d’un magnifique album en duo, Red Ribbon, paru en 1994 chez Riverboat Records. Ce disque explore les liens entre les musiques chinoise et japonaise tout en offrant à nos deux protagonistes un ample espace de liberté créative à travers des compositions et des adaptations de pièces traditionnelles.

C’est l’année suivante que Joji HIROTA a enregistré son troisième album solo (son premier en CD), Rainforest Dream, pour le label Saydisc, et dans lequel il joue de plusieurs instruments (percussions du monde, flûtes), créant de véritables tapisseries sonores riches en couleurs et en effusions rythmiques.

En 1999, Joji HIROTA a retrouvé les studios Real World pour enregistrer son nouvel album solo, The Gate, un album éminemment recueilli et habité par des émotions profondes dont les morceaux épiques évoquent l’immensité de la mer et du ciel et invitent à une écoute profondément méditative. De plus, Joji HIROTA innove en s’entourant de plusieurs instrumentistes à cordes pour façonner des arrangements dans un style « musique de chambre ». The Gate a été réédité en 2002 pour le marché japonais avec une « tracklist » un peu modifiée.

Cette inclinaison au raffinement classisant sera poursuivie par Joji dans ses deux albums parus chez ARC Music, Japanese Folk Songs, où il est accompagné de membres d’un philharmonique tchèque (violons, violoncelle, viole, harpe, basse), et Japanese Folk Songs Vol. 2, où il fait appel au London Metropolitan Orchestra et à des chorales d’enfants pour redonner force et espoir à tous ceux qui ont été affectés par le terrible tsunami survenu en 2011. Cet album fait suite au spectacle Beyond the Requiem et aux concerts caritatifs organisés par Joji, ce qui lui a valu une distinction de la part de l’Empereur et de l’Impératrice du Japon en reconnaissance de ses activités à travers le monde.

En parallèle, Joji HIROTA a continué à s’investir dans des formations à base de tambours taiko, où il déploie toute sa maîtrise sur cet instrument en s’entourant d’autres musiciens talentueux anglais et japonais pour générer, au prix de longues et rigoureuses répétitions, une musique haute en résonances percussives, forte en tensions rythmiques et riche en paysages musicaux où se mêlent une belle variété de tambours et autres percussions.

Une première formation, nommée simplement Joji HIROTA & the Taiko Drummers, a enregistré un album (Japanese Taiko) en 2004. C’est ensuite la formation Joji HIROTA & Hiten Ryu Daiko qui a sorti un CD en 2009 puis un DVD l’année suivante. Enfin, en 2017 est paru un troisième CD crédité à Joji HIROTA & The London Taiko Drummers.

Tous ces albums sont parus chez ARC Music, témoignant chaque fois de la grande créativité qui a animé Joji HIROTA dans sa volonté de renouveler ces « musiques de tambours ». « Je me suis efforcé de créer une musique Taiko dans un style contemporain inédit, tout en veillant à préserver la grâce et l’énergie intense héritées de la tradition ; je crois que mon équipe Taiko et moi-même avons réussi ce pari (…). Je ne connais aucune autre formation de Taiko ayant réussi à mener à bien des productions aussi novatrices et ayant travaillé avec autant d’acharnement pour y parvenir. »

En 2006, Joji HIROTA et ses « taiko drummers » ont aussi accompagné en tournée le groupe folk-rock tchèque Čechomor, dont un DVD retrace l’aventure scénique et, en 2009, c’est le quatuor russe Terem qui les a invités à jouer avec eux au Kremlin à Moscou.

En une trentaine d’années de carrière, les groupes de taiko menés par Joji HIROTA se sont produits sur de nombreuses scènes et dans plusieurs festivals sur tous les continents du globe, des États-Unis à l’Australie, du Sri Lanka en Corée, de la Nouvelle-Zélande aux pays européens (le Womad Royaume-Uni, Interparla à Belgique, Sibiu en Roumanie, mais aussi en Italie, Allemagne, Croatie, Pologne, Turquie). Signalons en outre que Joji HIROTA a, en 2020, produit l’album Taiko Do pour le premier groupe de taiko italien, KyoShinDo.

Dans la lignée des disques de Joji axés sur l’art du taiko dans une perspective contemporaine, il faut aussi mentionner le CD Live at the Paleohora Club, enregistré live en Crète avec quatre musiciens anglais et japonais, ainsi que l’album On the Way – Michi Yuki du trio JJK, qui scelle la collaboration inspirée de Joji HIROTA avec deux autres éminentes personnalités de la scène musicale japonaise contemporaine, le joueur de taiko Kenny Endo et le joueur de shakuhachi John Kaizan Neptune.

Toujours dans une veine musicale proche privilégiant les percussions, Joji HIROTA a également joué et enregistré avec cet autre illustre percussionniste qu’est Pete Lockett, avec qui il a créé le duo Taiko to Tabla, présentant une musique de fusion de percussions venues du monde entier et mêlant techniques et sonorités traditionnelles à des influences modernes. L’instrumentarium comprenait des tambours taiko, des tablas, des congas, des bongos, des djembés, des gongs, une batterie, ainsi que de nombreux instruments de percussion manuelle. Le duo a enregistré son premier concert en public en février 1998 lors du festival de Bruges, en Belgique, qui a fait l’objet d’une publication en CD en 2002, et un second album, enregistré dans deux studios de Londres, est paru en 2004 chez ARC Music.

Le dernier album solo de Joji HIROTA remonte à 2021. Paru une fois de plus sur ARC Music, Prayer’s Tale est une œuvre inspirée par les grands thèmes de la nature, du cosmos et de l’humanité elle-même. Cet album constituait pour Joji une invitation à partager sa vision du monde à travers des paysages sonores sculptés avec une quarantaine de percussions japonaises et asiatiques et quelques vocaux, et à susciter des émotions par la subtilité du son et de l’interprétation.

Outre qu’il a été très demandé pour des spectacles et en parallèle de la réalisation de ses albums solo, Joji HIROTA a également été beaucoup sollicité comme compositeur. Ses musiques, qu’elles aient été conçues pour des orchestres, pour des ensembles classiques de type cordes, flûtes et piano, ont été diffusées pour diverses productions théâtrales et télévisuelles.

De plus, la musique et les prestations de Joji ont été intégrées à divers films, notamment Silence de Martin Scorsese (2017). Il a également enregistré de la musique pour Le Dernier Samouraï d’Edward Zick, 47 Ronin de Carl Erik Rinsch, L’Île aux chiens de Wes Anderson ainsi que pour le jeu Ghost of Tsushima de Sony PlayStation. Enfin, pour l’anecdote, ce sont des notes de la flûte shakuhachi de Joji HIROTA que l’on entend en introduction de Sledgehammer, l’un des singles extraits de l’album So de Peter Gabriel.

Ce dernier, à l’annonce du décès de Joji HIROTA, a déclaré : « Joji était un collaborateur extrêmement sensible, toujours à l’écoute de l’atmosphère et capable d’y ajouter une palette magique de couleurs musicales. Toujours discret et humble, c’était un homme d’une grande culture, doté d’un charme naturel exceptionnel et d’un sens de l’humour pétillant. Nous avons eu la chance de vivre tant de moments extraordinaires avec ce merveilleux musicien et cet homme exceptionnel. »

Échappant ouvertement aux étiquettes stylistiques conventionnelles, la musique de Joji HIROTA, tantôt énergique, tantôt contemplative, a ce don de nous connecter aux plus intimes des émotions humaines tout en nous reliant à des dimensions qui dépassent la condition humaine. Ses sons agissaient véritablement comme une porte ouverte sur des mondes transcendants, offrant à notre écoute des vibrations à la fois chtoniens et cosmiques.

R.I.P. l’artiste. Les résonances des tambours taiko ont une sonorité plus étouffée et le shakuhachi résonne plus trouble aujourd’hui. Nous adressons toutes nos condoléances à la famille et aux proches de Joji HIROTA.

Stéphane Fougère

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Découvrez comment les données de vos commentaires sont traitées.